A peine ai-je dit que, prompte comme l'éclair, la marquise, en se dégageant de mes bras, pousse notre porte avec violence, se précipite hors de l'armoire, s'élance vers la table, la renverse et… Je ne vois plus rien, la porte a été rejetée sur moi, les bougies viennent de s'éteindre; mais, tout stupéfait que je suis, comme il me reste encore des oreilles, je puis entendre le bruit de cinq ou six soufflets très lestement donnés. Je puis entendre Mme de B…, d'un ton ferme, parler ainsi: «Il vous sied bien, petite créature que j'ai tirée de la lie du peuple et de la misère, qui, sans moi, garderiez encore les troupeaux de votre village, et que je puis d'un mot renvoyer sur votre fumier; il vous sied bien d'oublier le profond respect que vous devez à votre bienfaitrice, et de faire de sa conduite privée l'objet de vos secrets entretiens, de votre impertinente curiosité, de vos insolentes remarques. Je vous trouve surtout bien osée d'entraîner mon mari dans de libertines orgies… Et vous, Monsieur, voilà donc le prix dont vous payez mon attachement sans bornes! Je me doutois bien que quelque projet de conquête vous conduisoit à Longchamps! je vous ai fait suivre, on vous a vu… Je vous ai vu moi-même aller sans pudeur grossir le honteux cortège d'une courtisane, et dans la foule de ses amans briguer l'honneur du mouchoir! on vous a vu longtemps entretenir un jeune homme à qui, par ménagement pour moi, vous ne deviez jamais parler en public ni même en particulier! on vous a vu revenir consoler cette nymphe du trop petit malheur que son impudence venoit de lui attirer, puis enfin vous disposer à la ramener en triomphe chez elle!… Mademoiselle, quiconque fait métier de se vendre au premier venu doit s'attendre à n'avoir que des valets que le premier venu peut corrompre; j'ai fait généreusement payer les vôtres; ils n'ont pas refusé d'indiquer votre demeure, et c'est l'un d'eux qui m'a cachée dans cette chambre où je tremblois,… Monsieur, de vous voir arriver bientôt avec votre amante. Mais, quoi qu'il dût m'en coûter, j'avois cette fois bien résolu d'acquérir enfin la preuve certaine de vos infidélités journalières; je m'étois même promis de ne sortir de ma prison que pour surprendre au lit mon indigne rivale et mon perfide époux. Je n'ai pas eu la patience d'attendre si longtemps; vous m'en avez d'ailleurs épargné la peine; je ne dois pas m'en étonner. Cette jolie personne est si digne de tous vos empressemens!… Cependant rassurez-vous: je ne m'emporterai plus ni contre vous, ni contre elle; déjà même je me repens des violences dont un premier mouvement m'a tout à l'heure rendue coupable envers cette fille. A l'avenir je saurai conserver en de pareilles rencontres plus de tranquillité; ou plutôt cette scène, je vous le promets, sera la dernière que se permettra la jalouse marquise; et, pour continuer à me servir de vos expressions tout à fait obligeantes, mes adorations ne vous fatigueront plus. Au reste, puisqu'à présent je n'ignore pas que c'étoit le seul désir de ne point m'insulter qui vous déterminoit à m'honorer quelquefois de ce qu'il vous plaît nommer le devoir conjugal, je ne suis plus obligée de vous répéter complaisamment ce que je vous ai dit mille fois avec trop de modération, que c'étoit la chose du monde qui m'étoit la plus indifférente. Il est bon de vous déclarer que je me suis vraiment immolée, chaque fois qu'il m'a fallu le remplir, ce devoir; il est bon de vous déclarer qu'à compter de ce moment-ci je m'en crois entièrement dispensée. Peu m'importe qu'un tyrannique usage interdise au sexe le plus foible cette malheureuse et dernière ressource contre les crimes du plus fort. Je ne reconnois de lois que celles qui sont justes, et de lois justes que celles qui comportent l'égalité. Il est trop affreux que les perfidies nombreuses de l'époux soient applaudies, lorsqu'une seule foiblesse de l'épouse la déshonore! Il est trop affreux que moi, qu'on eût condamnée à périr de douleur au fond de quelque retraite ignominieuse, parce que j'aurois idolâtré l'amant le plus digne de mon choix, on m'oblige à recevoir dans mes bras mon indigne mari sortant des bras d'une prostituée! Je jure qu'il n'en sera rien! Monsieur le marquis, souvenez-vous du jour que de vaines rumeurs et vos odieux soupçons m'accusoient. Si je ne m'étois justifiée mal ou bien; mal ou bien, répéta-t-elle avec beaucoup de force, si je ne m'étois justifiée, si je n'étois parvenue à vous convaincre de mon innocence, vous alliez user de vos droits, des droits du plus fort. Déjà vous m'annonciez que nos nœuds étoient rompus, qu'une éternelle prison m'alloit renfermer. Eh bien! Monsieur, alors comme aujourd'hui, vous prononciez contre vous-même non pas l'arrêt de votre captivité, il n'y a pas de couvens pour les hommes en pareil cas; mais l'arrêt de notre séparation. Vous venez de le signer ici, tout à l'heure, sur le sofa de Justine. Mme de B… vous le proteste, et Mme de B…, vous devez le savoir, n'est pas femme à varier dans ses résolutions. Je vivrai célibataire, mais je vivrai libre; je ne serai plus le bien, l'esclave, le meuble de personne; je n'appartiendrai qu'à moi. Vous, cependant, Monsieur le marquis, encore un peu plus heureux qu'auparavant, vous aurez sans aucune contrainte cent maîtresses, si bon vous semble: toutes les femmes à qui vous plairez! toutes les filles qui vous plairont!… Excepté celle-ci pourtant. Je ne veux pas que celle-ci profite de vos largesses, et c'est là mon unique vengeance. Je l'avertis que, s'il lui arrive seulement une fois de vous recevoir chez elle, je la fais impitoyablement enlever… Mademoiselle, je vous cause un tort que vous croyez irréparable, n'est-ce pas? Mais consolez-vous, ajouta-t-elle d'un ton qui dut faire sentir à Justine le véritable sens de cet équivoque discours, soyez toujours charmante,… adroite,… fidèle,… d'autres personnes plus riches ou plus généreuses vous dédommageront,… quant à la fortune,… de la perte de monsieur le marquis. D'autres, croyez-moi, vous récompenseront amplement de cet indispensable sacrifice… Monsieur, je me flatte que vous voulez bien me donner la main pour descendre et rentrer à l'hôtel avec moi.
—Oui, je vous comprends, Madame la marquise, s'écria Justine, qui, revenant de conduire jusque dans son antichambre le marquis et sa femme, se croyoit seule; je vous comprends, vous me dédommagerez de ce sacrifice, à la bonne heure. Mes affaires n'en iront que mieux, parce que je pourrai conserver M. de Valbrun.»
Pendant que Mme de Montdésir se parloit, je restois toujours dans cette armoire, j'y restois confondu de tout ce qui venoit de se passer, de tout ce que je venois d'entendre. Justine cependant se mit à rire de toutes ses forces. «Ils sont loin, s'écria-t-elle, ne nous gênons plus… J'étouffois… Ah! la bonne scène!… Quand verrai-je le chevalier, pour lui raconter… Ah! la bonne scène!… Comment diable aurois-je deviné que cette femme étoit ici,… dans cette armoire!…»
Elle l'ouvrit, et m'y trouva.
«Tiens! et l'autre aussi!… Mon Dieu! mon Dieu!… j'en suffoquerai!… Elle me paroissoit bonne, cette scène! la voilà bien meilleure!… Quoi! Monsieur le chevalier, vous en étiez?… quoi! nous faisions la partie carrée? Le marquis ne m'aimoit que par représailles? En effet, depuis une heure que vous êtes dans cette armoire, côte à côte, face à face!… Monsieur le chevalier, vous l'avez eue? vous n'avez pas laissé échapper une si belle occasion de reprendre vos droits?—Justine, ne m'en parle pas: tu me vois encore étonné de sa présence d'esprit, de son heureuse hardiesse! c'est par une ruse diabolique, une ruse de femme, qu'elle m'a arraché la victoire, la victoire que je croyois sûre!—J'en suis vraiment fâchée, c'eût été plus drôle. Pourtant ça ne l'est pas mal! moi qui faisois causer ce mari comme si sa femme eût été à mille lieues de nous! comme si j'avois deviné que vous, Monsieur de Faublas, vous en étiez tout près! Savez-vous que je lui ai fait dire d'excellentes choses! et ce n'est pas non plus trop mauvais, ce que je lui ai fait faire,… là,… presque sous les yeux de sa femme,… une vengeance du Ciel! car c'est aussi sous les yeux de son mari que la vertueuse dame vous a jadis… idolâtré, comme tout à l'heure elle le donnoit si plaisamment à comprendre au marquis! Ah! c'est une maîtresse femme! elle lui a fait là de furieuses déclarations! il a entendu des vérités dures! Le pauvre homme! elle ne lui a pas laissé le temps de se reconnoître. Je voudrois que vous eussiez vu comme moi la figure qu'il faisoit: les sourcils en l'air, la bouche béante, les yeux hébétés. Je gagerois qu'il arrivera chez lui avant d'avoir retrouvé la force de répondre un mot… Ce qui me fait dans tout ceci un sensible plaisir, ajouta Mme de Montdésir en pesant dans chacune de ses mains une bourse pleine d'or, c'est que je vais m'enrichir, si cela continue. Le mari me paye pour me caresser, et la femme pour me battre.—Comment?—Oui! celle-là, je l'ai gagnée sur mon sofa; celle-ci, c'est madame la marquise qui, tout à l'heure, avant que les bougies fussent rallumées, me l'a donnée très adroitement d'une main, tandis que, de l'autre, elle m'appliquoit sur la joue ces petits soufflets qui m'ont fait plus de peur que de mal. Monsieur le chevalier, si du moins votre comtesse payoit ainsi les coups qu'elle donne!—Justine, ne me parlez jamais de la comtesse, et tâchez plutôt, si vous voulez que nous soyons amis…—Je ferai pour cela tout ce qui dépendra de moi, interrompit-elle en se jetant à mon col. Tenez! en voulez-vous des preuves? restez ici. Aussi bien je ne devois pas coucher seule cette nuit; et je croirai, sans compliment, avoir gagné beaucoup au change.—Justine, je pense qu'ils sont maintenant assez loin pour que je puisse descendre sans danger. Bonsoir.—Quoi! vraiment? qu'est devenu l'amour que vous aviez pour moi?—Il y a plusieurs jours qu'il est parti, cet amour-là, ma petite!—Ah! tâchez donc que ça revienne quelque matin, dit-elle négligemment, en se regardant au miroir; et, si cela revient, revenez avec, vous serez toujours bien reçu… Mais, avant de partir, mangez du moins un morceau.—Un morceau? il est vrai que je meurs de faim… Mais non, il est déjà trop tard: mon père doit être dans l'inquiétude. Adieu, Madame de Montdésir.»
Dès que je parus à la porte de l'hôtel, le suisse cria: «Le voilà!—Le voilà! cria Jasmin sur l'escalier.—N'est-il pas blessé? demanda le baron, qui accourut vers moi.—Non, mon père. Vous m'avez donc vu dans la foule avec le marquis de B…?—Eh! oui, je vous ai vu, j'ai fait de vains efforts pour m'ouvrir un passage jusqu'à vous. Depuis trois grandes heures que je suis revenu, je meurs d'inquiétude. Que vous est-il donc arrivé? comment votre ennemi vous a-t-il si longtemps retenu?—Le voici: quand nous avons pu nous dérober au brouhaha de la multitude, nous étions tous deux fort échauffés…—Vous l'avez tué?—Non, mon père; mais il m'a forcé…—Encore une fâcheuse affaire! encore un duel!—Mais point du tout, mon père; écoutez donc la fin: il m'a forcé de le suivre jusqu'à Saint-Cloud, chez un ami qu'il a dans cet endroit-là, et d'y prendre des rafraîchissemens…—Des rafraîchissemens?—Oui, mon père, M. de B… n'a qu'un chagrin, c'est de m'avoir fait une mauvaise querelle, il ne s'en console pas; il m'en a demandé vingt fois pardon; il m'aime, il vous honore; je suis chargé de vous assurer de toute son estime.»
Mon père, à ces mots, essaya de garder son sérieux; mais, n'y pouvant réussir, il me tourna le dos. Mme de Fonrose, qui n'avoit pas les mêmes raisons de se contraindre, s'en donna de tout son cœur. Ses coups d'œil pourtant m'annoncèrent qu'elle comprenoit où j'avois été prendre des rafraîchissemens. La baronne, quand elle eut bien ri, prit congé de nous. «Je vous quitte de bonne heure, nous dit-elle, parce qu'il faut demain me lever de grand matin pour aller au château de la petite comtesse.»
Je ne sais pas si Mme de Fonrose fut plus matinale que Mme de B…; mais avant sept heures un billet de Justine m'éveilla.
Monsieur le chevalier,
M. le vicomte de Florville est chez moi; je vous écris sous sa dictée. Il est très fâché que des soins plus pressans l'aient empêché de me dire hier, en votre présence même, ce qu'il pense de ma conduite envers madame la comtesse. Il faut qu'une fille de mon espèce ait vraiment perdu la tête, pour avoir eu l'insolente audace de faire un outrage public à une femme de son rang. Ma folle impudence auroit pu compromettre aussi M. de Florville, parce que, si vous le connoissiez moins, vous, Monsieur le chevalier, vous l'auriez peut-être soupçonné d'avoir eu quelque part à cet odieux procédé. Cependant monsieur le vicomte, quant à lui, me fait grâce; mais il doute que vous soyez disposé à la même indulgence pour moi, et il m'annonce que, si vous ne me pardonnez pas, la petite protection de M. de Valbrun et d'autres considérations, pourtant plus puissantes, ne m'empêcheront point d'aller coucher ce soir à… M. de Florville veut bien permettre que je n'aie pas l'humiliation d'écrire ce mot-là.
Je suis avec repentir, avec crainte, avec respect, etc.
De Montdésir.
Je fis la réponse suivante: