«Fort bien, ma nièce, et mets les verrous, que personne ne vienne nous interrompre!… Oui, assieds-toi là sur le bord du lit. Mais regarde-moi donc aussi quelquefois. Tu n'as des yeux que pour Mlle de Brumont.—Ah! c'est pour la consoler. Elle a du chagrin, voyez-vous.—Il est sûr qu'on ne l'entend pas souffler, et elle ne paroît point dans son assiette ordinaire.—Oh! non, dit Mme de Lignolle en m'embrassant: elle est désolée qu'on ne l'ait point amenée chez moi… Elle a sûrement beaucoup d'amitié pour vous, ma tante; mais, comme elle me connoît davantage, elle eût mieux aimé passer la nuit à mes côtés, je le gagerois.—Là! là! Madame, ne vous en faites pas tant accroire! Si je l'avois souffert…—Plaît-il, ma tante?—Oui, ma nièce. Vous imaginez que parce qu'on n'est pas tout à fait si jeune et si gentille que vous…—Comment?—Eh! mon Dieu, il ne tenoit qu'à moi.—Ce que vous dites là, ma tante, est…—La vérité.—De toutes les manières incompréhensible.—Je vais donc m'expliquer, ma nièce.—Ah! vite! vite! je suis sur des charbons brûlans.
—Madame de Lignolle, il me paroîtroit en effet très étonnant, mais pourtant très désirable, que vous ne connussiez pas tout à fait si bien la prétendue demoiselle ici couchée près de moi.—La prétendue demoiselle?—Ma nièce, je vous déclare, et puissé-je vous apprendre quelque chose qui vous surprenne, je vous déclare que cette jeune fille est un homme.—Un homme! Êtes-vous… êtes-vous sûre, ma tante?—Sûre… Et lui-même,… il est là pour me démentir, si je ne dis pas l'exacte vérité; lui-même vouloit, il n'y a pas deux heures, m'en donner des preuves.—Vouloit vous en donner…? Cela ne se peut pas.—Ne vous en étonnez pas trop, ma nièce, il s'y croyoit obligé.—Obligé! pourquoi?—Ah! demandez-lui.—Dites pourquoi, s'écria-t-elle en m'adressant la parole avec une extrême vivacité; parlez, parlez enfin, parlez donc.—Vous me voyez, lui répondis-je, si stupéfait de tout ce qui m'arrive que je n'ai pas la force, pas la force de dire un mot.—Il veut me forcer à faire moi-même ce pénible aveu, reprit la marquise: ma nièce, il s'y croyoit obligé parce que je l'exigeois.—Vous l'exigiez, ma tante?—Rassurez-vous, je n'en avois que l'air!—Que l'air?—Oui, je vous dis, j'ai fait grâce au généreux jeune homme, quand je l'ai vu prêt à s'immoler.—Cependant il le pouvoit! s'écria la comtesse, aussi surprise que désolée.—Il le pouvoit, oui, ma nièce. C'est, j'en conviens, un compliment qu'il faut lui faire.—Il le pouvoit! répéta Mme de Lignolle d'un ton qui n'annonçoit pas moins d'étonnement et marquoit une affliction plus profonde.—Voilà de suite, lui répondit la marquise, deux exclamations qui ne sont pas très polies.—Il le pouvoit!—Enfin, ma nièce, tu veux donc que je me fâche?… Vous voudriez donc, Madame, qu'il ne trouvât jamais ces choses-là possibles que pour vous?—Pour moi!» Mme d'Armincour l'interrompit d'un air très sérieux: «Éléonore, je vous ai toujours connue extrêmement franche, avec moi surtout. Avant de vous faire violence pour sortir de votre caractère, avant de vous décider à soutenir un mensonge trop invraisemblable, écoutez-moi.
«Cette demoiselle est un homme: j'ai malheureusement plusieurs raisons de n'en point douter; il y a plus, je sais maintenant son véritable nom, et tout me dit que depuis longtemps vous ne l'ignorez pas, ma nièce. Hier, j'allai sur les cinq heures à Longchamps, où je fus étonnée de vous voir, de si bonne heure surtout, vous qui, le matin même, aviez, sous prétexte de quelques affaires, refusé d'y venir le soir avec moi. Vous ne m'avez seulement pas aperçue, Madame, parce que vous n'aviez des yeux que pour un cavalier qui, de son côté, vous regardoit continuellement. Voilà ce qui me le fit remarquer. C'étoit Mlle de Brumont sous des habits d'homme, ou pour le moins un frère à elle, un frère dont la figure absolument pareille excitoit votre attention comme la mienne. Je m'arrêtai naturellement à cette idée; et, dans ma parfaite sécurité, je ne songeai même pas à pousser plus loin les conjectures. Cependant, immédiatement après votre voiture, venoit, dans une voiture beaucoup plus belle, une espèce de fille fort élégante, qui lorgnoit aussi ce jeune homme dont elle étoit quelquefois lorgnée. Apparemment que cette femme ne vous aime guère, et que vous ne l'aimez pas davantage: car elle s'est permis de vous faire une impertinence dont vous l'avez bien punie. Je vous en fais mon compliment; j'en ai ri de tout mon cœur. Comme j'en riois pourtant, il s'élève tout à coup une grande rumeur. Tout le monde court, chacun se précipite sur le ou la Brumont, que je suivois toujours des yeux, dans l'intention de l'appeler, afin de causer un instant avec lui ou avec elle. Moi, tout ébahie d'un si prodigieux concours, pauvre provinciale, je demande si l'usage des dames de Paris est de courir ainsi comme des folles, pêle-mêle avec les hommes, après le premier joli garçon qu'elles rencontrent. Tous ceux qui m'entourent me crient: «Non pas, non pas! mais celui-ci mérite l'attention générale; c'est un charmant cavalier, déjà fameux par une aventure extraordinaire: c'est Mlle Duportail, c'est l'amant de la marquise de B…» Vous pouvez juger de mon étonnement. Aussitôt j'ouvre les yeux, je me rappelle mille circonstances inquiétantes; et, sans trop de malignité, je suis obligée de me dire qu'il devient très probable que l'amant de la marquise est aussi l'amant de la comtesse. Cependant il ne faut pas me hâter de juger légèrement une nièce que j'estime. Je verrai, je l'observerai, je la questionnerai demain, puisque je vais la joindre au Gâtinois. Point du tout! au jour désiré, l'obligeante Mme de Fonrose arrive chez moi, qui me propose tout doucement l'honnête commission de vous mener l'ami du cœur. Charmée d'un hasard favorable à mes secrets desseins, j'accepte, bien résolue à examiner de près la demoiselle, et à faire en sorte que vous ne puissiez pas me réduire à jouer chez vous le rôle d'une complaisante. J'arrive avec l'heureux mortel. Peut-être croyoit-il, vous voyant couchée, qu'il partageroit du moins le lit de la petite de Mésanges. Tout au contraire, je le confisque à mon profit. Au commencement de la nuit, je le tourmente; une heure après, je… je le prends, pour ainsi dire, sur le fait. Il ne m'avoue pas son nom que je ne demande point; mais il ne peut nier son sexe. Enfin le matin vient; et, pour qu'il ne me reste aucune incertitude à cet égard, je découvre en plein le chevalier de Faublas.»
A ces mots, elle me découvrit en effet: car, d'un coup de main rapide, elle enleva la couverture, qu'elle jeta presque sur mes pieds, et du même temps elle me la ramena sur les épaules. Le moment fut court, mais décisif. Le hasard, qui se déclaroit contre moi, voulut qu'alors je me trouvasse arrangé dans le lit de manière que la pièce du procès la plus essentielle ne pût échapper au prompt regard de l'accusé, de sa complice et de leur juge. «Maintenant, ma nièce, s'écria la marquise, j'espère qu'il ne vous reste aucun doute. Là! je dis, en supposant qu'il fût possible de croire qu'avant ceci vous en eussiez. Mais convenez, poursuivit-elle, en m'appliquant un vigoureux soufflet de la même main qui venoit de m'exposer presque nu aux regards confus de Mme de Lignolle, convenez qu'il faut que ce M. de Faublas soit un effronté petit coquin pour être aujourd'hui venu coucher avec la tante, par la seule raison qu'il ne pouvoit plus coucher avec la nièce!
—Ma tante, s'écria la comtesse avec un peu d'humeur, pourquoi donc frapper si fort? Vous lui ferez mal!—Oui, mal! Il est trop heureux. C'est une faveur… Madame de Lignolle, à présent que vous ne pouvez plus, sous prétexte d'ignorance, vous en défendre, il faut tout à l'heure prier monsieur de se lever, le mettre sans esclandre à votre porte, et l'y consigner pour jamais.—Le mettre à ma porte, ma tante! eh bien, je vous le dis: c'est mon amant, c'est l'amant que j'adore.—Et votre mari, Madame!—Mon mari? C'est aussi lui, je n'en ai pas d'autre que lui.—Quoi! ma nièce, il n'y a pas déjà près de cinq mois que M. de Lignolle vous a vraiment épousée!—Épousée! jamais… C'est lui, ma tante.—Comment! c'est lui qui, même la première fois…!—Oui, ma tante, c'est lui.—Ah! l'heureux petit drôle! Quel épouseur que ce monsieur-là!… Mais vous êtes grosse, ma nièce!—Eh bien! ma tante, c'est encore lui…—Mais…—Il n'y a plus de mais, ma tante! ç'a toujours été lui, ce sera toujours lui, ce ne sera jamais que lui.—Jamais que lui! Et comment ferez-vous?…—Comme j'ai déjà fait, ma tante, avec lui.—Mais quel flux de paroles! Voyez un peu!—Je ne vois que lui!—Mais au moins entendez…—Je n'entends que lui!—Mais écoutez donc.—Je n'écoute que lui!—Allons, ma nièce, quand vous voudrez…—Je ne veux que lui!—Vous ne voulez pas que je vous parle un moment?—Je ne parle qu'à lui!—Éléonore, vous ne m'aimez donc pas?—Je n'aime… Ah! si fait; je vous aime aussi.—Eh bien, laisse-moi donc m'expliquer; dis-moi, malheureuse! comment feras-tu pour cacher ta grossesse?—Je ne la cacherai pas.—Mais votre mari vous demandera qui a fait cet enfant?—Je lui répondrai que c'est lui.—Et, s'il n'a jamais couché avec toi, comment veux-tu qu'il te croie?—Eh! mais c'est à cause de cela qu'il me croira.—Comment! c'est à cause de cela?—Sûrement, à cause de cela.—Allons, ma nièce, voilà que nous faisons ensemble des quiproquos. Vous êtes si vive qu'il est impossible de s'expliquer avec vous!—Je suis vive! Vous ne l'êtes pas peut-être?—Eh! le moyen de ne pas l'être avec une écervelée… Voyons; faites-moi la grâce de m'expliquer de quelle manière on peut s'y prendre pour persuader à un homme qui n'a jamais épousé sa femme que pourtant il lui a fait un enfant?—Regardez si ce n'est pas désespérant!… Mais, ma tante, faites-moi vous-même la grâce de m'expliquer pourquoi vous imaginez que j'irai faire à M. de Lignolle un raisonnement aussi bête que celui-là?—Ma nièce, c'est vous qui me le dites.—Tout au contraire: je me tue de vous crier que je lui déclarerai que c'est lui qui m'a fait cet enfant.—Ah! je comprends enfin; lui, c'est monsieur?—Eh! oui. Quand je dis lui, c'est lui.—Ma foi, je ne l'aurois pas deviné, ma nièce. Quoi! vous irez vous-même annoncer bonnement à votre mari que vous l'avez fait…—Ce qu'il mérite d'être.—Dans un sens, je ne dis pas non, ma nièce.—Dans tous les sens possibles, ma tante.—Ah! cela est autre chose. Je ne puis, Madame, approuver vos désordres.—Mes désordres!—Revenons, revenons à l'article important. Si ton mari se fâche?—Je m'en moquerai.—S'il te veut faire enfermer?—Il ne pourra pas.—Qui l'en empêchera?—Ma famille, vous et lui.—Ta famille sera contre toi. Moi, je te chéris trop pour te faire jamais le moindre mal; mais, dans une affaire aussi malheureuse, je serai du moins forcée de rester neutre. Il ne te restera donc que monsieur.—S'il me reste, je n'en demande pas davantage!—Oui, il te restera… pour te défendre. Mais le pourra-t-il? Et si l'on t'enferme?…—Non, non. Tenez, ma tante, j'y pensois cette nuit. J'ai dans ma tête un projet…—Un beau projet, je crois! Dis pourtant, dis.—Je ne peux pas, il n'est pas temps.—Eh bien, ma nièce, je vais vous enseigner, moi, le seul parti qui vous reste à prendre.—Voyons.—Il faut, le plus tôt possible, Madame, vous faire épouser par M. de Lignolle, et…—Ça d'abord, ça ne se peut pas.—La raison?—La raison est que ça ne se peut pas. Mais, quand cela se pourroit, je ne le voudrois pas. A présent, ma tante, je sais ce que c'est; jamais votre nièce ne sera dans les bras d'un homme.—Jamais dans les bras d'un homme! Cependant lui?…—Lui, ma tante, s'écria-t-elle avec passion, ce n'est pas un homme, c'est mon amant!—Votre amant! Ne voilà-t-il pas une bonne raison à donner à votre mari?—Supposons que la raison soit mauvaise; au moins est-il certain qu'elle vaut encore mieux qu'une mauvaise action. N'en est-ce pas une indigne, n'est-ce pas une horrible perfidie que d'aller froidement se partager entre deux hommes pour trahir l'un plus à son aise, et retenir l'autre en le désespérant?… Car, j'en suis sûre, s'écria-t-elle en m'embrassant, il en seroit désespéré.—Si pourtant vous vouliez m'écouter, Madame, vous verriez que votre tante ne vous conseille ni le libertinage ni la perfidie. Vous m'avez interrompue, comme j'allois vous dire qu'en vous faisant épouser par M. de Lignolle, il falloit tout d'un coup changer de conduite et rompre cette intrigue…—Une intrigue! Fi donc, ma tante! Dites une passion qui fera le destin de ma vie!—Qui en fera le malheur, si vous n'y prenez garde.—Point de malheur avec lui, ma tante.—Toujours du malheur où il y a du crime, ma nièce… Écoute, ma petite, je suis bonne femme, j'aime à rire; mais ceci passe la raillerie. Vois d'abord combien de dangers t'environnent…—Je ne connois point de dangers, quand il s'agit de lui.—Et ta conscience, Éléonore?—Ma conscience est tranquille.—Tranquille! cela ne se peut pas. Vous qui ne mentiez jamais, vous mentez… Écoute, Éléonore, je te chéris comme mon enfant. Je t'ai toujours idolâtrée! trop, peut-être! Je t'ai peut-être gâtée, mais tâche de te souvenir comme, dans les choses essentielles, je me suis toujours attachée à te donner les meilleurs principes. Tiens, ma fille, tu vas aujourd'hui couronner la rosière.
—Oh! ne m'en parlez pas! s'écria-t-elle en se précipitant dans les bras de sa tante et saisissant ses mains, dont elle se couvrit le visage; oh! ne m'en parlez pas!» Et moi, pénétré du ton dont ces paroles furent prononcées: «Madame la marquise, c'est à moi, c'est à moi seul que vous devez tous vos reproches. Excusez-la, plaignez-la, ne l'accablez pas.—O mes enfans! répondit-elle, si vous ne voulez que m'attendrir, cela ne vous sera pas difficile. On me fait pleurer comme on me fait rire, tout de suite… Soit, j'y consens, pleurons tous trois… Écoutez cependant, écoutez, ma nièce: vous souvenez-vous de l'année passée? A la même époque, au même jour, je vous disois: «Éléonore, je suis fort contente de toi. Mais bientôt, ma fille, d'autres temps amèneront d'autres obligations. On n'a pas toujours dans la vie des devoirs aussi doux à remplir que celui de secourir l'indigence. Le temps approche où tu t'en imposeras peut-être qui te séduiront d'abord et te deviendront ensuite pénibles…»
La comtesse, à ces mots, quitta brusquement son attitude humiliée, et du ton le plus animé: «Qui te séduiront d'abord! répéta-t-elle. Eh! comment m'auroient-ils séduite? on ne me les fit point connoître. On conduisit gaiement au sacrifice une innocente victime qui promit ce qu'elle ne comprenoit pas. Vous, Madame la marquise, vous qui me parlez ici de devoir, oseriez-vous affirmer qu'alors vous avez fait le vôtre? Quand mes parens, engoués des prétendus avantages de ce mariage fatal, vinrent vous présenter M. de Lignolle, vous me défendîtes par vos représentations, je le sais; je sais que votre consentement vous fut, pour ainsi dire, arraché; mais qu'importoit votre trop foible résistance? Ne deviez-vous pas la fortifier de la mienne? Ne deviez-vous pas me tirer à l'écart et me dire: «Ma pauvre enfant, je t'avertis qu'ils vont te sacrifier; je t'avertis qu'ils trompent ton inexpérience par d'éblouissantes promesses. Veux-tu, pour le frivole avantage d'être présentée à la cour quelques mois plus tôt, d'aller dès demain aux assemblées, aux bals, aux spectacles de la capitale, veux-tu faire à jamais le sacrifice de ta liberté la plus précieuse, de la seule vraie liberté, celle de ta personne et celle de ton cœur? Te trouves-tu si mal avec moi? Es-tu donc pressée de me quitter? Tiens, il n'est plus temps de fonder ta sagesse sur ton ignorance; et, puisqu'ils veulent t'abuser, il faut que je t'éclaire. Quand une fille naturellement vive se montre au printemps émue du spectacle de la nature, est surprise dans de fréquentes rêveries, avoue des inquiétudes secrètes, se plaint d'un mal qu'elle ignore, on dit communément qu'il lui faut un mari. Mais moi qui te connois, moi qui t'ai vue toujours caressée de ceux qui t'entouroient, répondre à leur attachement par un attachement égal, payer mes soins de reconnoissance et me chérir autant que je t'aimois, pleurer les malheurs d'un vassal, et même les peines d'un étranger; je crois que la nature, avec la vivacité bouillante, t'a donné la tendre sensibilité; je crois que ce n'est pas seulement un mari qu'il te faut, je crois qu'il te faut un amant. Néanmoins on s'obstine à te faire épouser M. de Lignolle. Tu n'as pas encore seize ans, il a cinquante ans passés: ta jeunesse à peine commencera, que son automne sera fini. Comme tous les vieux libertins, il deviendra valétudinaire, infirme, dur, grondeur, jaloux; et, pour comble de malheur, six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens…» Car ma tante ne pouvoit pas deviner qu'il me resteroit du moins dans mon infortune cette consolation que mon prétendu mari ne seroit jamais capable de l'être…—Jamais capable, ma nièce! s'écria-t-elle en pleurant.—Jamais, ma tante.—Fi! le vilain homme!…
—Vous ne pouviez pas le deviner, ainsi vous deviez me dire: «Six fois par an peut-être tu seras obligée, obligée de supporter le dégoût de ses embrassemens; et pourtant, s'il se rencontre un jeune homme joli, spirituel, sensible, épris de tes charmes, digne de toi, tu seras encore obligée, obligée de repousser ses hommages qui t'outrageront, et son image qui te poursuivra. Pour rester vertueuse, il faudra que tu contraries continuellement le plus doux penchant de ton cœur et la plus sacrée des lois de la nature. Ou bien on viendra sans relâche crier à ton oreille ces mots terribles: «Sermens! devoirs! crimes! malheurs!» Ainsi tu pourras languir pendant trente ans et plus, réduite aux cruelles privations d'un célibat forcé, et condamnée aux devoirs plus cruels d'un tyrannique hymen; et, si tu succombes aux séductions d'un amour invincible, tu pourras être enterrée toute jeune dans la solitude d'un couvent, pour y périr bientôt chargée du mépris public et de la haine de tes parens.» Que si vous m'eussiez ainsi parlé, Madame la marquise, je me serois écriée: «Je ne veux pas de votre M. de Lignolle; je n'en veux pas! j'aime mieux mourir fille!» et ils ne m'auroient pas mariée malgré moi! et ils m'auroient tuée peut-être, mais ils ne m'auroient pas conduite à l'autel.—Jamais capable! répéta la marquise en pleurant. Ah! le vilain homme! ah! ma pauvre petite, comment vas-tu faire? Pauvre petite! il n'y a donc pas de remède! Jamais capable!… Voilà qui est bien différent! Cela change beaucoup… Mais non, cela ne change rien. Ma chère enfant, tu n'en es seulement qu'un peu plus à plaindre… Éléonore, vous n'en devez pas moins tout à l'heure et pour toujours renoncer au chevalier.—Renoncer à lui? Plutôt mourir!
—Dame! je ne peux pas frapper plus fort, cria la petite de Mésanges que nous n'avions pas entendue.—Allez vous promener, lui répondit l'impatiente comtesse.—Ah! mais c'est que j'en viens.—Retournez-y.—Ah! mais c'est que je suis lasse.—Asseyez-vous sur le gazon.—Ah! dame! mais c'est que je m'ennuie toute seule.—Sommes-nous faites pour t'amuser? lui demanda la marquise.—Pas vous, si vous voulez, ma cousine; mais ma bonne amie…—Votre bonne amie?… Laissez-nous.—C'est qu'il me semble qu'il y a déjà bien longtemps que je n'ai causé avec elle.—Allez, Mademoiselle, allez m'attendre au salon.—Ah! oui, car j'entends bien du monde qui se lève.—Allez.
—Bien du monde qui se lève! reprit Mme d'Armincour. Il est temps aussi que nous nous levions, et que cette demoiselle s'habille et s'en aille.—S'en aille! ma tante.—Eh! oui, ma nièce. Croyez-vous qu'il soit possible qu'elle paroisse à cette fête?—Qui peut donc l'en empêcher?—Comment! n'y a-t-il pas ici cinquante personnes qui étoient hier à Longchamps, et qui la reconnoîtroient comme je vous reconnois?—Oh! que non!—Ne dites pas non! c'est une chose certaine, et vous seriez perdue.—Qu'importe? pourvu qu'il ne s'en aille pas.—Quand je l'entends raisonner ainsi, les cheveux me dressent sur la tête.—Quoi! ma tante, ne suis-je pas la maîtresse?…—D'ailleurs, Madame, vous êtes obligée de le renvoyer, c'est votre devoir.—Mon devoir! le voilà revenu ce mot…—Allons, interrompit la marquise en me jetant le drap sur le nez, il faut prendre un parti: car, avec elle, les disputes ne finissent pas.»