Mon père, en effet, très ému, ne pouvoit plus parler; mais il me fit un signe, qui soudain arrêta les pleurs de la comtesse et changea son attendrissement en fureur. «Je vous vois! s'écria-t-elle en se relevant; vous paroissez me plaindre, et vous me trahissez, méchant, ingrat que vous êtes!» Le baron, se faisant alors violence, balbutia ces mots: «Mon fils, ne m'avez-vous pas entendu?—Non, lui répondit-elle avec impétuosité, il ne vous entendra pas, parce qu'il n'est pas, comme vous, perfide, impitoyable.—Chevalier, quittez cette chambre.—Garde-toi de le faire!—Faublas, c'est un ami qui vous prie de sortir.—Faublas, c'est une amante qui te conjure de ne pas l'abandonner!» Le baron, qui me vit encore incertain, me dit d'un ton très ferme: «Je vous l'ordonne.» La comtesse, qui ne me trouva pas l'air assez indocile, me cria: «Je te le défends.»
Hélas! à qui des deux me soumettre?… O mon Éléonore! c'est avec désespoir que ton amant te désobéit; mais le moyen qu'un fils résiste aux ordres de son père!… Mme de Lignolle, surprise et désolée de voir que je me levois pour me traîner vers la porte, voulut courir à moi, le baron l'arrêta; elle essaya de se jeter sur le cordon de sa sonnette, il la retint; elle espéroit du moins pouvoir appeler, il lui mit une main sur la bouche: aussitôt le fauteuil que je venois de quitter la reçut évanouie.
Je voulois revenir; mon père m'entraîna; mon père me donna le bras, nous descendîmes. Je vis dans notre voiture une femme qui s'y tenoit cachée: c'étoit Mme de Fonrose; le baron lui dit: «Il n'y a pas un moment à perdre, courez à votre amie, qui se trouve mal; quant à nous, le temps presse, il est impossible que nous vous attendions. Restez à dîner chez la comtesse, et ce soir vous la prierez de vous renvoyer dans sa berline.»
La baronne aussitôt nous quitta, et sur-le-champ nous partîmes. Mon père resta longtemps plongé dans une rêverie profonde; puis je l'entendis pousser un soupir et murmurer ces mots: «Pauvre enfant! je la plains!» Ensuite il ramena sur moi des regards attendris; et, d'un ton assez ferme, quoique d'une voix encore altérée, il me dit: «Mon fils, je vous défends de revoir Mme de Lignolle.»
A Nemours, je trouvai ma chère Adélaïde dont la douleur renouvela toute la mienne. O ma Sophie! je vous avois perdue; et, quoique Mme de Lignolle me devînt chaque jour plus chère, vous étiez encore celle que je préférois.
Mme de Fonrose nous rejoignit le soir; elle avoit eu beaucoup de peine à tirer la comtesse de son évanouissement, et plus de peine encore à lui persuader qu'il ne falloit pas venir ici nous faire une inutile scène. La baronne, en s'adressant à mon père, ajouta: «Je la crois capable de se porter bientôt à toutes sortes d'extrémités, si, ne prenant en considération ni ses malheurs ni sa jeunesse, vous ne permettez pas que ce jeune homme aille rarement, mais du moins quelquefois, donner à cette enfant les seules consolations qui puissent lui rendre son état un peu supportable.» Mon père, qu'alors j'observois avec attention, ne répondit à ce discours de la baronne par aucun signe d'approbation ou de mécontentement. Je passai, comme il y avoit tout lieu de le craindre, une nuit fort agitée; le lendemain, nous rentrâmes à Paris, où déjà trois lettres m'attendoient. La première me venoit de Justine; mon Éléonore avoit écrit la seconde; et, quant à la troisième, vous ferez comme je fus obligé de faire, vous devinerez de qui elle étoit.
Je sais que monsieur le chevalier va revenir convalescent; je le prie de passer chez moi dès qu'il le pourra. Il voudra bien seulement m'annoncer le jour de sa visite, par un billet qu'il m'adressera la veille.
Votre père est un méchant; souffrez-vous autant que moi des peines qu'il nous cause? Tiens, mon ami, si tu ne veux pas que je succombe à mon chagrin, hâte-toi de reprendre assez de force pour me venir voir. Que je te voie seulement, je serai contente. Depuis deux jours que le cruel nous a séparés, je meurs d'inquiétude, d'impatience, d'amour et d'ennui.
Monsieur le chevalier,
Le pauvre jeune homme s'en va, mais il dit que cela lui fera plaisir s'il vous fait ses adieux, et qu'il a quelque chose d'important à vous dire; mais que, par rancune, vous ne voudrez peut-être pas le venir voir, et il en tremble de peur; voilà pourquoi il me charge de vous le demander. Suivant une coutume de la loi de nature, on supporte à un malade qui se meurt toutes ses fantaisies; et, sous votre respect, vous qui êtes, à ce qu'il dit, muni d'un très joli savoir-vivre envers tout le monde, vous auriez dans le cœur une âme bien dure de refuser si peu de chose à un ami qui n'est pas sans indifférence pour vous. C'est en conséquence de ce que je vous attends pour vous présenter à mon maître, afin que vous lui fassiez passer son envie de parler, et que vous le remontiez un peu sur le ton de rire, lui qui faisoit toujours quelque bonne farce, et qui a maintenant l'air triste comme le bonnet de nuit de feu ma grand'maman Robert, qui est devant Dieu. Par manière d'acquit, vous ferez mieux de lui donner, tout en causant, par-ci, par-là, sans que ça vous dérange, quelques bonnes embrassades bien serrées, puisqu'il s'est mis dans la tête que cela lui feroit du bien. Malgré ça, je dis qu'il faudra avoir l'attention de prendre garde de ne pas l'étouffer, parce qu'il est très foible de tout son corps. Enfin, pour terminer, le temps presse, puisque les chirurgiens contestent que, d'un moment à l'autre, il peut passer dans mes bras comme une chandelle. Voilà la seule raison pourquoi il lui seroit de toute force impossible d'attendre longtemps votre commodité: or, ce qu'il en feroit, ce ne seroit pas du tout par impolitesse, ni par trop grande impatience; mais c'est que, voyez-vous, quand Celui d'en haut nous appelle, il faut, sans tant de façons, quitter la compagnie. Voilà pourquoi, si vous le voulez, je vous enverrai dès demain sa voiture, dont il ne se sert plus depuis qu'il n'a pas sorti de son lit. Au moyen de quoi, je vous attends d'un pied ferme, avec lequel je suis très respectueusement,
Monsieur le chevalier,
Votre très humble et très obéissant serviteur, Robert, son valet de chambre.