M DCCC LXXXIV

L'AVENTURE DE LA MONTDÉSIR

LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS

(SUITE)

Cependant le souvenir de Sophie me poursuivoit sans cesse, et mille regrets, dès que j'étois seul, venoient m'assaillir: j'avouerai néanmoins que le doux espoir d'embrasser bientôt mon Éléonore, et peut-être aussi, car le moyen de cacher à mes confians lecteurs la moitié de mes sentimens, peut-être aussi le vif désir de revoir la marquise, adoucissoient un peu mon infortune et contribuoient à me rendre des forces. Les fréquens messages de La Fleur et de Justine m'annonçoient assez que j'étois des deux côtés attendu avec une impatience presque égale; mais, hélas! si jamais vous avez senti combien les passions contrariées deviennent plus ardentes, plaignez l'amant de Mme de Lignolle et l'ami de Mme de B… M. de Belcour, touché des maux qu'il m'étoit permis d'avouer, mais insensible à mes peines secrètes, déploroit avec moi la perte de Sophie et fermoit l'oreille aux plaintes mal étouffées que m'arrachoit l'absence d'Éléonore. Malgré mes sollicitations indirectes, malgré les représentations de la baronne, mon père, cette fois inexorable, s'obstinoit à ne me laisser aucun moment de liberté. Il venoit le matin s'établir dans mon appartement, et m'accompagnoit le soir à la promenade. Ce fut ainsi que ma lente convalescence fut prolongée de huit mortels jours.

Le neuvième étoit le vendredi d'avant Pâques; une superbe matinée promettoit que le dernier jour de Longchamps seroit magnifique. Mme de Fonrose, qui vint dîner avec nous, proposa la promenade au bois de Boulogne. «Nous emmènerons le chevalier», dit-elle à mon père. Trop malheureux pour rechercher les plaisirs bruyans, j'allois m'en défendre; un regard de la baronne m'avertit qu'il falloit accepter, et, M. de Belcour nous ayant un instant quittés, Mme de Fonrose me fit cette confidence d'autant plus agréable qu'elle étoit moins prévue: «Elle y va parce qu'elle espère que vous y viendrez.—La comtesse?—Eh! qui donc? vous aimeriez peut-être mieux que ce fût la marquise?—Non, non. La comtesse! j'aurai le bonheur de la voir!—De la voir, c'est là tout ce que vous demandez?—Tout ce que je demande,… oui,… puisqu'il est impossible de…—De…! interrompit-elle en me contrefaisant; et s'il n'étoit pas impossible de…?—Je serois dans les cieux!…—Dans les cieux! répéta-t-elle encore en affectant le même ton que moi; eh bien, vous irez dans les cieux!… Mais, pour cela, convenons auparavant de ce que vous avez à faire sur la terre. D'abord, ne vous avisez pas de vous enfermer dans une sombre berline avec cette ennuyeuse Mme de Fonrose et cet importun baron de… Vous n'écoutez point?—Si fait, de toutes mes oreilles!—Je le crois: il tremble d'impatience. Il a l'air de vouloir dévorer mes paroles… Vous arriverez sur votre alezan. Quand vous aurez fait une centaine de caracoles à quelque distance du cabriolet où sera votre amie, quand la comtesse aura pu s'enivrer tout à son aise du plaisir de vous voir, avec une grâce infinie, manier votre joli cheval, le sien, qu'elle gouvernera plus mal, ou mieux, prendra tout à coup le mors aux dents. D'abord, sans vous ébranler, vous suivrez de l'œil la fugitive voiture; mais, un moment après, votre cheval aussi vous emportera,… d'un autre côté cependant, Monsieur.—D'un autre côté?—Oui. Mais rassurez-vous. Après de longs détours, au bout d'une heure,… d'une heure entière! au bout d'un siècle! l'animal, qui n'est pas du tout bête, apportera justement Faublas où l'attendra son Éléonore: devinez?—Chez elle, peut-être?—Quelle idée! est-ce bien vous qui me répondez ainsi?… Chez moi, jeune homme. Vous n'y trouverez que le suisse et mon Agathe, deux braves gens qui ne voient, ne disent et n'entendent que ce qu'il me plaît, des gens dont je vous réponds.—Chez vous! que de reconnoissance!…—Vraiment! dit-elle d'un ton presque sérieux, j'espère que vous vous comporterez comme des gens raisonnables. Si je croyois que vous fissiez seulement des enfantillages, je ne vous permettrois que l'entrée de mon salon. (Elle se mit à rire.) Mais je vous connois tous deux, vous emploierez votre temps… à des choses importantes… Vous ferez une, ou deux, ou trois charades… Que sais-je, moi, tout ce dont Faublas est capable! Tenez, voilà la clef de mon boudoir… Ah çà! mais, pourtant, n'allez pas déplacer tous les meubles. Mes femmes, que je n'ai point accoutumées à des déménagemens, ne sauroient que penser. Ma réputation… Je tiens beaucoup à ma réputation…»

M. de Belcour rentra; nous parlâmes encore de Longchamps: je témoignai la plus grande envie d'y paroître à cheval. Mon père observa que trop d'exercice pourroit m'être nuisible; mais il ne fit plus d'objection quand je lui représentai que la plus grande fatigue me seroit épargnée, s'il vouloit bien me donner une place dans sa voiture jusqu'au-dessus de la grille de Chaillot. Ce fut encore plus loin, ce fut à l'entrée du bois même que Jasmin alla m'attendre avec mon cheval. Le baron, à l'instant où je quittois son carrosse, reconnut la Porte-Maillot, et, comme s'il eût pressenti la rencontre hasardeuse que j'allois faire: «Voilà, dit-il avec un profond soupir, un endroit qui sera toujours présent à ma mémoire: j'y ai passé un des momens les plus pénibles et les plus doux de ma vie.»

Aussitôt je cherchai Mme de Lignolle, et je ne tardai pas à la rencontrer; et bientôt elle vit, avec une joie difficile à rendre, elle vit son amant passer auprès de sa voiture. Vous, jeunes gens, qui jouissez des triomphes de Faublas, préparez-lui vos plus grandes félicitations. Lui, qu'enivroit déjà le plaisir d'admirer la comtesse et d'être admiré d'elle, eut encore le bonheur d'entendre plusieurs personnes, en la regardant, s'écrier: «O la charmante petite femme!» S'ils m'avoient donné quelque attention, ceux qui lui faisoient ce compliment si doux à mon oreille, ils auroient pu remarquer que je les remerciois par un sourire, par un sourire orgueilleux qui sembloit leur répondre: «C'est mon Éléonore cependant! elle est à moi, cette femme que vous trouvez charmante!» et, sans m'en apercevoir, je répétois: «Charmante petite femme!… charmante!…» Il est bien pour elle, cet éloge! pour elle seule! Ses habits, sa voiture, ses gens, ne le partagent pas… Ses gens? Elle n'a qu'un domestique, le confident de nos amours, le discret La Fleur. Sa voiture? c'est tout uniment le petit cabriolet qui me l'amena dans la forêt de Compiègne. Ses habits? ils ne sont jamais ni recherchés ni riches, mais toujours frais et jolis. Elle est venue ici comme elle reste chez elle, parée surtout de ses attraits. Comme elle lui va bien, cette robe de linon, moins blanche que sa peau! que j'aime à lui voir, au lieu de diamans, ces fleurs, touchans symboles de son adolescence à peine commencée; ces violettes printanières et ce précoce bouton de rose qu'on diroit sans aucun art jetés dans sa chevelure! Ah! jusqu'au milieu des pompes du monde, que j'aime à reconnoître, dans les plus simples atours et dans le plus modeste équipage, la bienfaitrice de mille vassaux!

Mais, dans la longue et double file des voitures, où le hasard persécuteur lui avoit-il fait prendre une place? le superbe whisky dont elle est précédée, quelle déesse porte-t-il? quelle nymphe occupe le brillant phaéton qui vient immédiatement après la comtesse?