Mme d'Armincour, en se hâtant de passer une camisole et un jupon, s'écria: «Bon Dieu! voilà que j'y songe; chacun se demanderoit où cette demoiselle a couché. Chacun sauroit que c'est… là! Ne diroit-on pas que j'ai aussi quelque chose de commun avec ce morveux, moi? Je serois pour aujourd'hui l'héroïne de l'aventure,… d'une aventure galante, à soixante ans passés! c'est s'y prendre un peu tard. Allons, Madame, vous sentez bien qu'il s'agit moins de m'épargner un ridicule que de sauver votre réputation, que de vous sauver vous-même. Il faut qu'il parte… Non, ma nièce, je ne souffrirai pas que devant moi vous soyez sa femme de chambre. Je l'habillerai pour le moins aussi vite, aussi décemment que vous le pourriez faire. N'ayez aucune espèce de crainte, je ne suis ici que le chien du jardinier

Il y eut, tout le temps que dura ma toilette, une contestation fort vive entre la tante, qui vouloit toujours que je partisse, et la nièce, qui ne le vouloit toujours pas.

Cependant on vint avertir Mme de Lignolle qu'il étoit nécessaire qu'elle descendît pour ordonner quelques derniers arrangemens relatifs à la fête. «Je suis à toi tout à l'heure», me dit-elle. Un moment après, la tante aussi me quitta, et revint avant la nièce, qui pourtant ne tarda pas. Un bon quart d'heure à peu près s'écoula, et je n'ai pas besoin de dire que la dispute recommencée alloit toujours s'échauffant, quand on vint de nouveau déranger la comtesse. Obligée de me quitter encore, elle m'assura du moins que ce seroit l'affaire d'une minute. Mais elle étoit à peine descendue, lorsque sa tante me dit: «Monsieur, je vous crois un peu moins déraisonnable qu'elle; vous devez sentir combien votre séjour ici peut la compromettre. Cédez à la nécessité, cédez à mes sollicitations, et, s'il le faut, à mes prières.» Elle m'entraîna, elle me conduisit, par des détours qui m'étoient inconnus, dans une espèce de basse-cour, où sa voiture m'attendoit. Comme j'y montois, le hasard amena près de nous Mlle de Mésanges: «Ma bonne amie, vous vous en allez?—Hélas! oui, ma bonne amie; faites, je vous en prie, mes complimens à Mlle Des Rieux.—Je n'y manquerai pas…—Ah çà! mais toujours vous m'assurez bien qu'elle ne tardera pas à devenir bonne à mari…—Taisez-vous, Mademoiselle, interrompit brusquement la marquise; et, si jamais vous répétez de pareils…»


LA FIOLE

Je n'entendis plus rien, parce que le cocher, qui avoit ses ordres, partit plus prompt que l'éclair. Il me reconduisit jusqu'à Fontainebleau, où je pris la poste. A peine étoit-il quatre heures du soir, quand je rentrai dans Paris. Mme de Fonrose me tenoit parole: mon père n'avoit pas encore paru chez lui; et moi, profitant de quelques momens de liberté, je quittai mes habits de femme, et j'allai chez Rosambert. Je le trouvai beaucoup mieux; il pouvoit déjà, sans le secours de personne, se promener dans son appartement, et même faire plusieurs fois le tour de son jardin. Le comte commença par m'accabler de reproches. Je lui représentai que tous les matins régulièrement on étoit venu chez lui, de ma part, savoir de ses nouvelles. «Mais vous aviez promis de venir vous-même.—Mon père ne m'a pas quitté.—Cela ne vous a point empêché d'aller ailleurs. Au reste, je conviens que la petite comtesse mérite la préférence.—La petite comtesse?—Mme de Lignolle, oui. Ne vous l'ai-je pas dit que désormais toute femme qui vous auroit seroit une femme affichée?… Je suis vraiment charmé que la marquise ait une rivale digne d'elle:… car on dit la comtesse adorable… Malheureusement, c'est encore une enfant sans usage, sans art, sans méchanceté. La marquise l'écrasera dès que… A propos, je vous fais mon compliment, vous êtes infiniment bien avec M. de B… D'abord tout Paris l'a vu riant à vos côtés le jour de votre apothéose, et puis l'excellent mari ne cache à personne que vous êtes un charmant garçon; et, de peur que la chose ne paroisse pas encore assez comique, il dit à quiconque veut l'entendre que c'est moi qui suis un indigne homme. Il m'en veut! on assure qu'il m'en veut beaucoup! C'est peut-être encore un duel qui me revient. Mais vous en savez quelque chose, Chevalier? Le marquis vous a longtemps parlé.—Oh! le marquis m'en a tant dit de toutes les manières!…—Mais encore? Allons, Faublas, contez-moi cela, du moins. J'ai besoin de rire, et vous devez tout essayer pour amuser un ami convalescent.—Ma foi, non. Je vous avoue que je suis très éloigné de vouloir vous amuser aux dépens de la marquise; et même, je vous le répète, Rosambert, c'est toujours avec peine que je vous entends me parler d'elle.—Vous avez tort. Je suis, dans ce moment-ci surtout, son plus enthousiaste admirateur. Vraiment, je me le disois tout à l'heure: il faut qu'à toutes ses qualités déjà si nombreuses cette femme-là réunisse maintenant la prudence. N'êtes-vous pas étonné, comme moi, de la profondeur du calcul qu'elle avoit fait que, si je lui échappois, il ne falloit pas que je pusse échapper à son mari? Chevalier, vous serez témoin.—Témoin?—Oui, très incessamment.—Très incessamment! vous m'aviez dit que vous ne retourneriez point à Compiègne?—Témoin de mon combat avec le marquis. Chevalier, soyez tranquille! nous sommes convenus que je ne me battrois point avec la marquise. Comment pouvez-vous me soupçonner encore d'être assez fou pour me prêter à la bizarre fantaisie de cette femme, qui s'est mis en tête qu'elle devoit attaquer de braves jeunes gens avec leurs armes? C'est que, voyez-vous, plus j'y pense, plus je reconnois qu'il convient, pour la sûreté publique, d'arrêter le mal dans son principe. Ceci deviendroit d'un trop dangereux exemple. Comment! chacune n'auroit qu'à vouloir se mettre à la mode, toutes les bonnes fortunes finiroient donc par des coups de pistolet? Et jugez quel tapage on entendroit chaque jour aux quatre coins de Paris!»

Rosambert, qui me vit sourire, me fit, sur celles qu'il appeloit mes maîtresses, cent plaisanteries et cent questions. Je finis par me prêter de bonne grâce à sa gaieté; mais sa curiosité n'eut pas lieu d'être satisfaite.

Mon père ne revint à l'hôtel que deux heures après moi; mon père me fit entendre qu'il étoit fâché de m'avoir laissé seul toute la journée: je lui représentai respectueusement qu'il seroit trop bon de se gêner pour son fils. Il me demanda comment j'avois passé la nuit. Afin de ne pas mentir, je répondis: «Mal et bien, mon père.—Le sommeil n'a pas été profond? reprit-il.—Profond! pardonnez-moi, mais souvent interrompu.—Vous avez éprouvé de grandes agitations?—De grandes agitations! oui, mon père.—Les rêves ont été bien fâcheux?—Oh! bien fâcheux! Il y en a eu un surtout qui, vers le milieu de la nuit, m'a singulièrement tourmenté.—Mais le matin, du moins, vous avez tranquillement reposé?—Le matin,… non. J'étois inquiet le matin.—La fatigue, apparemment?—Un peu de fatigue peut-être, et encore les suites de ce rêve.—Racontez-le-moi donc.—Mon père,… c'étoit… c'étoit une femme…—Toujours des femmes! Eh! mon fils, songez à la vôtre.—Ah! depuis sept heures du matin (c'étoit l'heure à laquelle je m'étois mis en route), depuis sept heures je vous assure que je me suis presque continuellement occupé de son souvenir. Mon père, quand donc recevrai-je de ses nouvelles?—Vous savez combien j'ai mis de monde en campagne; et sous quinzaine je compte moi-même partir avec vous.—Pourquoi pas plus tôt?—Mais, répliqua-t-il d'un air embarrassé, je ne suis pas prêt. Il faut d'ailleurs attendre… que vous vous portiez mieux,… que les beaux jours soient tout à fait venus.—Les beaux jours! Ah! loin de Sophie, viendront-ils jamais!»

Quand je parlois ainsi, j'espérois pourtant quelque bonheur pour le lendemain; le lendemain étoit ce lundi vivement désiré, qui devoit, pendant quelques instans, nous voir, mon Éléonore et moi, réunis. Hélas! notre douce attente fut trompée. Mme de Fonrose, qui vint le soir faire à mon père une courte visite, trouva le moment de me dire: «Il n'y a pas eu moyen; sa tante est arrivée le matin chez elle, où elle est encore.»