Le mardi ce fut tout de même, et le mercredi j'eus du moins la consolation de recevoir un billet de Justine. Il me disoit qu'avec le passe-partout qui m'étoit envoyé j'ouvrirois la porte cochère et toutes les portes d'une petite maison neuve située à l'entrée de la rue du Bac, du côté du pont Royal. Monsieur le vicomte me prioit d'être là sur les sept heures du soir.

Bon! Mme de B… n'est donc pas fâchée contre moi! Depuis vendredi je n'avois pas entendu parler d'elle. Ce long silence, après notre aventure, commençoit à m'inquiéter. Faublas, elle n'est pas fâchée! elle n'est pas fâchée, Faublas! Heureux jeune homme, applaudis-toi!… Et je baisai le billet de Justine, et je fis un saut de joie.

«Quelle bonne nouvelle? demanda mon père en entrant.—Ah! c'est que… c'est que je vois le beau temps. Je pense que je pourrai cette après-dînée aller faire un tour.—Avec moi, oui.—Encore avec vous, mon père?—Monsieur…—Pardon… Cependant voulez-vous me rendre absolument esclave? m'empêcher de voir même un ami?—Ce n'est pas un ami que vous iriez voir.—Le vicomte, mon père.—M. de Valbrun, à la bonne heure; mais de là?—Je vous promets de ne pas mettre le pied chez la comtesse.—Vous m'en donnez votre parole?—Ma parole d'honneur.—Eh bien, soit, j'y compte.» Et je baisai les mains de mon père, et je fis encore un saut de joie.

J'étois si impatient de savoir ce que la marquise m'alloit dire qu'avant l'heure indiquée je fus au rendez-vous. J'eus tout le temps d'examiner la maison, que je trouvai jolie, commode et bien meublée. J'y remarquai surtout deux petites chambres à coucher qui se touchoient; deux chambres à coucher qu'aujourd'hui même je crois voir, et que dans cent ans, si j'étois au monde, je croirois, hélas! voir encore aussi bien qu'aujourd'hui.

M. de Florville arriva sur la brune; il vint me joindre dans l'une des deux petites chambres. Aussitôt j'embrassai ses genoux. «Oui, dit la marquise, demandez grâce à votre amie que vous avez outragée, que vous avez réduite à risquer une témérité qui pouvoit la perdre et vous compromettre.—Mais aussi, ma belle maman, pourquoi… pourquoi m'avez-vous…?—Je crois, interrompit-elle, je crois vraiment qu'il va me demander pourquoi j'ai résisté! Laissez, Monsieur, laissez… Songez qu'au lieu de renouveler vos offenses, vous devez solliciter votre pardon. Chevalier, je n'ai pas besoin de vous dire pourquoi nous nous voyons ici: vous concevez qu'après la cruelle scène de vendredi dernier je ne pouvois, sans une extrême imprudence, retourner chez Justine.—Sans doute. Cette scène…—Chevalier, vous ne me parlez plus de Sophie?—Depuis son dernier malheur, j'ai si rarement obtenu le bonheur de vous voir! j'en ai joui pendant si peu de temps! nous avons eu tant de…—Sans doute, mais dites vrai: n'aimez-vous pas un peu moins votre charmante épouse?—Moins?—Parlez, ne me cachez aucun de vos sentimens, vous m'en avez promis la confidence.—Moins? davantage. Madame la marquise, chaque jour davantage! je l'adore! il semble que l'absence…—Cependant Mme de Lignolle?—Ah! oui, m'est infiniment chère! Eh! ne le mérite-t-elle pas? Je vous le demande à vous-même. Vous l'avez vue. Vous la connoissez mieux.—Il est vrai qu'elle est assez gentille, cette enfant, et d'un bon petit caractère. On m'avoit un peu trompée sur son compte. Au reste, je suis déjà bien revenue des fâcheuses préventions… Vous, Chevalier, je trouve pourtant bien singulier que vous ayez… de la tendresse, de l'amour même pour deux femmes…—Dites pour trois, ma belle maman.—Non, s'écria-t-elle vivement, impossible cela, par exemple, impossible!—Je vous assure…—N'assurez pas. Tous les jours on distingue une épouse charmante. Quand elle est éloignée, on la regrette. Alors même il peut arriver qu'on se sente un goût décidé, un attachement très vif pour une femme… aimable; mais pour deux! voilà ce qui me paroîtra toujours inconcevable. Non, jamais je ne comprendrai que l'amant de la comtesse puisse être en même temps le mien. Jamais je n'entendrai cela, jamais!»

Je la regardois attentivement; elle m'observoit: apparemment que l'air d'embarras et d'irrésolution qu'elle dut remarquer dans toute ma personne lui fit mal augurer de ma réponse. Je la vis pâlir, et sa voix s'altéra. «Cet entretien paroît vous mettre à la gêne, reprit-elle aussitôt. Parlons d'autre chose… La campagne est-elle déjà belle?—La campagne!—Oui, vous y avez été samedi soir,… et vous êtes revenu dimanche… Un très court voyage!… Dites-moi, je vous prie, ce que c'est qu'une demoiselle de Mésanges…—De Mésanges!—Cette enfant-là ne vous est-elle pas aussi devenue… infiniment chère?—Infiniment! à quel titre?—C'est une femme d'abord: voilà pour Faublas le meilleur des titres! et puis ne seroit-il pas trop étonnant que, vous étant trouvé par occasion le maître de passer une nuit avec la douairière d'Armincour et la demoiselle de Mésanges, vous n'eussiez pas donné la préférence à celle-ci? En supposant même que le choix ne vous ait pas été laissé, je vous connois très capable d'avoir, si vous étiez couché dans le même appartement, tout doucement quitté la grande chambre de la vieille pour vous glisser dans le cabinet[4] de la jeune… Vous rougissez? Vous ne dites mot?—Madame,… quand ces détails seroient vrais, qui pourroit vous les avoir donnés?—Quand ces détails seroient vrais! j'aime beaucoup la supposition. Faublas, n'essayez pas de mentir: votre air et votre maintien, votre silence et vos discours, tout en vous décèle un coupable. Faublas, un hasard fort singulier ne m'a donné qu'une partie de ces détails. Mais vous devez savoir que, toutes les fois qu'il me sera permis d'apercevoir seulement un coin du tableau, je serai femme à deviner le reste. Je ne sais pas bien si vous avez pu consacrer toute votre nuit à la jeune personne, ou ne lui donner qu'une heure: quoi qu'il en soit, je m'en rapporte à vous sur le bon emploi du temps. Je ne m'étonne plus qu'il soit déjà question de la marier, la petite. Je conçois que cela peut être aujourd'hui pressant de plus d'une manière. Au reste, poursuivit-elle du ton le plus sérieux, je suis loin de vous reprocher le mystère que vous me faisiez de cette aventure; dans ce cas-ci, l'indiscrétion seroit vraiment une perfidie. Je vous en crois incapable. Je suis sûre que vous garderez un profond silence sur tout cela; je suis sûre que vous n'en avez rien dit à M. de Rosambert.—A M. de…?—Ne le connoissez-vous pas?—Trop bien!—Je le crois; vous l'avez encore vu dimanche.—Dimanche!—Comment! est-ce que je me trompe de jour? est-ce que ce n'est pas…»

[4] Mme de B… le connoissoit ce cabinet-là.

Je me précipitai aux genoux de la marquise. «O ma généreuse amie! pardonnez-moi.—Au moins, ajouta-t-elle en me faisant signe de me relever, songez que vous êtes engagé d'honneur à venir me voir combattre encore mon ennemi.—Votre ennemi ne veut pas…—Tenir sa parole? Je saurai bien l'y contraindre. Faublas, seroit-il possible que son châtiment vous parût aujourd'hui moins juste et moins désirable? Ah! parlez: vos vœux décideront l'événement du combat. J'aime mieux, n'en doutez pas, j'aime mieux mourir de la main du cruel, si vous me donnez une larme, que de l'immoler, s'il obtient un regret. Vous ne savez donc pas comme je le hais, le barbare! C'est de lui que me sont venus tous les maux que je ne puis supporter,… que je ne puis supporter! ajouta-t-elle en pleurant. Avant son lâche attentat dans ce village d'Holriss, je n'étois pas encore tout à fait malheureuse; je n'avois perdu que ma fortune et ma réputation. Vous, cependant, Faublas, est-il donc vrai que le perfide ne vous ait pas aussi causé quelque irréparable perte, quelque chagrin inconsolable? Ingrat! poursuivit-elle avec la plus grande véhémence, ne dois-tu pas le détester autant que je t'aime?»

Mme de B… s'enfuit épouvantée de ce qu'elle venoit de dire: je volai sur ses pas, j'allois l'atteindre, j'allois… Elle se retourna vers moi. «Monsieur, me dit-elle, si vous m'osez retenir, vous ne me verrez de la vie.» Il y avoit sur sa figure un effroi si véritable, et dans son attitude quelque chose de si décidé, que je n'osai lui désobéir. Elle m'échappa.

A mon retour à l'hôtel, j'y trouvai Mme de Fonrose, qui me demanda malignement comment se portoit monsieur le vicomte. Elle ne m'apportoit d'ailleurs que des nouvelles malheureuses. Mme de Lignolle, depuis quelques jours assaillie de la foule des petites indispositions qui toutes annonçoient sa grossesse, se sentoit aujourd'hui sérieusement incommodée. Il lui étoit impossible de quitter la chambre, et je ne pouvois l'aller voir, parce que Mme d'Armincour, apparemment déterminée à ne rien négliger pour guérir sa nièce d'une passion dangereuse, venoit d'annoncer qu'elle ne retourneroit dans sa Franche-Comté qu'à la Saint-Jean. Elle venoit aussi de demander à Mme de Lignolle, dans son hôtel même, un appartement que sa nièce n'avoit pu lui refuser. Ainsi, près de quinze jours s'écoulèrent, pendant lesquels nous n'eûmes, mon Éléonore et moi, d'autre consolation que d'envoyer souvent Jasmin chez La Fleur et La Fleur chez Jasmin.