O mon bon La Fontaine! je ne suis pas aussi polisson que toi.
Ah! plaignez-le, Faublas! plaignez-le! Jamais situation ne fut pour lui plus chagrinante. Oui, dans ce même lit, il n'y a pas quinze jours, je souffrois moins lorsque, indigne de la tendresse de deux amantes, je me sentois, sous les yeux de mon Éléonore et de la marquise, prêt à mourir de ma foiblesse extrême. Et c'est aujourd'hui l'excès de ma force qui cause mes craintes et fait mon supplice! Quoi donc! une sexagénaire, par la seule raison qu'elle est femme, peut-elle allumer dans mon sein ces feux dévorans?… Mais n'est-ce pas plutôt, n'est-ce pas qu'à travers une cloison trop mince les nubiles attraits de cette enfant me font éprouver encore leur brûlante influence?
«Approchez-vous, mignonne, approchez-vous, me disoit tendrement ma compagne.—Non, Madame la marquise, non, je vous gênerois.—Vous ne me gênerez pas, mon cœur, je n'ai jamais trop chaud dans mon lit.—Moi, Madame, la chaleur m'incommode.—Cela, par exemple, je le crois très possible! à votre âge j'étois tout de même…—Oui, sans doute. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—J'étois tout de même; et, lorsque M. d'Armincour vouloit faire lit à part, il me rendoit service.—Fort bien. Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Il me rendoit service de s'en aller;… quand il avoit fait son devoir, bien entendu;… et je lui rends justice, dans sa jeunesse il ne se faisoit pas tirer l'oreille. Oh! ce n'étoit pas un M. de Lignolle!—Je vous en fais mon compliment… Je crois qu'il est tard, Madame la marquise?—Pas trop… Approchez donc, ma petite, je ne vous entends pas… Est-ce que vous me tournez le dos?—Oui, parce que… parce que je ne peux dormir que sur le côté gauche.—Le côté du cœur! voilà qui est singulier! cela doit gêner la circulation.—Vraiment oui; mais l'habitude.—L'habitude, mon ange? vous avez raison! Tenez, moi, depuis que je suis mariée… Il y a déjà longtemps…—Oui.—J'ai contracté celle de m'étendre toujours ainsi,… sur le dos,… et je n'ai pas pu la perdre.—C'est peut-être tant mieux pour vous, car la posture est bonne… Madame la marquise, j'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.—Vous avez donc bien envie de dormir?—Je vous en réponds!—Eh bien! allons, mon cœur,… ne vous gênez pas, il y a de la place… Mais où est-elle donc? tout à fait sur le bord du lit?»
Elle fit un grand mouvement: si ma main n'avoit pas arrêté la sienne, bon Dieu! qu'auroit-elle senti!
«Ah! Madame, ne me touchez pas! vous me feriez sauter au ciel!—Là! là! mon poulet, ne sautez pas du lit; je voulois seulement savoir où vous étiez… Remettez-vous, remettez-vous donc!… mais à votre aise… Vous êtes donc bien chatouilleuse, mon petit cœur?—Prodigieusement!… Une bonne nuit, Madame la marquise.—Et moi aussi. Je ne sais pas si c'est encore une habitude,… dites.—Je ne crois pas.—Mais, ma petite, ne restez donc pas tout à fait sur le bord,… vous tomberez!—Non.—D'où vient cet entêtement? pourquoi ne pas s'approcher? il y a plus d'espace qu'il n'en faut.—C'est que… je… ne puis rien toucher! si par hasard je rencontrois seulement le bout de votre doigt,… je me trouverois mal.—Diable! c'est une maladie, ça! comment ferez-vous donc quand vous serez mariée?—Je ne me marierai pas. J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir, Madame la marquise.—Et comment auriez-vous pu rester sur ce lit de sangle, à côté de la petite Mésanges?—Vous avez raison, il m'eût été impossible d'y tenir! Madame la marquise, je vous souhaite une bonne nuit.—Quelle heure peut-il être?—Je ne sais pas. Madame, mais je vous souhaite une bonne nuit.»
Enfin la bavarde voulut bien se décider à me faire entendre à son tour le bonsoir si vivement sollicité; mais ce bonsoir, applaudis-toi, Faublas! ce bonsoir, tu n'étois pas le seul qui le désirasses.
Dès que la marquise se fut mise à ronfler, car il y avoit encore dans la compagnie de ma charmante coucheuse ce petit agrément qu'on l'entendoit ronfler comme un homme; quand donc elle se fut mise à ronfler, il me sembla qu'à voix basse on m'envoyoit ce doux appel: «Ma bonne amie!» Je crus que c'étoit un jeu de mon imagination frappée, cependant je levai la tête et me tins à l'affût du moindre bruit; un second Ma bonne amie vint le moment d'après caresser mon oreille. «Ma bonne amie, vous-même! de quoi s'agit-il?—Est-ce que vous pouvez dormir, vous?—Non, en vérité! je ne le peux pas.—Ni moi non plus, ma bonne amie; pourquoi cela?—Pourquoi?… parce que, ma bonne amie, comme vous le disiez si bien tout à l'heure, il seroit plus divertissant de causer ensemble.—Puisque vous le croyez ainsi, venez donc.—De tout mon cœur; mais la marquise?…—Ma cousine? oh! quand elle ronfle, c'est signe qu'elle dort.—Je vous crois.—Et elle dort tout de bon, lorsqu'elle dort. Allez, ma bonne amie, vous ne risquez rien. Venez.—Ah! comme je vous le dis: de tout mon cœur, ma bonne amie… Mais vous êtes enfermée!—Certainement! toujours on m'enferme, moi! sans cela j'aurois peur!—Et comment voulez-vous donc que j'entre?—Dame! ce n'est pas moi qui me suis enfermée.—Je ne dis pas que ce soit vous.—Ce n'est pas moi, parce que je ne m'aperçois pas du tout que vous me fassiez peur, vous, ma bonne amie.—Ma bonne amie, vous êtes bien bonne. Cependant je suis à votre porte, un peu légèrement vêtue pour faire la conversation.—Ah! mais c'est madame la marquise qui m'a enfermée.—Cela n'empêche pas que je ne commence à me refroidir beaucoup.—Ah! mais c'est qu'elle a mis la clef dans sa poche, madame la marquise.—Après? je ne l'ai pas, moi, sa poche.—Ma bonne amie, vous pouvez la trouver à tâtons.—A tâtons! ma bonne amie, je vais la chercher.—Oui, ma bonne amie, presque au pied de son lit, sur le second fauteuil à gauche, c'est là que je l'ai vue poser sa poche.—Eh! que ne disiez-vous cela tout de suite, ma bonne amie?»
Sans faire le moindre bruit, je trouvai le fauteuil, la poche, la clef, la serrure. Je trouvai ma bonne amie qui me reçut dans son lit pour causer, ma bonne amie qui, pour me réchauffer, se jeta dans mes bras et me serra de tout son corps. L'aimable enfant!
Vous, cependant, déesse de mon histoire et de toutes les histoires du monde, vous qui n'avez pas dédaigné de prendre ma plume quand il a fallu décemment raconter les croustilleux débats de la nièce et de la tante, les questions délicates multipliées par celle-ci, les amoureuses instructions à celle-là prodiguées; ô Clio! digne Clio, venez! venez peindre aujourd'hui l'étonnement de la cousine, ses premières inquiétudes et ses douces erreurs. Venez peindre encore autre chose! venez! le récit qui me reste à faire est peut-être plus surprenant et plus difficile qu'aucun de ceux dont je n'ai pu jusqu'à présent me dispenser d'entretenir la curiosité publique.
Depuis quelques minutes nous causions fort amicalement et je commençois à me réchauffer. Un tiers qui vint se mêler de la conversation la troubla. Sa brusque arrivée fit faire à Mlle de Mésanges un haut-le-corps en arrière. «Ma bonne amie, qu'avez-vous donc qui vous effraye?—Eh mais, vos deux mains sont là sur mon col,… et pourtant j'ai senti… j'ai senti comme si vous me touchiez encore quelque part!—Cela vous étonne? c'est que je suis… bonne à marier—…—…—…—Ma bonne amie, que voulez-vous que je vous dise?… vous a manqué jusqu'à présent parce que vous étiez encore trop petite fille.—Ah!—…—…—…—… Puisque cela doit être ainsi, répliqua notre Agnès, madame la marquise n'a pas besoin de m'avertir: un si grand changement ne m'arrivera pas sans que je m'en aperçoive… Oui, je ris. Je pense qu'on attrape bien ma bonne amie Des Rieux…—Une bonne amie de votre couvent?—Oui…—Avec qui vous allez causer la nuit?—Quand on oublie de m'enfermer.—On l'attrape, cette demoiselle?—Certainement! tous les jours on lui dit qu'elle est formée, je vois bien que cela n'est pas vrai, et que c'est parce que l'on attend encore quelque chose que l'on ne cesse de différer son mariage sous différens prétextes.—Probablement. Quel âge a-t-elle?—Seize ans.—Oh! trop jeune encore… Moi, j'en ai bientôt dix-huit…—Et il y a longtemps que vous êtes bonne à marier?—Un an,… à peu près un an… Ah çà, vous ne dites à personne que vous causez avec cette demoiselle?—Je ne suis pas si bête! on s'arrangeroit de manière que nous ne pourrions plus.—Ainsi vous ne vous aviserez pas de conter que je suis venu cette nuit vous entretenir?—N'ayez pas peur… A propos, il y a quelque chose qui nous tourmente beaucoup, Des Rieux et moi. Vous me direz sûrement cela, vous, ma bonne amie. Qu'est-ce que c'est qu'un homme?—Un homme? Je donnerois tout au monde pour le savoir, ma bonne amie.—Oui! eh bien, soyez de l'accord que nous avons fait, Des Rieux et moi.—Voyons.—C'est que la première des deux qui se marieroit viendroit dès le lendemain tout conter à l'autre.—Va, j'en suis!…—Ma bonne amie, vous m'embrassez presque tout comme Des Rieux m'embrasse, et je ne sais pas, il me semble que cela me fait encore plus de plaisir.—Cela vient de ce qu'apparemment je vous aime davantage que vous ne lui plaisez.—Ma bonne amie…—Eh bien?»