Présente mes hommages respectueux à monsieur le vicomte, ma pauvre enfant, assure-le de toute ma reconnoissance; mais dis-lui bien qu'il s'inquiète mal à propos; que jamais il ne me pourroit venir à l'esprit qu'il fût capable d'employer des moyens comme ceux d'hier, et une fille telle que toi, pour chagriner madame la comtesse. Tu ne manqueras pas d'ajouter que je te pardonne, à la triple considération du coup de fouet, de la chute, et des soufflets d'hier. Et, sur tout cela, porte-toi bien, ma petite.
Cependant, au milieu des événemens extraordinaires qui sembloient tout exprès se précipiter afin d'assurer ma convalescence en m'étourdissant sur ma situation, un moment de repos me fut donné pour me recueillir, et ce moment, ma Sophie l'occupa tout entier. Libre et tranquille, j'appelai ma Sophie: «O mon épouse, non moins chérie et toujours plus regrettée, quand viendras-tu par ta présence diminuer et détruire les vives impressions que produisent sur l'esprit et dans le cœur de ton jeune mari, trop foible contre tant d'épreuves, la tendresse et les charmes de tes rivales? Mais que dis-je? de tes rivales? Sophie, tu n'en as vraiment qu'une. Celle-là, je ne puis faire autrement que de l'adorer! et du moins, du moins, je ne lui donnerai pas de compagnes.»
Mais que peut un mortel contre la destinée? Mon génie persécuteur, à l'instant même où je formois les plus belles résolutions, se préparoit à m'imposer la loi de plusieurs infidélités nouvelles, de plusieurs infidélités dont on verra qu'il seroit trop injuste de m'imputer tout le crime.
Mme de Fonrose, que je croyois déjà bien loin, vint à midi nous annoncer qu'une indisposition légère l'ayant retenue à la ville, elle venoit dîner avec nous; et tout de suite on fit la partie d'aller, en sortant de table, se promener aux Tuileries; je refusai d'en être. Avant le dîner, Mme de Fonrose, que mon père laissa quelques instans seule avec moi, me dit: «Vous avez bien fait de ne pas vouloir venir avec nous. Sautez de joie: ce soir, vous verrez Mme de Lignolle.—Il n'est pas possible!—Écoutez, et remerciez votre amie. Ce matin, comme j'étois à ma toilette, il m'est venu dans la tête une idée lumineuse. J'ai couru chez la comtesse pour lui en faire part; mais, toujours trop prompte, elle étoit déjà partie. Je me suis tout à coup rejetée sur la vieille tante; j'ai dit à Mme d'Armincour que Mlle de Brumont, venant d'obtenir seulement tout à l'heure l'inattendue permission d'aller au Gâtinois, m'envoyoit prier madame la marquise de vouloir bien retarder son départ de quelques heures, pour lui donner une place dans sa voiture.—Dans la sienne! et pourquoi pas dans la vôtre?—Belle demande! parce que je me sacrifie, moi; pour que vous puissiez aller à la campagne, il ne faut pas que j'y aille. Après le concert, j'emmène votre père chez moi, et j'ai, pour l'y retenir toute la nuit, un moyen que je vous laisserai deviner, jeune homme! Le baron fera d'autant moins de difficulté qu'étant instruit de l'éloignement de Mme de Lignolle, il ne pourra m'alléguer le danger de vous laisser maître de vos actions. M. de Belcour restera, je vous le promets; je m'engage même à le garder toute la journée de demain. Demain, je ferai si bien qu'il ne rentrera qu'à minuit. Arrangez-vous pour être, à tout hasard, de retour avant neuf heures. Vous le pouvez: aussitôt après le dîner, que j'ai déjà demandé qu'on voulût bien faire avancer, dès que votre père et moi serons partis, Agathe va venir vous coiffer et vous habiller. Tout de suite, dans une voiture de place, vous vous rendrez chez Mme d'Armincour… Ne perdez pas son adresse…—Eh! ne craignez rien!—Il sera peut-être six heures quand vous partirez. Vous arriverez encore assez tôt pour passer une bonne nuit avec la comtesse. Le matin, vous serez à cette fête à côté de Mme de Lignolle,… qui aura sans doute les yeux un peu battus, et plus envie de dormir que de faire les honneurs de chez elle… Mais, enfin, il n'y a pas de plaisir sans inconvénient; je vois d'ici que sa petite figure pâlie, fatiguée, vous paroîtra plus intéressante; mais patience! vous aussi, vous aurez votre châtiment, car un amant comme Faublas a toujours faim. Monsieur, il faudra cependant laisser le grand dîner. J'en suis au désespoir! A deux heures précises, en chaise de poste… Chevalier, n'y manquez pas au moins! n'allez pas céder aux sollicitations de votre étourdie maîtresse, la compromettre, me désobliger, et vous enlever à jamais les seules ressources qui vous restent dans la compassion d'une amie telle que moi, d'une amie…»
Mon père, qui rentroit, força la baronne à changer de conversation. Tout se passa d'abord aussi heureusement que Mme de Fonrose me l'avoit annoncé. Avant cinq heures, Faublas fut déguisé; à cinq heures précises, Mlle de Brumont posoit à peine le bout de ses lèvres sur le menton pointu de la vieille marquise, qui lui rendoit ce prétendu baiser avec une lenteur vraiment désespérante, et en la poursuivant d'un regard qu'une tendre curiosité sembloit animer. Mais, en revanche, Mlle de Brumont donnoit une bonne et franche embrassade à certaine fille svelte, mince, élancée, grandelette, et qui n'avoit sur ses joues de quinze ans que les couleurs brillantes de la nature et de la pudeur.
«Madame la marquise, voilà une jolie personne!—C'est une cousine de votre amie, Mlle de Mésanges. Je viens de l'aller prendre à son couvent pour la mener à cette fête… A propos de fête, vous n'étiez donc pas hier à Longchamps avec la comtesse?—Non, Madame… Mademoiselle est des nôtres? tant mieux!…—Vous n'y avez pas été à Longchamps?—Non, Madame… Je suis bien aise que mademoiselle vienne avec nous!—J'y ai vu quelqu'un qui vous ressembloit beaucoup, reprit l'éternelle bavarde.—Où cela, Madame?—A Longchamps.—Cela se peut bien… Voilà une personne vraiment charmante… Mais c'est déjà une fille à marier!—Nous y songeons, répliqua la douairière.—Et vous, Mademoiselle? lui demandai-je.—Moi, répondit l'Agnès en baissant les yeux et croisant, d'un air embarrassé, ses mains beaucoup plus bas que sa poitrine, moi!… dame! ça ne me regarde pas. On m'a dit pourtant qu'on me le diroit; et c'est que j'ai bien prié qu'on m'avertît quand il seroit temps.—Oui, oui, s'écria la marquise, nous vous avertirons. Tenez! c'est Mlle de Brumont qui vous parlera… La veille vous lui parlerez, n'est-ce pas? Je ne veux point qu'il lui arrive le même malheur qu'à ma pauvre petite nièce… Il pourroit bien lui arriver! En vérité,… ça ne sait rien non plus, ajouta-t-elle tout bas, rien! mais c'est vous que je charge de la mettre au fait.—Avec bien du plaisir.—Pas à présent, pourtant… Mais, quand le moment sera venu, je vous supplie d'y mettre tout votre talent.—Madame la marquise peut compter sur moi.—Oui, je me doute bien que je vous trouverai toujours disposée à me rendre de pareils services… Je ne connois pas de fille plus obligeante que vous.»
Nous partîmes, et, comme nous montions en voiture, je ne pus m'empêcher de faire cette remarque que Mlle de Mésanges avoit la jambe fine et le pied très petit.
Et, comme nous faisions route, je ne pus m'empêcher d'entrevoir quelquefois, à travers une gaze infidèle, quelque chose de fort joli; je ne pus m'empêcher de me dire tout bas que celui-là seroit un fortuné mortel, qui, le premier, verroit ce sein naissant palpiter de plaisir. Mais ce fut avec un vrai chagrin que je fis bientôt une autre découverte: c'est qu'il y avoit sur la figure de la jeune personne je ne sais quoi de moins piquant que la pudeur aimable, de plus niais que la simple ingénuité, je ne sais quoi qui sembloit m'avertir que l'amour, ordinairement si prompt à former les filles, donneroit difficilement de l'esprit à celle-là.
Au reste, soit instinct, soit sympathie, Mlle de Mésanges paroissoit avoir déjà beaucoup d'amitié pour moi quand nous arrivâmes au château. Tout le monde y dormoit; une seule femme de chambre veilloit encore pour madame la marquise et sa jeune parente. La comtesse avoit eu soin de réserver à ses plus chers convives son propre appartement. Sa tante devoit occuper son lit; elle en avoit fait dresser un autre pour sa petite cousine dans le cabinet voisin, ce cabinet à porte vitrée où le lecteur se souviendra que j'ai promis de le ramener plus d'une fois. Quant à Mlle de Brumont, comme elle n'étoit pas attendue, il n'y avoit point au château de quoi la loger. Pas une chambre, pas un lit, ne restoient vides. Tous les ans, à l'époque de cette fête ordinairement brillante, la marquise recevoit chez elle sa famille entière; et cette fois, comme il arrive trop souvent à la campagne, beaucoup d'amis qu'on n'avoit pas priés étoient venus le soir, amenant encore avec eux leurs amis.