Que vouloit-elle faire de ma main dont elle s'empara tout d'un coup, en disant: «Embrasse-moi donc tout à fait comme Des Rieux m'embrasse, ma bonne amie?—Ma bonne amie, pas tout à fait comme, mais peut-être un peu mieux.»
Quoique je ne cessasse de l'assurer que tout seroit bientôt fini, que le plus difficile étoit déjà fait, la jeune personne, après quelques foibles cris à grand'peine étouffés, ne put retenir un dernier cri plus perçant. Je ne vous dirai pas ce qui causoit alors ses souffrances; mais je crois vous avoir prévenu que Mlle de Mésanges avoit le pied très petit.
N'étoit-ce pas une chose bien cruelle que d'être obligé de quitter le champ de bataille au moment où la victoire se déclaroit? Il le fallut pourtant! La marquise, tout à coup tirée de son premier sommeil, s'agitoit en murmurant ces mots: «Mon Dieu!… mon Dieu!… c'est un songe!… ah! ce n'est qu'un songe!» Aussitôt je pris mon parti, je quittai le lit de l'ex-pucelle, et me traînai sur les genoux, en m'aidant de mes mains, jusqu'au lit de la douairière. Alors celle-ci, tout à fait réveillée, s'inquiétoit vraiment beaucoup de ce qui avoit causé le bruit qu'elle venoit d'entendre: «Hélas! c'est moi, Madame.—Vous, Mademoiselle? et où êtes-vous donc?—Par terre dans la ruelle, je viens de me laisser tomber.—Aussi, vous voulez rester sur le bord!—Au contraire, Madame la marquise!—Comment, au contraire?—Je me suis trop approchée.—Eh bien?—Eh bien! madame, en dormant, se remue; madame a avancé sa jambe; sa jambe m'a touchée.—Je ne l'ai pas fait exprès, ma chère enfant… Là! bien! remettez-vous,… et restez à quelque distance.—Oh! oui.—Ma petite, vous m'avez réveillée en sursaut…—Ne me grondez pas, Madame la marquise: j'en suis au désespoir.—Je ne vous gronde point, il n'y a pas grand mal; nous allons causer un moment.—Je vous prie de m'en dispenser. Je me sens déjà toute malade d'avoir si peu dormi…—Écoutez du moins le rêve que je faisois…—Bonsoir, Madame la marquise.—Ah! je veux vous conter mon rêve!—Mais, Madame, vous ne pourrez plus ensuite vous rendormir!—Oh! que si! tant que je veux, moi! Mon cœur, où va-t-on prendre ce qu'on voit dans les songes? La scène étoit ici: je rêvois qu'un insolent m'épousoit de force…—Ah!… ah! Madame la marquise! quel homme pouvoit donc avoir cette audace?—Devinez.—Ce n'étoit pas moi, toujours.—Non, ce ne pouvoit pas être vous; mais c'est apparemment votre frère…—Je n'ai pas de frère.—Je ne dis pas que vous en ayez, ma mignonne. Tous les jours on rêve ce qui n'est point… Dans mon songe, c'étoit votre frère: car il vous ressembloit à s'y méprendre!…—Pardonnez-moi donc ce nouveau tort…—Vous badinez, mon ange, ce n'est pas votre faute, d'abord, et puis il n'y a point de mal!… Mais écoutez, ce n'est pas tout…—Quoi! l'impertinent!… il a peut-être eu le courage de recommencer?—Non. Je l'ai vu bientôt me quitter pour aller dans ce cabinet…—Dans ce cabinet?—Sans ma permission, entendez-vous!—Sans votre permission?—Se marier avec la petite de Mésanges…—La petite de Mésanges!—Qui le laissoit faire.—Qui le laissoit faire!—Attendez donc. Voici le plus singulier: l'enfant n'étant pas comme moi rompue à cet exercice…—Eh bien?—La douleur…—La douleur!—Lui a fait pousser un cri…—Un cri!—Qui m'a réveillée.»
Qu'on se figure, s'il est possible, la mortelle frayeur dont j'étois agité. Ce rêve si convenable à la circonstance, la marquise l'avoit-elle eu réellement? Étoit-ce un avertissement tardif que l'hymen, ennemi né de tous les succès de l'amour, venoit d'envoyer à la trop peu vigilante duègne, afin d'empêcher du moins que mon triomphe ne s'accomplît? ou, par un malheur plus grand, la vieille maudite avoit-elle, à l'instant même, avec une admirable présence d'esprit, inventé ce prétendu songe tout exprès pour me donner clairement à comprendre que mon crime étoit découvert, qu'un entier dévouement pouvoit seul l'expier, qu'il falloit tout à l'heure m'avancer au supplice qui dans ses bras m'attendoit? A cette dernière idée, tous mes sens à la fois se soulevèrent. Je rappelai pourtant mon courage, afin de m'assurer par quelques questions adroites des vraies dispositions de Mme d'Armincour.
«Est-ce donc sérieusement?…—Sérieusement, mon petit cœur.—Quoi! Madame, vous entendiez?…—Vraiment, oui! j'entendois.—Vous m'avez dit aussi que vous aviez vu! comment pouviez-vous voir sans lumière?—Ah! dans mon rêve il faisoit jour.»
Cette réponse faite du ton le plus simple me rendit ma tranquillité. «Bonsoir, Madame la marquise.—Allons, mon enfant, puisque absolument vous le voulez, bonsoir!»
Ma compagne, à ces mots, se rendormit; et son ronflement nasillard, qui tout à l'heure déchiroit mon oreille, maintenant la caressoit comme l'auroit pu faire la voix la plus enchanteresse, la voix de Baletti! Ne vous en étonnez pas: il m'annonçoit que l'heure du berger m'étoit rendue! c'étoit l'heureux signal auquel je devois me hâter d'aller reprendre un charmant ouvrage très avancé, mais enfin malheureusement interrompu comme il s'achevoit. Pressé d'y mettre la dernière main, je soulevai la couverture avec infiniment de précaution, et déjà mes pieds touchoient le carreau, quand j'entendis tout à coup cesser le ronflement propice. Une main pote et ridée, qui me parut celle de Proserpine, me saisit par la nuque et me tint là quelque temps en arrêt. «Un instant! me dit enfin l'infernale vieille, j'y vais avec vous.» Elle y vint en effet, mais pour refermer soigneusement la porte. «Dormez! Mademoiselle, dormez! cria-t-elle à la petite de Mésanges; et prenez patience! Nous vous marierons bientôt.—Ah! mais, Madame la marquise, répondit ma bonne amie d'une voix traînante, je ne suis pas encore bonne à marier, moi!—Oui, oui! répondit l'autre en la contrefaisant, petite sucrée! vous avez l'air de n'y pas toucher! cela n'empêchera pas qu'on n'y mette ordre, et cela le plus tôt possible. Allons, vous, la demoiselle aux habitudes, ajouta-t-elle en me reconduisant à son lit par la main, voyons, voyons si vous ne pouvez en effet veiller que pour les jeunes!»
A ces terribles paroles qui m'annonçoient des tourmens tout prêts, je sentis un frisson mortel glacer mon sang, mon sang qui, rappelé de toutes les extrémités, reflua vers le cœur avec une prodigieuse vitesse. Tremblant de tous mes membres, je me laissai traîner vers l'échafaud. Je tombai sur ce lit où déjà m'attendoit une furie pour m'étreindre de ses bras vengeurs; j'y tombai sans force, sans mouvement, presque sans vie.
Il y eut un moment de silence; après quoi, de sa voix cassée qu'elle s'efforçoit d'adoucir, l'impatiente marquise me demanda si j'avois oublié son rêve, si je comptois ne l'accomplir qu'en un point seulement. Hélas! j'y songeois à son rêve! je songeois qu'il paroissoit indispensable de prévenir par mon dévouement généreux de plus grands malheurs. Devois-je, en faisant à Mme d'Armincour une insulte qu'aucune femme ne pardonne, exposer à sa facile vengeance Mlle de Mésanges, prise pour ainsi dire sur le fait, et ma chère de Lignolle, sans doute aussi compromise? devois-je risquer de me mettre ainsi sur les bras toute la cohue des trois familles réunies? Il n'y avoit donc plus qu'un magnanime effort qui pût sauver mes deux maîtresses et me sauver moi-même.
Jamais, plus qu'alors, je n'éprouvai combien un résolu jeune homme, dont le grand courage est d'ailleurs commandé par la nécessité qui presse, peut en toute occasion compter sur lui-même. Après de courtes indécisions, après quelques premiers momens d'abattement et de terreur inséparables de l'épouvantable entreprise à laquelle j'étois appelé, je me sentis moins incapable de la tenter et peut-être de la mettre à fin. Malheureux! ton heure est donc enfin venue!… Allons, Faublas! allons, du cœur! immole-toi. Ainsi j'encourageois tout bas ma vertu qui chanceloit encore, et pour l'affermir j'eus besoin d'un effort nouveau. Mais enfin la victime, ne désirant plus rien que de s'épargner au moins de cruels apprêts, que d'accomplir le douloureux sacrifice en un seul instant, s'il étoit possible, la victime résignée se précipita tout d'un coup sur son bourreau.