Convenez-en.

Le Comte, à la comtesse et à Faublas.

Je veux, avant de m'en aller, vous donner à chacune un bon conseil. Vous, Mademoiselle, convenez-en: car, si cela n'est pas, cela doit être, et nous le croyons; et il faudra toujours que vous finissiez par là. Vous, Madame, qu'elle en convienne ou qu'elle n'en convienne pas, ne renvoyez pas votre demoiselle de compagnie: car je connois les affections de votre âme; une heure après, vous en seriez désolée. Quant au vicomte, je ne vous en parlerai plus, mais je m'en charge.


Nous restâmes seuls. Mme de Lignolle s'obstinoit toujours à m'arracher l'aveu de ma prétendue faute; et moi, persuadé qu'un mensonge n'étoit ici rien moins que nécessaire, je persistois à soutenir la vérité. Désolé pourtant de voir mes protestations perdues, je fis un dernier effort, que le succès couronna. «Mon amie, je te le répète et je te le jure, rarement je songe à la marquise, depuis que je songe toujours à toi; depuis que tu m'appartiens, Mme de B… ne m'appartient plus. Aujourd'hui comme hier, j'étois son ami seulement, et ce sera demain comme aujourd'hui. Dis-moi par quelle erreur entraîné, je pourrois, auprès de toi, m'occuper d'elle? Seroit-il possible que je regrettasse quelques avantages qu'elle a, quand je te vois briller de mille qualités qui lui manquent? Ne doit-elle pas, malgré toutes ses connoissances acquises, t'envier ton esprit naturel? Ne parois-tu pas plus jolie de tes attraits naissans, de tes grâces naïves, de ta piquante étourderie, qu'elle ne se montre belle de son éclatante jeunesse, de ses grandes manières et de son orgueilleuse dignité? A-t-elle surtout, mon Éléonore, a-t-elle une âme, autant que la tienne, compatissante et généreuse? Crois-tu que je puisse oublier la joie de tes vassaux à ton retour, la reconnoissance de tes fermiers, les éloges de ton curé vénérable? Je l'ai vu, mon cœur en a joui. Tu es ici l'objet du culte général, tu es pour la foule de ces bonnes gens une bienfaisante providence, à laquelle il ne faut jamais rien demander et qu'on doit remercier sans cesse. Et ton amant seroit le seul que tes vertus trouveroient insensible, le seul dont tes bontés feroient un ingrat! Ne le crois pas! garde-toi de le croire! Tiens, mon adorable amie, tiens, je voudrois qu'il me fût permis d'aller avec Éléonore, loin de toute autre séduction, passer ma vie dans la chaumière relevée, pour le vieux Duval, par la comtesse de Lignolle. Va, cesse de te plaindre et de me soupçonner, cesse de redouter une trop foible rivale; je l'estime, mais je te respecte; je lui conserve un reste d'amitié, mais je te garde le plus tendre amour; il est vrai qu'autrefois près d'elle j'ai goûté quelques doux instans, mais depuis j'ai trouvé près de toi des jours délicieux; enfin Mme de B… maintenant m'offriroit peut-être encore des plaisirs; mais toi, mon Éléonore, tu me donneras le bonheur.»

Le bonheur!… Ainsi préoccupé d'un parallèle difficile entre deux rivales presque également séduisantes, mais à qui la nature avoit très diversement réparti ses dons précieux, j'oubliois une femme encore plus favorisée, qui, réunissant en elle seule toutes les vertus et tous les charmes, étoit infiniment supérieure à tout objet de comparaison. J'oubliois Sophie, et, dans mon égarement, j'allois jusqu'à former des vœux contraires à notre réunion. Ah! je n'ose espérer que l'aveu d'une faute pareille puisse jamais, aux yeux d'autrui comme à mes propres yeux, la réparer suffisamment.

Au reste, plus je me rendois coupable envers ma femme, plus ma maîtresse avoit lieu d'être satisfaite. «Fort bien! dit la comtesse en se jetant à mon cou, voilà comme il falloit parler d'abord, tu m'aurois aussitôt persuadée! Puisque tu m'aimes et que tu ne l'aimes pas, je suis contente; puisque tu ne m'as pas fait avec elle une infidélité, je te pardonne tout le reste.—Et moi, je ne vous le pardonne point, vous n'avez pas ménagé mon bien, le meilleur de mon bien! Vous vous êtes arraché le visage.—Vas-tu pour cela ne pas m'aimer autant? tu aurois tort: je suis moins jolie, mais plus intéressante.—Je ne veux point de cet intérêt-là. Promettez qu'il ne vous arrivera jamais de vous porter à de pareils excès.—Mais toi, Faublas, promets de ne me plus donner aucun sujet de colère.—Ah! sur mon honneur!—Eh bien, dit-elle en riant, vois comme je suis bonne: je m'engage à ne plus me fâcher.»

Le comte en ce moment rentroit; il s'écria: «Dieu soit loué! elle en est convenue!—Elle en est convenue! répéta la baronne avec étonnement.—Point du tout! répondit la comtesse qui frappa ses petites mains l'une contre l'autre et fit un saut de joie.—Comment! reprit M. de Lignolle, et vous êtes de si belle humeur?—Justement parce qu'elle n'en est pas convenue, répliqua l'étourdie.—Voilà, s'écria le profond observateur, une chose qui me passe. J'en déduirai du moins la vérité de ce principe, que l'âme d'une femme est inexplicable dans ses caprices.—Moi, dit Mme de Fonrose, je n'en déduirai rien; mais je m'en vais tranquille et contente.»

Le jour d'après, quand elle revint nous voir, M. de Lignolle n'étoit plus au château. Des lettres venues de Versailles, le matin même, l'avoient déterminé à nous quitter sur-le-champ; et, quoique nous n'eussions pas une aussi grande idée que lui des affaires importantes qui le rappeloient à la cour, nous n'avions fait aucun effort pour le retenir. Mais la baronne, au lieu de féliciter son amie, troubla sa joie: mon père avoit chargé Mme de Fonrose de me ramener à Nemours, où m'attendoit avec lui ma chère Adélaïde, déjà parfaitement remise de son indisposition et de ses fatigues. Le premier mot de la comtesse fut que désormais nous ne nous quitterions plus; et, quand la baronne l'eut forcée de reconnoître que mon père avoit des droits sur moi, Mme de Lignolle, appelant M. Despeisses en témoignage, soutint que ma foiblesse encore extrême ne permettoit pas qu'on me transportât. Elle déclara d'ailleurs que, loin de consentir à me laisser aller tant qu'il y auroit du danger pour ma vie, elle avoit résolu de veiller elle-même sur ma convalescence, et que nulle force humaine ne l'obligeroit à se séparer de son amant avant qu'il fût entièrement rétabli. Mme de Fonrose, après avoir employé les prières, les représentations et les menaces, partit assez mécontente de n'avoir pu rien obtenir de plus.

Le lendemain, ce fut mon père lui-même qui vint me chercher. Dès qu'on annonça M. de Brumont, la comtesse renvoya ses domestiques et courut à mon père. «Voyez, lui dit-elle d'un ton joyeux et caressant, approchez, il n'est plus alité, le voilà dans un fauteuil, le voilà!… Nous venons de faire plusieurs fois ensemble le tour de cet appartement,… il a bien dormi, ses forces reviennent, il est mieux, beaucoup mieux! Vous devez sa conservation à ma vigilance, et son rétablissement à mes soins; je l'ai sauvé de son désespoir, je l'ai sauvé de sa maladie; c'est par moi qu'il vit, c'est pour moi qu'il doit vivre,… uniquement pour moi!… et pour vous, Monsieur, j'y consens; mais pour vous seul.» Le baron m'adressa la parole: «A quelle démarche exposez-vous un père qui vous aime? Étoit-ce là ce que vous m'aviez promis? Étoit-ce ici que je devois retrouver mon fils?…» Mme de Lignolle l'interrompit vivement: «Cruel! auriez-vous mieux aimé le trouver mort à Montargis? Quand je suis venue l'y rejoindre, il étoit seul, dans le délire, un pistolet à la main… Monsieur, je vous le répète, je l'ai sauvé de son désespoir… Hélas! et ce n'étoit pourtant pas la douleur de ma perte qui troubloit sa raison et déchiroit son cœur.» Mon père s'adressa toujours à moi: «Puisque hier Mme de Fonrose n'a pu vous ramener, je viens moi-même aujourd'hui…—Il ne m'écoute seulement pas! s'écria-t-elle; il ne daigne pas m'adresser un mot de remerciement! l'ingrat! pas même une politesse!… Monsieur, si vous refusez à mes services la reconnoissance qui leur est due, ayez du moins pour mon sexe les égards qu'il mérite, et songez que vous n'êtes point ici chez Mlle de Brumont.—Pour que je me crusse votre obligé, Madame, il faudroit que, seulement instruit de vos actions, j'ignorasse vos motifs: vous avez tout fait pour ce jeune homme et rien pour moi. Quant à Mlle de Brumont, je ne la connois point; je viens chercher ici le chevalier de Faublas et l'époux de Sophie.—De Sophie! Non, Monsieur, le mien! je suis sa femme. Oh! je suis sa femme (elle m'embrassa) et votre fille! ajouta-t-elle en saisissant une de ses mains, qu'elle baisa; pardonnez-moi ce que je viens de vous dire; pardonnez-moi les étourderies que j'ai faites chez vous la dernière fois que j'y suis venue; excusez mon inexpérience et mes vivacités, souvenez-vous seulement que je vous… aime et que je l'idolâtre. Tenez, je brûlois du désir de vous revoir, de vous parler;… je vais tout vous dire: depuis quelques jours il s'est fait un grand changement,… un changement heureux:… les nœuds qui l'attachent à moi sont maintenant indissolubles: avant neuf mois vous aurez un petit-fils… Écoutez-moi, écoutez-moi donc… Oui, ce sera un garçon, un joli garçon, aimable, généreux, sensible, gai, spirituel, intrépide, plein de grâce et de beauté comme son père… Écoutez-moi, n'essayez pas de retirer votre main. Êtes-vous donc fâché que je porte dans mon sein le gage de son amour, ou pourriez-vous penser…? Oh! c'est son enfant; c'est bien le sien, soyez-en sûr; ce n'est pas celui de M. de Lignolle. M. de Lignolle n'a jamais… Je vous proteste que personne ne m'avoit épousée avant Faublas. Demandez-lui, si vous croyez que je mens. Personne avant lui ne m'avoit épousée, et personne après lui ne m'épousera, je vous le jure!—Malheureuse enfant! dit enfin le baron, que sa surprise extrême avoit longtemps réduit au silence, quel transport vous égare? et comment pouvez-vous me faire à moi de pareilles confidences?—C'est justement à vous que je dois les faire, à vous qui ne voyez en moi que la maîtresse de votre fils, à vous qui, ne connoissant de Mme de Lignolle que ses légèretés et ses foiblesses, prenez de son caractère l'idée la plus défavorable et la jugez à la rigueur. Il est vrai que je me suis laissé séduire; mais comment et par qui? Regardez-le d'abord, et dites-moi si je ne suis pas excusable. Il est vrai que sa victoire fut l'ouvrage d'un instant; mais voilà précisément ce qui justifie ma défaite. Ma défaite, si je l'avois calculée, eût été moins prompte; et peut-être que je n'aurois pas du tout succombé si j'avois su ce que c'étoit que de combattre. Mais, dans ma profonde ignorance, je n'entendois rien à tout cela, rien, Monsieur! je n'avois d'une jeune mariée que le nom. En doutez-vous? Demandez à Faublas, il vous le dira, il vous dira que ce fut lui qui m'enseigna… l'amour. Et concevez-vous comment une jeune personne toute simple, tout innocente, ignorant de l'hymen jusqu'à ses droits, auroit pu connoître ses devoirs et les respecter? Moi, je pris un amant, comme j'avois pris un époux, sans réflexion, sans curiosité; mais pourtant, je l'avoue, déterminée par le désir de venger le plus tôt possible un affront qu'on me disoit impardonnable; je pris le chevalier, d'abord parce qu'au moment critique il se trouva là, et puis parce que je ne sais quel instinct naturel me le fit juger très aimable. Ainsi, Monsieur, vous le voyez, pour m'être égarée je ne suis pas criminelle. Si dès le premier pas j'ai tombé, c'est la faute de ceux qui, me donnant une nouvelle carrière à parcourir, m'y ont abandonnée dans les ténèbres, au lieu de m'instruire et de m'éclairer. Si jamais je suis malheureuse et déshonorée, ce sera la faute du sort qui m'a sacrifiée, et celle du hasard qui m'a trop tard servie. Ah! que ne s'est-il offert à moi quelques mois plus tôt, celui par qui mon existence devoit commencer! Que n'est-il venu au premier jour de l'autre printemps, dans cette Franche-Comté où, pour la première fois, je m'ennuyois avec ma tante, où je me sentois agitée d'une inquiétude nouvelle, consumée d'une flamme inconnue, dévorée du besoin d'aimer, d'aimer Faublas, de n'aimer que lui! Alors, que n'est-il venu! je lui aurois aussitôt donné ma fortune et ma main, ma personne et mon cœur; et j'eusse été sa légitime épouse! et j'eusse été, pour le reste de ma vie, de toutes les femmes la plus heureuse en même temps et la plus considérée. Hélas! il ne vint pas, lui. Un autre se présenta; et quel autre, grands dieux! On me l'amène, on me dit: «Monsieur veut se marier et te convient; une fille ne peut rester fille, fais-toi femme.» Moi, sans m'informer seulement de quoi il est question, je promets de le devenir; et voilà qu'un soir, au bout de deux mois, je le deviens, mais alors il se trouve que j'ai deux maris: il se trouve que celui qui en a le titre ne peut en remplir les fonctions, et que celui qui en remplit les fonctions ne peut en avoir le titre. Que faire en cette occasion difficile? Demander le divorce avec M. de Lignolle, ou brusquer la rupture avec Mlle de Brumont? Le premier de ces deux partis également extrêmes, en me couvrant d'un ridicule ineffaçable, eût troublé mon repos; le second m'eût coûté le bonheur en me réduisant au veuvage pour toute ma vie. Je ne fis donc pas très mal de ne point laisser éclater mon ressentiment contre l'époux indigne, et de témoigner ma satisfaction à l'amant séducteur. Cependant, comment ne pas prendre chaque jour une plus haute opinion de celui-ci? Comment, au fond du cœur, ne pas mésestimer celui-là de plus en plus? Le moyen de chasser le dégoût et les mépris, quand c'est ce M. de Lignolle qui continuellement les appelle? le moyen de rappeler jamais la vertu, quand c'est Faublas qui sans cesse l'écarte? Ainsi, Monsieur le baron, vous voyez que je suis pour toujours obligée à garder le mari que je déteste et l'amant que j'adore. Maintenant que je vous ai présenté le tableau fidèle de ma situation, vous ne conserverez contre moi nulle prévention injuste et fâcheuse. Si jamais, au contraire, il arrive que le public éclaire ma conduite et soit tenté de la condamner, vous ne m'abandonnerez point à la précipitation de ses jugemens. Ah! je vous en prie, défendez alors Mme de Lignolle, montrez-la telle qu'elle est, dites bien à tout le monde que ses erreurs ne lui doivent pas être imputées; que sa famille seule en est responsable, et qu'il faut surtout en accuser la fatalité!—Madame, répondit mon père du ton de l'intérêt, je suis flatté de votre confiance, quoique vous me la donniez très étourdiment; je conçois que votre extrême pétulance peut, en certains cas, vous servir d'excuse; et je ne vous dissimulerai même pas que vos aveux m'ont touché par leur imprudente franchise: autrefois j'ai blâmé vos égaremens, je plains aujourd'hui votre passion; mais sûrement vous n'attendez pas que jamais je l'approuve, et ne vous abusez point. Quand j'aurois pour vous cet excès d'indulgence, le public, qui ne tient aux vicieux aucun compte de la protection des foibles, le public ne jugeroit pas vos fautes avec moins de sévérité. Si donc vous comptez son opinion pour quelque chose, si vous êtes jalouse de conserver l'amitié de vos proches, l'estime de vos amis, l'estime de vous-même, le respect des honnêtes gens, le repos d'une bonne conscience, arrêtez-vous sur le penchant de l'abîme, où vous marchez témérairement entre deux guides toujours aveugles et souvent perfides, l'espérance et la sécurité. Arrêtez-vous, s'il en est temps encore! Quant à moi, Comtesse, mon devoir est maintenant d'essayer la douceur pour vous rappeler les vôtres, et, si vous ne m'écoutez pas, d'employer l'autorité pour obliger mon fils à remplir les siens. Vous et lui, Madame, vous avez, au pied des autels, juré d'aimer quelqu'un sans partage, et ce quelqu'un ce n'est ni vous ni lui. L'un et l'autre vous avez promis au même Dieu de ne pas vous aimer. On doit un respect éternel aux sermens: les vôtres, pour avoir été déjà violés, ne sont point anéantis. Faublas ne vous appartient pas plus que vous n'appartenez à Faublas; et, comme l'amour dont vous brûlez pour lui ne peut faire que vous cessiez d'être la femme de M. de Lignolle, de même les fréquentes infidélités dont le chevalier s'est rendu coupable envers Sophie ne feront pas qu'il ne soit plus son époux. Mme de Faublas a sa foi, Mlle de Pontis a son amour.—Non, Monsieur, non! car il m'adore; il me le disoit encore tout à l'heure… Tenez, écoutez-moi: je veux bien convenir qu'il est l'époux d'une autre; mais aussi, de votre côté, convenez du moins que je suis sa femme,… et la mère de son enfant… Oui, voilà ce qui m'enchante! voilà ce qui me donne sur lui des droits incontestables! C'est un avantage que j'ai sur Mme de Faublas… Mme de Faublas! que j'envie son sort cependant! combien elle est mieux que moi partagée! Pouvoir s'enorgueillir de l'avoir pour époux! porter son nom, son nom si cher! Ah! cette Sophie trop favorisée, qu'a-t-elle donc fait de si recommandable qui ait pu lui valoir le bonheur d'obtenir Faublas? et la pauvre Éléonore, hélas! qu'avoit-elle fait de si répréhensible qui lui ait dû mériter le tourment d'épouser ce M. de Lignolle?—Croyez-moi, ne reprochez pas vos malheurs à la destinée, n'en accusez que votre foiblesse, et préparez-en la fin par une résolution courageuse. Pour triompher d'une passion fatale, cessez d'en voir l'objet…—Cesser de le voir? Plutôt mourir!—Cessez de le voir, vous le devez; vous devez essayer cet unique moyen d'échapper aux dernières infortunes qui vous menacent.—Plutôt mourir!—Comtesse, je vais vous affliger,… mais enfin il faut vous le dire: la circonstance m'impose aussi des devoirs pénibles. Je dois, quand je vous aurai conseillé le douloureux sacrifice, et que vous vous serez obstinée à ne le point faire, je dois ne rien négliger pour vous forcer de l'accomplir.—Grands dieux!—Tout à l'heure j'emmène le chevalier!…—Non, vous ne l'emmènerez pas! non, vous n'aurez pas cette cruauté!—Je l'emmène, il le faut.—Il ne le faut pas! Qui vous y oblige?—La nécessité de l'arracher à des séductions trop puissantes.—Et vous auriez le courage de me réduire au désespoir?—J'aurai le courage de vous rendre à vous-même.—Voulez-vous priver une femme de son amant?—C'est vous qui voulez priver un père de son fils.—Moi! répondit-elle avec une extrême volubilité, point du tout! ne vous en privez pas. Restez ici; qui vous a dit de vous en aller? Vous l'aurois-je dit? c'eût été sans réflexion. Restez avec nous, cela me fera le plus grand plaisir et à lui aussi, car… je vous aime beaucoup! mais il vous aime encore davantage; restez avec nous. Je vous donnerai un appartement fort commode, fort beau: tenez! celui de mon mari; et, quant à mademoiselle votre fille, j'ai encore une chambre pour elle… Oui, envoyez chercher mademoiselle votre fille, il sera bien aise de voir sa sœur! Qu'elle vienne! et Mme de Fonrose aussi! toute la famille… Que toute la famille vienne s'établir chez moi! j'ai de quoi loger toute la famille!… excepté Sophie… Allons! vous, ajouta-t-elle en m'adressant la parole, vous ne dites mot! Joignez-vous donc à moi pour l'engager à rester avec nous.—Mais que dit-elle donc? s'écria mon père. Permettez-vous que je parle à mon tour?—Il n'y a pas besoin de faire de longs discours, reprit-elle encore très vivement; on répond simplement: oui.—Non… Madame…—Non? il faut absolument que le chevalier s'en aille?—Absolument.—Cela est indispensable?—Indispensable.—En ce cas, je m'en vais avec lui. Partons tous trois.—Elle perd tout à fait la tête!—Comment! Monsieur, je perds la tête? pourquoi cela, s'il vous plaît? Je voulois bien vous retenir chez moi: pourquoi refuseriez-vous de me recevoir chez vous? Croiriez-vous me faire trop d'honneur? croiriez-vous…—C'en est fait de sa raison!… Faublas, préparez-vous à me suivre.—Ne vous en avisez point», me dit-elle; puis, revenant à mon père: «Monsieur, vous m'emmènerez ou vous ne l'emmènerez pas!—Comtesse, à quelles extrémités voulez-vous me réduire? Eh quoi! faudra-t-il que j'emploie la force?…—La force! il vous sied bien…! C'est moi qui l'emploierai, la force! Ah! cette fois vous n'êtes pas chez vous! à mon tour j'appellerai mes gens!—Madame, s'il étoit possible que mes résolutions ne fussent pas irrévocablement prises, ce que vous venez de me faire entendre suffiroit pour les déterminer.—Quoi donc! vous aurois-je offensé? c'eût été bien innocemment, je vous jure. Moi, ce qui me vient à l'esprit, je le dis aussitôt. N'imputez qu'à ma vivacité ce qui pourroit vous avoir blessé dans mon discours: en vérité, je n'y mets ni méchanceté ni réflexion. Songez que c'est une femme alarmée qui vous parle, un enfant d'ailleurs,… et un enfant à vous! la femme de votre fils! votre fille!… O vous qu'avec tant de plaisir j'appellerai mon père, ne me retirez pas mon époux,… non, c'est Faublas que je veux dire; je suis convenue qu'il n'étoit point mon époux… N'emmenez pas Faublas. Monsieur le baron, je vous en supplie! Si vous saviez dans quelles angoisses j'ai passé près de son lit vingt-quatre mortelles heures! combien de fois j'ai tremblé pour ses jours!… et, quand mes soins le rendent à la vie, quand je commence à renaître avec lui, vous auriez la barbare ingratitude de nous séparer!… Hélas! moins malheureuse s'il fût mort, il m'eût été permis du moins de le suivre,… à la même heure,… dans le même tombeau. Monsieur le baron, ne l'emmenez pas! bientôt peut-être vous auriez à vous en repentir, et vos regrets seroient inutiles. Je le sens, et je le dis: je pourrois, dans mon désespoir… Vous ne savez pas tout ce que je pourrois! Ne l'emmenez pas, prenez pitié d'une mère; oui, dit-elle en se précipitant à ses genoux qu'elle embrassa, oui, c'est pour mon enfant surtout que je vous implore!—Que faites-vous! répondit-il d'une voix troublée, relevez-vous, Madame!—Ah! mes peines vous ont touché, poursuivit-elle. Pourquoi vous en défendre? pourquoi vouloir me le cacher? ne me repoussez pas, ne détournez pas le visage, dites un mot seulement.»