Maintenant que j'y réfléchis, je me demande pourquoi je craignois de passer toute la nuit dans cette armoire où je devois me trouver si bien. Je vous ai dit qu'en largeur elle ne nous eût pas contenus, et, puisqu'il falloit que nous nous tinssions, la marquise et moi, l'un sur l'autre serrés dans sa profondeur, n'eût-il pas été trop extraordinaire que je tournasse impoliment le dos à Mme de B…? Je m'étois donc placé dans le sens contraire. Aussi, dans cette posture infiniment douce, mes lèvres sans cesse effleuroient les siennes, ma poitrine reposoit sur son sein, je pouvois compter les battemens de son cœur, nous nous touchions de la tête aux pieds! Quel homme, fût-il né dans les antres froids de la Sibérie, des embrassemens d'un couple glacé; l'eût-on, sous un froc chastement absurde, élevé dans la haine de l'amour et dans la terreur des femmes; l'eût-on constamment nourri de végétaux sans chaleur et sans sucs, constamment abreuvé des plus rafraîchissantes émulsions; quel homme, aux attraits tout-puissans d'une tentation pressante autant que celle qui m'agitoit, n'eût pas senti son cœur s'émouvoir, et tous ses esprits fermenter, et tout son sang bouillir! Le mien brûloit mes veines! et vous-même, ô Madame de B…, vous-même… Ah! quelle vertu n'eût pas succombé!»
Mes premières caresses pourtant lui causèrent une surprise mêlée d'effroi: «Faublas, est-il possible! y songez-vous?… Monsieur, Monsieur!»
Le marquis, plus promptement heureux que moi dans ses amours, me força par le succès rapide de ses entreprises à suspendre la vivacité des miennes. Il se faisoit alors dans l'appartement un silence qui nous eût trahis, si j'avois osé me permettre le moindre mouvement. «Ma belle maman, il me semble que votre mari vous fait une infidélité?—Que m'importe? dit-elle. Ah! pourvu que mon ami conserve pour moi quelque respect, pourvu qu'il n'abuse pas de ma situation vraiment chagrinante, que m'importe le reste?»
Leurs exercices et nos confidences furent à la fois interrompus par le retour du petit domestique: il apportoit la table; nous entendîmes qu'elle fut placée assez près de notre armoire. Dès que le souper fut servi, Mme de Montdésir renvoya son jockey. «Nous voilà libres, dit-elle à M. de B…, causons. Je suis, Monsieur le marquis, charmée de vous appartenir. C'est une bonne fortune que je désirois trop pour qu'elle ne m'arrivât pas; mais pourquoi m'est-elle arrivée si tard? par quel hasard n'avez-vous fait aucune attention à moi pendant que je demeurois chez vous?—Ah! dans la maison de ma femme!—Bon!… Tenez, soyez vrai, tous les hommes sont comme cela: vous m'aimez maintenant parce que je suis quelque chose.—Tu badines! est-ce que je ne le voyois pas bien dans ta physionomie, que tu serois quelque chose?… car elle est heureuse ta physionomie,… un peu gâtée, ce soir! ce coup de fouet t'a marquée; mais, pour un connoisseur, c'est une bagatelle: le fond des traits reste toujours… Justine, je t'assure que de tout temps j'ai vu sur ta mine que tu ferois fortune; chez moi, je me suis dit cent fois en te regardant: «Je remarque dans l'air de cette fille-là je ne sais quoi qui finira par me plaire quelque jour.»—Cependant, quand, il y a six mois, vous m'avez chassée?—J'étois en colère, on me vouloit faire croire que ma femme…—A propos, je suis bien curieuse de savoir de quelle manière vous avez découvert son innocence: car elle est innocente.—N'est-il pas vrai qu'elle l'est?—Moi, j'en suis sûre, et je vous l'ai toujours soutenu, souvenez-vous-en.—Oui.—Mais je voudrois savoir de vous-même comment vous en avez acquis les preuves.—Vraiment! il a bien fallu que Mme de B… me donnât les éclaircissemens nécessaires. Tiens, écoute.»
Ce que le marquis alloit dire devoit à tous égards exciter ma vive curiosité: je redoublai d'attention.
«Écoute. D'abord M. Duportail n'a pas d'enfant, c'est la vérité. Son nom? Mlle de Faublas, qui est une petite personne fort éveillée, l'avoit pris pour aller au bal avec cet habit d'amazone. C'est bien avec Mlle de Faublas que la marquise a fait connoissance. C'est bien Mlle de Faublas qui a couché dans le lit de ma femme. Toi, d'abord, comme tu me l'as cent fois répété dans le temps, tu en sais quelque chose…
—Certainement! je l'ai déshabillée!—Bon! d'ailleurs il étoit horrible à moi de supposer que la marquise eût pu tout d'un coup se jeter à la tête d'un jeune homme qu'elle ne connoissoit pas. Mais, tiens! que je t'apprenne une circonstance que je me suis rappelée depuis, et dont je me garderai bien d'instruire Mme de B… Ma figure avoit produit sur la jeune personne son effet ordinaire; la vive demoiselle m'avoit à peu près permis de venir pendant la nuit lui faire une visite. A tâtons je suis entré dans l'appartement de ma femme; à tâtons j'ai promené librement ma main sur la gorge de la jeune fille… Et que diable! un garçon n'a pas la poitrine faite comme ça!… Tu ris!—Oui, je ris parce que… parce que je pense que madame… dans ce moment-là pouvoit sentir votre main:… car elle étoit couchée là tout auprès, madame?—Oh! madame étoit endormie: malheureusement le bruit l'a trop tôt réveillée…—Ah! ah! de sorte que, tout au contraire, c'est à côté de l'enfant, qui dormoit peut-être encore…—Qui dormoit, oui.—C'est à côté d'elle que vous avez… embrassé votre femme?—Justement, ma reine. Il n'étoit pas à présumer que je fusse venu là pour rien: c'eût été d'ailleurs faire une espèce d'insulte à la marquise, que de m'en aller sans avoir rempli le devoir conjugal!—Je suis pourtant bien étonnée que madame vous ait permis cela dans un moment pareil. Vous conviendrez que la décence…—La marquise, cette nuit-là, ne demandoit pas mieux, parce que…
—Ma belle amie, je suis témoin qu'il ment.—Faublas! Faublas! plaignez-moi!
—… La jalouse marquise, disoit M. de B…, quand je lui rendis mon attention.—Il est vrai qu'elle est jalouse, cela fait trembler!… Monsieur le marquis, voilà déjà deux bonnes preuves que c'étoit Mlle de Faublas! Mais n'en auriez-vous pas encore quelque autre?—Assurément. Celle-là, je ne m'en souvenois plus, c'est Mme de B… qui me l'a rappelée: le lendemain, nous reconduisîmes la prétendue Mlle Duportail; elle fut obligée de nous mener chez son père supposé; mais nous y trouvâmes son véritable père qui la traita comme on traite une demoiselle,… une demoiselle dont la conduite n'est pas tout à fait bonne. Or, je le connois maintenant, ce baron de Faublas; j'ai eu deux fois l'occasion d'examiner son caractère et sa physionomie: c'est un homme vif, emporté, quelquefois brutal, un homme incapable de ménagement! Si c'eût été le jeune homme que nous eussions ramené déguisé de la sorte, il se fût écrié comme chez ce commissaire: «C'est mon fils!»—Ainsi donc ce fut Mlle Duportail qui vint le soir en habit d'amazone, et le lendemain…—Le lendemain? non; ce fut son frère.—Son frère,… je le sais bien. Mais vous a-t-on dit pourquoi?—Parce que M. de Rosambert le pressa de faire cette mauvaise plaisanterie, M. de Rosambert avoit ses motifs: il étoit amoureux de ma femme, et, furieux de n'essuyer que des mépris, il voulut se venger. Il envoya donc chez la marquise le chevalier revêtu des habits de sa sœur, et, profitant de la circonstance, il vint le soir faire une scène à ma femme, une scène affreuse qui la pouvoit étrangement compromettre, une scène… Je ne me souviens pas des détails, car, moi, je n'ai de la mémoire que pour les physionomies. Mais la marquise m'a beaucoup aidé, et je me rappelois en général que la scène étoit horrible… Ce procédé de Rosambert me paroît infâme; aussi je ne verrai monsieur le comte de ma vie, ou si je le vois… Tiens, Justine, sur un mot, je me sens disposé à me couper la gorge avec lui.—Ne vous en avisez pas! vous feriez mourir votre amante d'inquiétude!—Mon amante, c'est…?—C'est moi.—Bien! ma petite. Fort bien, ce que tu dis là.—Monsieur le marquis, apprenez-moi donc aussi… Pardon si je vous fais tant de questions. Vous devez sentir que je suis enchantée de vous voir entièrement revenu sur le compte de madame, et surtout sur le mien: car vous imaginiez que je vous faisois une foule de mensonges!… Mlle de Faublas, que devint-elle?—Mlle de Faublas? elle commença par se lier intimement avec M. de Rosambert, et puis avec d'autres. Elle donna des rendez-vous à celui-ci, des rendez-vous à celui-là, j'en suis sûr: j'ai trouvé une lettre qu'elle avoit laissée dans un endroit fort suspect; et elle-même, la jeune personne! je l'ai rencontrée en partie fine aux environs du bois de Boulogne. Il est arrivé de tout cela ce qui arrive: un enfant.—Un enfant?—Un enfant, j'en suis sûr encore. Je l'ai vue… grosse,… je l'ai vue grosse. La taille déjà rondelette, et la physionomie d'une femme. Que diable! je m'y connois! Elle se cachoit alors, sous le nom de Mme Ducange, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré. Malgré ces précautions, le père n'a pu ignorer plus longtemps les dérangemens de sa fille; il a assemblé les parens. Les parens, pour sauver du moins l'honneur de la famille, ont décidé qu'il falloit que le frère, de temps en temps, parût en public avec des habits de femme, et qu'ils en prendroient occasion de répandre partout que c'étoit le chevalier de Faublas, et non pas sa sœur, qui avoit couru les bals sous divers travestissemens. M. Duportail a bien voulu se prêter à cet arrangement. De cette manière, on a dépaysé les médisans, excepté Rosambert et deux ou trois jeunes gens de par le monde, à qui l'on ne persuadera jamais que la demoiselle étoit garçon. Mais ce qu'il y a de vraiment affreux dans cette affaire, ajouta-t-il d'un ton mystérieux, c'est qu'ils ont fait, je crois, avorter la jeune personne, ou bien ce seroit donc quelque accident qui l'auroit fait accoucher avant le terme. Au moins je sais qu'ils se sont hâtés de la faire voir dans toutes les promenades. Le jour que je la rencontrai aux Tuileries, elle étoit maigre, pâle, fatiguée!… Regarde pourtant combien d'accidens se sont réunis pour mettre ce jour-là mes connoissances physionomiques en défaut! Je trouve la demoiselle fort changée; je lui fais tout bas mon compliment de condoléance. Le père, qui est derrière moi, m'entend; désespéré de ce que je suis dans le secret, il entre en fureur. Le jeune homme arrive; et, comme je vois pour la première fois le frère à côté de la sœur, je suis frappé de leur extrême ressemblance. Cependant le chevalier appelle le baron son père. Le père crie que M. Duportail n'a pas d'enfans. M. Duportail me fait le mensonge auquel il s'est engagé, il m'affirme que c'est le chevalier qui a toujours mis le maudit habit d'amazone. Moi, tout étourdi de tant de quiproquos, très chatouilleux sur l'honneur, je perds la tête, je m'emporte, j'en crois leurs discours plus que mes yeux, j'accuse ma femme, et, qui plus est, la science physionomique, de m'avoir à la fois trompé! Je vais comme un enragé défier le chevalier, qui n'a pas eu la marquise, puisqu'il la connoît à peine; qui ne l'a point eue, qui ne l'aura jamais, ni lui, ni d'autres! Cependant le jeune homme, intéressé à soutenir la querelle, qui devient celle de toute la famille, ne s'explique point. Il accepte fièrement, et le lendemain…»
Le marquis ne cessa pas de parler; mais, ayant appris de lui ce que j'étois si curieux de savoir, je cessai de l'écouter. Un intérêt plus pressant me commandoit une occupation plus douce: Mme de B…, dans une posture assez peu favorable à l'attaque, mais du moins incommode pour la défense, retenue d'ailleurs par la crainte d'être entendue, n'osoit risquer de grands mouvemens, et ne pouvoit opposer à mes efforts rapidement multipliés qu'une bien courte résistance. Aussi, lorsque, après quelques minutes, son mari, transporté d'aise, répéta: «Le chevalier ne l'a jamais eue, et il ne l'aura jamais! ni lui, ni d'autres!» quand il le répéta, peu s'en falloit que je ne l'eusse. La marquise elle-même parut s'avouer ma prochaine victoire, puisqu'elle prit le ton doucement suppliant d'une femme qui ne veut que retarder sa défaite: «Un moment! dit-elle, mon ami, je ne vous demande qu'un moment!… Faublas, je vous avois jugé capable de plus de générosité!—Ma belle maman, c'est de l'héroïsme qu'il faudroit!—… Cruel! me refuserez-vous un moment?… Faublas! mon ami! que je sache du moins si le danger n'est point extrême… Voudriez-vous m'exposer?… Que je sache s'ils ne peuvent pas au moindre bruit venir à nous… Où sont-ils?—Ils soupent.—Assurez-vous-en.—Le moyen?—Regardez.—Par où?—Mais par le trou de la serrure.—Cela n'est pas facile! je ne puis me baisser.—Tâchez.—Ils sont à table.—Comment placés?—Justine en face.—De cette armoire?—Oui.—Et le marquis?—Nous tourne le dos.»