Je parvins à calmer son inquiétude; mais je fis de vains efforts pour la consoler du malheur qui la menaçoit. Elle pleura dans mes bras jusqu'à quatre heures du matin. Alors, comme il falloit que je la quittasse, nous convînmes que, dans la journée du surlendemain, je lui amènerois le médecin, et que la nuit d'après verroit le sacrifice douloureux s'accomplir.

Cependant, tout préoccupé la veille du désir de la voir, j'avois, en songeant aux moyens de pénétrer jusqu'à son appartement, oublié les moyens d'en sortir. «Mon amie, j'y pense un peu tard: comment vais-je faire pour rentrer chez moi?—Hélas! tu vas t'en aller, mon ami!—Oui, je n'ai que des habits de femme. Une jeune fille très parée, courant les rues toute seule à quatre heures du matin, paroîtra bien suspecte. La garde m'arrêtera, et je ne me soucie pas du tout de retourner à Saint-Martin.—Bon! n'est-ce que cela? répondit-elle. Attends. Je vais me lever aussi; nous éveillerons La Fleur: sans faire de bruit, il mettra le cheval au cabriolet; accompagnée de mon domestique, je te reconduirai moi-même jusqu'à ta porte: nous serons ensemble plus longtemps. Ce matin, je dirai à M. de Lignolle qu'il étoit indispensable que tu rentrasses à ton couvent à la pointe du jour.»

Ce qui fut dit fut fait. La Fleur, qui nous paroissoit entièrement dévoué, mit beaucoup de zèle à nous servir. Mme de Lignolle ne me quitta qu'au moment où mon fidèle Jasmin accourut au signal convenu m'ouvrir la porte de l'hôtel. J'allai me jeter dans mon lit: dix heures sonnoient, quand M. de Belcour me réveilla. Il me demanda si ma nuit avoit été bonne. «Parfaitement bonne, mon père.—Et la migraine?—La migraine… Ah! la migraine… me cause encore quelques douleurs sourdes; mais n'importe. Puissé-je, au prix de plusieurs jours de souffrance, obtenir quelquefois des nuits pareilles à celle que je viens de passer!»

Comme je parlois encore, mon bonheur amena chez moi M. de Rosambert. Mon père, qui n'avoit pas vu le comte depuis son malheureux combat de la porte Maillot, le combla d'honnêtetés. Cependant le baron finit par descendre chez lui. Resté seul avec moi, Rosambert recommença ses plaintes: «C'étoit bien votre parole d'honneur que vous m'aviez donnée, et pourtant quinze jours encore se sont écoulés…—Vous le voyez, mon père ne me quitte pas. Je pourrois aller chez vous, mais avec lui.—Cela me procureroit du moins le plaisir de vous voir.—Tenez, Rosambert, trêve de politesse, et convenez que la visite du baron ne vous amuseroit pas autrement. M. de Belcour est très aimable; mais il est mon père. C'est la société des jeunes gens que vous aimez.—C'est celle que je préfère… Chevalier, savez-vous une grande nouvelle? Vous vous rappellerez peut-être certaine comtesse très obligeante qui, la première fois que je vous conduisis au bal, s'empara de moi pour vous livrer à Mme de B…?—Sans doute, je me la rappelle, elle est assez jolie.—Ne me le dites pas: personne ne le sait mieux que moi. Cette comtesse étoit depuis longtemps l'intime amie de la marquise: on assure que ces deux femmes avoient un intérêt égal à se ménager; elles sont brouillées néanmoins. Leur rupture fait grand bruit dans le monde; on en parle très diversement. Un de ces jours, allant rendre à la marquise de Rosambert[5] ma première visite, je trouvai chez elle l'aimable comtesse, qui me fit infiniment d'amitié: il ne m'a pas été difficile de voir qu'elle vouloit se fortifier de mon alliance.—Ah! laissons cela… Rosambert, vous êtes arrivé bien à propos: j'allois vous écrire, vous prier de me rendre un important service.»

[5] Sa mère.

Je ne lui cachai de mes aventures avec Mme de Lignolle que celles où Mme de B… se trouvoit mêlée: je lui parlai beaucoup de la tante et de la nièce, et me gardai bien de lui dire un seul mot de la cousine. Mes récits, ainsi tronqués, lui fournirent encore un inépuisable sujet de plaisanteries, et, quand sa gaieté se fut enfin suffisamment exercée: «Déjà, me dit-il, je me sens assez fort pour aller visiter de jolies malades; il est d'ailleurs impossible de refuser une aussi joyeuse commission que celle dont Mlle de Brumont m'honore. Demain elle me trouvera chez la comtesse, prêt à répondre à sa confiance; demain elle me rendra cette justice de convenir que le plus habile docteur n'eût pas pris de meilleures mesures que moi pour assurer à l'important M. de Lignolle les honneurs de la paternité.»

Un moment après le départ de Rosambert, la baronne vint nous voir. Je fus d'abord surpris de l'entendre ainsi parler à M. de Belcour: «M. de Lignolle n'a point épousé sa femme, c'est un fait que personne n'ignore. Cependant sa femme est enceinte, vous le savez, Monsieur le baron: car cet aveu, dont elle vous a tout à coup étonné, elle en eût incessamment, avec la même franchise, réjoui son mari, si Mme d'Armincour ne s'y fût opposée. Il est maintenant question de sauver l'étourdie, qu'on doit plaindre. Il n'y a pour cela qu'un moyen, c'est de faire en sorte que l'indigne époux consomme son mariage, ce qui n'est pas une chose facile; mais quelque chose de plus difficile peut-être, c'est de déterminer Mme de Lignolle à le souffrir. Je ne vois dans le monde entier que le père de son enfant qui puisse amener la malheureuse mère à cette résolution, pour laquelle quiconque connoîtra l'amant et le mari sentira qu'il faut du courage. Un médecin doit être averti, qui rendra l'arrêt conjugal: le mari se l'entendra prononcer, la tante en pressera l'exécution. Tout est prêt pour demain; tout va manquer, si Mlle de Brumont ne vient pas. Permettez donc, Monsieur le baron, que, dès le matin, je vienne prendre ici votre fils déguisé pour le conduire chez Mme de Lignolle. Mlle de Brumont y passera la journée; je vous la ramènerai le soir. Le lendemain, cependant, il faudra qu'elle y retourne encore un moment. La petite femme désolée aura besoin qu'un regard de son amie la console. Le lendemain, votre fils, je vous en donne ma parole, reviendra dîner avec vous.»

M. de Belcour, plongé dans de sérieuses réflexions, garda quelque temps le silence. «Madame, dit-il enfin, me promettez-vous de ne pas quitter ce jeune homme un instant?» Elle le promit; il m'adressa la parole: «Mettez deux fois encore les habits de Mlle de Brumont; mais songez qu'il vous faudra les quitter ensuite, pour ne les reprendre jamais.»

Il n'y avoit pas un quart d'heure que Mme de Fonrose avoit pris congé de nous, lorsqu'il vint à M. de Belcour une lettre de la petite poste. A sa lecture, le baron prit un air sombre, il donna même quelques signes d'impatience, et s'écria plusieurs fois: «En effet,… cela paroît très vraisemblable…—Une nouvelle fâcheuse, mon père?—Fâcheuse! oui, mon fils.—Il n'est pas question de Sophie?—De Sophie!… point du tout.—Ni de ma sœur?—Ni de votre sœur… Adieu, Monsieur. Monsieur, dormez bien cette nuit, quoique la dernière ait été bonne… Monsieur, reprenez demain votre déguisement perfide, et même après-demain matin, je l'ai permis;… mais que ce soit pour la dernière fois!… pour la dernière fois, comprenez-moi bien.»

Le lendemain, avant midi, la baronne et moi étions chez Mme de Lignolle; mon médecin ne se fit pas longtemps attendre. Personne n'eût reconnu, dans son nouveau costume, l'ami du chevalier de Faublas. Ce n'étoit plus cet élégant jeune homme, étourdi, sémillant, plein de feu, de grâces et d'amabilité. C'étoit pourtant un joli docteur, galant, mielleux, presque léger, presque charmant, comme ils le sont tous. Il alla droit à mon Éléonore.