Je vais d'abord au magnifique char: une femme superbe y paroît dans tout le faste de sa parure, dans tout l'éclat de sa beauté. Sa première vue impose à tous le silence de l'admiration; les courtes exclamations de l'enthousiasme s'élèvent ensuite; puis succède un léger murmure, puis on entend chacun se répéter: «Oui, la voilà, c'est elle, c'est la marquise de B…!

Qui lui disputoit cependant les honneurs de Longchamps? la jolie femme du phaéton. Négligemment assise dans une conque lilas plaquée d'argent, elle manie avec abandon des guides si riches qu'on ne croit point que ses mains délicates puissent longtemps en soutenir le poids. Elle paroît, en se jouant, retenir quatre chevaux isabelles, à tous crins, superbement enharnachés, couverts de rubans et de fleurs, quatre fringans chevaux qui, relevant fièrement leurs têtes, de leurs pieds frappant la terre, et couvrant leurs mors d'écume, semblent s'indigner qu'une femme et un enfant[1] aient la témérité de les conduire. Tout le monde voit bien que la nymphe a moins de contenance que de manières, et moins de fraîcheur que d'éclat; mais personne ne sauroit dire s'il y a plus d'indécence dans son maintien que de friponnerie sur sa figure; s'il y a plus de richesse que d'élégance dans le luxe effréné de son équipage et de ses habits. Cependant, ô Madame de B…! cette femme maintenant chargée de panaches, de diamans et de broderies, promenée sur un char triomphal, environnée de jeunes seigneurs et poursuivie des joyeux applaudissemens de la multitude, pouvez-vous deviner que c'est la petite fille qui fut pendant un an votre servante? M. de Valbrun s'est donc ruiné?

[1] Le jockey, monté sur l'un des deux premiers chevaux.

Je passai plusieurs fois devant le whisky de Mme de B…: elle eut l'air de ne me pas voir, j'eus la discrétion de ne la pas saluer; mais, curieuse apparemment de savoir si j'étois là pour elle, la marquise promena de toutes parts ses regards inquiets. En se retournant, elle reconnut, dans son cabriolet modeste, Mme de Lignolle, qu'elle honora d'un gracieux sourire, et sur son char de triomphe Mme de Montdésir, qu'elle humilia d'un coup d'œil protecteur. Il y a tout lieu de penser que Mme de B…, si près de la comtesse dont elle connoissoit les jalouses vivacités, et non loin de Justine qui pouvoit se permettre quelques familiarités imprudentes, ne se crut pas en sûreté. Ce qui est du moins certain, c'est qu'à l'instant même elle sortit des rangs pour aller prendre la file un peu plus haut. Peut-être aussi fut-elle déterminée à cette espèce de fuite parce qu'elle aperçut de loin son mari qui sembloit piquer droit vers moi.

Mon premier mouvement fut de rebrousser chemin pour éviter le malencontreux cavalier; mais, par réflexion, craignant, sans doute assez mal à propos, qu'il ne me soupçonnât d'une lâcheté, je pris le parti de continuer ma route. Je crus même devoir ne plus aller qu'au petit pas et regarder fièrement l'ennemi qui s'approchoit. J'étois pourtant bien résolu, comme on le devine, à laisser passer M. de B…, s'il ne m'abordoit pas.

Il m'aborda. Je suis, Monsieur le chevalier, charmé du hasard…—N'achevez pas, Monsieur le marquis, je vous entends; mais que signifie ce mot hasard, je vous en prie? Il n'est pas, ce me semble, tout à fait impossible de me rencontrer dans le monde, et quiconque d'ailleurs a quelque chose de pressant à me dire est toujours sûr de me trouver chez moi.—Vraiment! je voulois y aller chez vous!—Qui a pu vous en empêcher?—Qui? ma femme.—Eh bien! Monsieur, vous croyez donc que madame la marquise a mal fait?—Pas trop mal, dans un sens. Elle avoit ses raisons…—Ses raisons?—Pour m'engager à ne pas vous faire ma visite; moi, j'avois les miennes pour désirer du moins de vous joindre quelque part, Monsieur le chevalier.—La rencontre est donc, comme vous disiez tout à l'heure, fort heureuse.—Oui, parce que je vais avoir avec vous une explication…—Ah! tout à l'heure si vous le voulez, Monsieur le marquis!—De tout mon cœur.—Sortons de la foule.—Sortons… Mais je vous demande bien pardon.—Et de quoi?»

En m'en allant, je crus ne pouvoir pas me dispenser de saluer Mme de Lignolle, et de tâcher de lui faire comprendre par mes signes que j'allois bientôt revenir.

«Vous regardez sans cesse de ce côté, reprit M. de B…; c'est apparemment cette jolie femme du phaéton qui vous occupe? Je vous dérange.—Ah! laissez donc la plaisanterie, Monsieur le marquis.—Je ne plaisante point!… Arrêtons-nous ici.—Ici! nous serons mal.—Pourquoi? personne ne nous entendra.—Mais tout le monde pourra nous voir!—Qu'importe?—Qu'importe!… Enfin, comme il vous plaira, Monsieur… Vous avez donc vos pistolets?—Mes pistolets?—Sans doute. Ni vous ni moi n'avons d'épée.—Eh! pourquoi donc faire des pistolets et des épées, Monsieur le chevalier?—Comment, pourquoi faire? Est-ce qu'il n'est pas question de nous battre?—Nous battre! au contraire, Monsieur. C'est que je me repens de m'être déjà battu avec vous.—Bon!—Je me repens de vous avoir fait une mauvaise querelle.—Ah!—D'avoir causé votre exil.—Ah! ah!—Et, par suite, votre emprisonnement.—Monsieur le marquis!… vous conviendrez que je ne pouvois pas deviner cela!—Voilà pourquoi je vous cherche depuis que vous êtes sorti de la Bastille.—En vérité, vous êtes trop bon!—Et, comme je vous l'ai dit, j'aurois même été chez vous, si ma femme…—Madame la marquise a très bien fait de vous le déconseiller; c'eût été pousser trop loin…—Je ne sais pas! Un galant homme ne sauroit trop vite et trop bien réparer une offense. Voilà mon avis, à moi. Tenez, vous en avez fait la fâcheuse expérience: je suis vif, je m'emporte sur un mot, je me fâche avant de m'expliquer; mais l'instant d'après je reviens et je conviens franchement de mes torts. Oh! tous mes amis vous le diront, je gagne à être connu, je suis dans le fond un bon diable.—Vous m'en voyez convaincu.—Bien! mais dites que vous me pardonnez.—Vous vous moquez!—Dites-le, je vous en prie.—Jamais! jamais je ne pourrai…—Vous ne me pardonnerez jamais?—Ce n'est pas cela que…—Écoutez-moi. Je vous ai avoué mes torts, je ne dois pas non plus vous dissimuler mes services: c'est moi qui vous ai fait sortir de la Bastille.—Vous, Monsieur le marquis?—Moi-même. Je me suis mis aux genoux de ma femme pour obtenir d'elle qu'elle sollicitât votre liberté.—Et vous avez pu l'y résoudre?—Vraiment ce n'a pas été sans peine! mais il faut lui rendre justice: ensuite, elle a pris cette affaire à cœur autant que moi. Elle a pressé le nouveau ministre avec une ardeur dont vous n'avez pas d'idée!—On dit qu'elle est bien avec le nouveau ministre?—Au mieux! ils s'enferment ensemble pendant des heures entières… C'est une femme de mérite que ma femme… Je la connoissois bien quand je l'ai épousée; sa figure promettoit beaucoup, et la marquise a tenu tout ce que promettoit sa figure… A propos, si vous désirez quelque emploi, quelque pension, quelque lettre de cachet…—Sensiblement obligé.—Vous n'avez qu'à parler! Mme de B… aura une conversation particulière avec…—Je vous rends mille grâces!—Pour en revenir à nous… Mais vous ne m'écoutez point?—Je regarde là-bas cette vieille dame!… N'est-ce pas la marquise d'Armincourt?—Je ne la connois pas.—Oui, c'est elle… Monsieur le marquis, ne tournons plus les yeux de ce côté-là.—J'entends, vous ne vous souciez pas d'être obligé d'aller faire votre cour à cette douairière?—Pas infiniment.—Pour en revenir à nous, je vous ai donc fait sortir de la Bastille; et puis n'avois-je pas eu déjà ce que je méritois? ne m'aviez-vous pas donné ce fier coup d'épée…?—Je ne me consolois pas d'y avoir été forcé, je vous assure.—Oh! c'étoit un maître coup d'épée, celui-là! savez-vous bien que j'en ai pensé mourir?—C'eût été pour moi, je vous en donne ma parole d'honneur, un éternel sujet de chagrin.—Vous ne m'en vouliez donc pas?—Pas du tout.—Comment, en ce cas-là, refusez-vous aujourd'hui de me pardonner?—Moi, je ne demande pas mieux.—Monsieur le chevalier, j'en suis ravi d'aise!—Et vous, Monsieur le marquis, vous me pardonnez donc aussi?—Si je vous pardonne! mais, de l'aveu de ma femme elle-même, vous n'avez eu dans toute cette affaire que de très légers torts avec moi… et avec elle,… mais très légers.»

Cette conversation, qui d'abord ne m'avoit paru que fâcheuse, m'amusoit maintenant et piquoit ma curiosité; mais je sentois que Mme de Lignolle, déjà très étonnée de mon départ, devoit attendre mon retour avec une mortelle impatience, et pourroit, s'il tardoit longtemps, faire une étourderie. «Monsieur le marquis, nous voilà d'accord, rentrons dans la foule.—Nous causerions ici plus à notre aise.—Nous serons tout aussi bien là-bas.—Je le disois bien que la jolie fille lui tenoit au cœur!» s'écria M. de B…

En effet, ce fut auprès de la demoiselle du phaéton que je le reconduisis; mais ce fut la dame du cabriolet qui s'attira tous mes regards, et je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle parut enchantée de me revoir; cependant il m'étoit aisé de m'apercevoir que cet étranger dont elle me voyoit suivi l'inquiétoit. Mme de Montdésir aussi parut excessivement flattée du nouvel hommage que j'avois l'air de lui rendre en revenant une seconde fois grossir le nombre de ses adorateurs; mais, aussitôt qu'elle eut reconnu son ancien maître dans le cavalier qui m'accompagnoit, elle étouffa quelques éclats de rire, pour lui lancer, comme à moi, des coups d'œil très significatifs. Cependant le marquis, revenant à sa première idée, me disoit: