«Quelle vivacité! s'écria la maligne vieille en ricanant. Doucement, Monsieur, doucement donc! mon rêve a dit que vous m'épousiez de force! de force, comprenez-vous? Or, je vous le demande, êtes-vous disposé à de grandes témérités? Avez-vous l'intention bien déterminée de violer la douairière d'Armincour?—Non, Madame, en vérité, j'ai trop d'honneur pour me permettre une aussi indigne action.—Eh bien! tenez-vous donc tranquille à mes côtés. J'ai pu vous faire une malice, la gaieté est de tous les âges, et pour moi de tous les instans, quand il n'est pas question de mon Éléonore. Mais ce seroit pousser un peu trop loin la plaisanterie que d'accepter ce que vous avez la générosité de m'offrir. Gardez, gardez pour les jeunes femmes: si la tante vous prenoit au mot, la nièce pourroit n'être pas contente.—La nièce! vous pensez que Mme de Lignolle…—Assurément, je le pense, mais pour le moment laissons la comtesse, il nous convient de traiter un objet plus pressant. Monsieur, vous parliez tout à l'heure d'une indigne action; mais ne sentez-vous pas que celle dont vous vous êtes rendu coupable pendant mon sommeil est horrible?—Madame,… quel autre à ma place…?—Et pourquoi vous trouver à cette place où vous ne deviez jamais être? Pourquoi venir chercher des tentations auxquelles personne ne résisteroit? Pourquoi surprendre la confiance des parens par un déguisement perfide? Monsieur, je ne vois rien qui vous puisse excuser;… mais vous avez, du moins, je l'espère, quelques moyens de réparer l'injure que vous venez de faire, dans la personne de Mlle de Mésanges, à tous ses parens ici rassemblés?—Madame…—Sans doute, vous épouserez cette enfant?—Madame…—Répondez net: ne le voulez-vous pas?—De tout mon cœur…—Oh! oui! il épouseroit toute la famille, lui!… toute la famille! et moi-même!… je n'avois qu'à le laisser faire!—De tout mon cœur, comme je vous dis; mais…—Voyons votre mais.—Je ne le peux pas.—Vous êtes marié, n'est-il pas vrai?—Oui, Madame.—C'est cela! voilà qui devient certain.—Qu'est-ce qui devient certain?—Laissez, Monsieur, laissez! je me parle, à moi… Vous voyez bien que c'est une chose épouvantable de… séduire ainsi des jeunes personnes qu'il ne vous est même pas possible de prendre en mariage. Car elle est séduite, n'est-ce pas? c'est une affaire finie?—Madame…—Parlez, Monsieur. Ce qui est fait est fait, il n'y a plus de remède; mais, au moins, vous voudrez bien me dire en quel état précisément vous avez laissé la jeune personne… Je me suis sûrement réveillée trop tard pour elle?… Mais c'est qu'aussi, puisque j'avois des soupçons, je n'aurois pas dû me laisser aller au sommeil!… Cependant, le moyen de croire qu'ils auront, avec la volonté de faire… une sottise, l'adresse, l'audace et le temps nécessaires, quand moi, qui dois être bien tranquille sur mon propre compte, je tiens le mauvais sujet dans mon lit, et la petite fille sous la clef, et la clef dans ma poche! Il faut être un vrai diable! un diable enragé!… Allons, Monsieur, convenez-en, la jeune personne a…, la jeune personne est…, la jeune personne a tout à fait subi la métamorphose?—Madame, à ne vous rien cacher, je crois mon triomphe complet…—Le beau triomphe! bien difficile, en vérité!—Très difficile: car la charmante enfant…—Bon! le voilà qui, dans son enthousiasme, va me faire des détails.—Ah! pardon, Madame, difficile ou non, j'en ai si peu joui que je n'imagine pas qu'il en puisse résulter pour mademoiselle votre cousine des suites bien sérieuses.—Comment l'entendez-vous? expliquez-moi cela.—J'entends qu'on ne doit guère présumer la grossesse.—Voyez donc! s'écria-t-elle avec feu: la belle grâce que vous nous faites là! Mais, en attendant, Monsieur, la virginité est à tous les diables! comptez-vous cela pour rien, vous? auriez-vous été content si l'on vous eût donné en mariage une fille déjà tout instruite?…—Instruite? elle ne l'est pas.—Que dit-il?—Elle l'est si peu qu'elle me croit demoiselle.—Mais vous-même, me croyez-vous faite d'hier pour me fabriquer de pareilles…—Madame la marquise, ne vous fâchez pas, je vais tout vous conter.»

La bonne parente, qui ne m'entendit pas sans m'interrompre par de fréquentes exclamations, s'écria quand je n'eus plus rien à dire: «Voilà qui est fort extraordinaire et qui diminue un peu le mal,… un peu. Monsieur, je vous demande le plus profond secret, et je compte assez sur un reste d'honnêteté…—Comptez-y, Madame.—Vous sentez qu'à présent je ne puis trop tôt marier cette enfant-là: ce ne sera pas une chose difficile, elle a de la figure et du bien. Il ne lui manque rien,… rien que ce que vous venez de lui ôter. Mais cela ne paroît pas sur le visage d'une fille, et fort heureusement, voyez-vous! car, entre nous soit dit, il y a beaucoup de belles demoiselles qui ne s'établiroient jamais. Celle-là sera donc pourvue le plus tôt possible; et, comme le hasard pourroit faire que bientôt vous entendissiez dans le monde parler du nigaud qui se disposeroit à l'épouser, ne vous avisez pas alors de…—Soyez parfaitement tranquille. Il faut, je le sens bien, que cette aventure reste absolument entre vous et moi.—Bien, Monsieur. Je ne dirai rien à la jeune personne: car que lui dirois-je? c'est une petite sotte qui, sans le savoir, s'est avisée de faire la grande fille. Voilà tout. Laissons-lui son erreur ridicule, mais utile. Seulement, pour qu'elle ne puisse ni la communiquer ni l'apercevoir, j'aurai soin de la recommander à son couvent, elle et la bonne amie qui l'embrasse. Cependant, si vous jugez que cela puisse être convenable, nous pourrons mettre sa cousine dans le secret.—Sa cousine?—Oui.—Mlle de Lignolle? oh! non, non.—Vous ne vous en souciez pas? il est vrai qu'elle est bien vive pour être bien discrète.—Sans doute.—D'ailleurs votre conduite l'intéresse peut-être assez…—Point du tout!—Point du tout? Ah! Monsieur, maintenant je sais que la jeune personne qui lui a tout expliqué est un cavalier charmant, et vous voulez que je sois encore votre dupe?—Madame…—Laissons cela: c'est un article très délicat auquel nous reviendrons quand il en sera temps. Monsieur, je vous souhaite à mon tour une bonne nuit. Reposez-vous, si bon vous semble, mais croyez que je ne m'endormirai plus.»

J'usai de la permission, car, après les diverses agitations de cette nuit heureuse et fatale, le sommeil me devenoit bien nécessaire. Cependant on ne m'en laissa pas longtemps goûter les douceurs: les premiers rayons du jour amenèrent dans notre chambre Mme de Lignolle, qui se servit de son passe-partout pour entrer. Je fus réveillé par les baisers qu'elle me donnoit: «Te voilà, ma petite Brumont! quel bonheur! je ne t'attendois pas! tout à l'heure, par hasard, on vient de me dire…»

Elle courut au cabinet avec une inquiétude marquée; et, regardant à travers les vitres: «Ma tante, vous avez mis là ma petite cousine toute seule? Vous avez bien fait.—Pas trop, ma nièce.—Pourquoi?—Parce que j'ai passé une assez mauvaise nuit.—Et vous l'avez enfermée, ma cousine? ah! c'est encore mieux, cela!—Mieux! d'où vient?—Ai-je dit mieux, ma tante?—Oui, ma nièce.—C'est que je parle sans réflexion: car… quel danger?—Sans doute. Dans un appartement où il n'y a que des femmes.—Que des femmes, oui, ma tante; et des hommes dans les appartemens voisins, pour les défendre en cas de…—Oui! voilà ce que c'est!—Pourquoi donc n'êtes-vous venue qu'à deux heures du matin, ma tante?—Parce que j'ai voulu vous amener cette chère enfant, ma nièce.—Que vous êtes bonne!—Bien bonne, n'est-ce pas?—Brumont, pourquoi donc ne m'avez-vous pas fait éveiller?—C'est moi, ne la grondez pas; c'est moi qui n'ai pas voulu qu'on vous éveillât.—Vous avez eu bien tort, ma tante… Tu ne dis mot, ma petite Brumont, tu es triste? va, je suis aussi bien fâchée.—De quoi, ma nièce?—Mais, de ce que vous avez toutes deux été fort mal couchées.—Tu avois donc un lit pour cette enfant?—Elle auroit partagé le mien, ma tante.—Voilà justement ce que je n'ai pas voulu, ma nièce.—Vous auriez pourtant passé une meilleure nuit.—Oui, mais toi?—Bon! nous nous arrangeons bien ensemble.—C'est pourtant une très mauvaise coucheuse.—Trouvez-vous, ma tante?—Elle remue toute la nuit! sans cesse elle étoit sur moi!—Sur vous?—A peu près!—A peu près! bon!—Je ne cessois de la repousser. Elle m'échauffoit! elle m'étouffoit! elle…—Mon Dieu! mais…—Eh bien! ma nièce, qu'est-ce qui vous inquiète?—Mais… vous… vous en avez donc été prodigieusement incommodée?—Vraiment! si cela m'arrivoit toutes les nuits!… à mon âge!… mais pour une fois!»

Mme de Lignolle fut pleinement rassurée par le ton de bonhomie dont sa maligne tante prononça ces dernières paroles. L'étourdie nièce n'en vit que le côté plaisant. «Ah! mais toi, Brumont, s'écria-t-elle en m'embrassant, tu as dû passer une bonne petite nuit. Ma tante ne t'aura pas empêchée de dormir?… Tiens, tu as du chagrin; et moi aussi, je t'assure. Je suis désolée, désolée qu'on ne t'ait pas indiqué ma chambre. Cependant,… tiens,… conviens que c'est bien drôle… de te voir ainsi… là… près,… tiens, pardonne, mais je ne peux plus y tenir…»

En effet, les éclats de rire, quelque temps retenus, s'échappèrent. L'explosion fut si forte et dura si longtemps qu'enfin la comtesse tomba sur le lit, où elle en pâma. «Cette écervelée rit de si bon cœur qu'elle vous donne envie d'en faire autant», dit la tante; et elle imita sa nièce de manière que je vis le moment qu'elle la surpasseroit. Comment alors me défendre de partager leur gaieté? Notre joyeux trio fit tant de bruit que Mlle de Mésanges en fut réveillée.

La prisonnière vint frapper à ses carreaux. «Madame de Lignolle, dit la marquise, ouvre à cette enfant; prends la clef dans ma poche.» La comtesse, pour avoir plus tôt fait, se servit de son passe-partout; sans entrer dans le cabinet, cria bonjour à sa cousine, et revint de mon côté s'asseoir sur le bord du lit; la petite de Mésanges, volant sur ses pas, arriva comme elle, et me dit en m'embrassant: «Bonjour, ma bonne amie.—Qu'est-ce que c'est donc? s'écria la comtesse, surprise et fâchée; qu'est-ce que c'est donc que ces familiarités-là, et ce nom que vous lui donnez? Apprenez que je ne veux pas qu'on embrasse Mlle de Brumont, et qu'elle n'est la bonne amie de personne.—Bien, ma nièce, s'écria la marquise, bien! morigénez un peu cette effrontée: cela vient tout de suite manger dans la main!—La bonne amie de personne! répondit cependant notre Agnès, devenue plus hardie: ah! celui-là est drôle! je ne sais peut-être pas que c'est ma bonne amie, à moi!—Mais, Mademoiselle, reprit Mme de Lignolle, allez donc, s'il vous plaît, mettre un mouchoir, vous êtes toute nue!—Qu'est-ce que ça fait ça? répliqua l'autre; il n'y a pas des hommes ici.» La marquise la contrefit: «Non, il n'y a pas des hommes»; et d'un ton brusque elle ajouta: «Mais il y a des femmes, des femmes, entendez-vous, petite sotte?… Allez… Un moment, un moment, comme vous avez les yeux battus! quel métier avez-vous donc fait cette nuit?—Qu'est-ce que j'ai fait?… rien, puisque je n'ai pas seulement dormi.—Et pourquoi n'avez-vous pas dormi?—Pourquoi?… ah, dame! parce que j'écoutois toujours pour voir si je ne vous entendrois pas ronfler…—Ronfler! cette expression!… Vous aimez donc bien à entendre ronfler?—Ce n'est pas ça, mais c'est que, quand on est toute seule dans un lit à s'ennuyer, il faut bien qu'on s'amuse de quelque chose.»

En parlant, elle jouoit avec une boucle de mes cheveux. Tout à coup l'impatiente comtesse l'apostropha d'une bonne tape sur la main, et, la prenant par les épaules, elle la reconduisit à son cabinet, en lui répétant d'aller mettre un fichu. La marquise l'applaudit: «Oui, mon enfant, donne-lui des leçons de décence; va, donne-lui des leçons de décence… Tiens, Madame de Lignolle, rends-moi le service de l'aider à s'habiller, afin qu'elle ait fait plus vite et que nous puissions la renvoyer, car il faut que je te parle.»

Je vous réponds que la comtesse, assez contrariée d'être un instant ailleurs qu'à mes côtés, eut bientôt fini avec la cousine. Je vous réponds que, pour l'habiller de la tête aux pieds, il lui fallut moins de temps qu'ordinairement elle n'en mettoit à me passer un seul jupon. Aussi toutes deux rentrèrent bientôt dans la chambre à coucher. La marquise complimenta l'une sur sa promptitude, et pria l'autre d'aller se promener dans le parc. «Ah! mais c'est qu'il est de bonne heure pour se promener!—Tant mieux! l'air du matin vous rafraîchira.—Ah! mais c'est que pour se promener… il faut marcher.—Eh bien?—Eh bien! j'ai de la peine à marcher.—Bon! Mademoiselle la douillette! ses souliers la blessent!—Non, ce ne sont pas mes souliers. Ce n'est pas au pied que j'ai mal.—En voilà assez de dit. Partez, partez.—C'est apparemment que ça me gêne quelque part, parce que…—Oh! mon Dieu! celle manière de parler si lente me fait mourir, interrompit la comtesse. Est-ce votre corset qui vous gêne?—Oh! que non! oh! que non! ce n'est pas non plus mon corset.—Eh, pour Dieu! quoi donc?—Dame! c'est qu'apparemment je commence…, apparemment je vais devenir aussi bonne à marier, moi!—Tiens! s'écria la marquise, quelle sottise elle vient nous… Madame de Lignolle, fais-moi donc, je t'en prie, partir cette impertinente; tu ne vois pas qu'elle ne sait que dire et qu'elle ne veut que tuer le temps?—Oh! que si, je sais ce que je dis… Toujours, malgré que ce ne soit pas bien nécessaire, souvenez-vous que vous m'avez promis de m'avertir.»

Nous n'entendîmes pas le reste, parce que la comtesse, voyant enfin sa cousine dans le corridor, lui ferma doucement la porte au nez.