«Vous n'avez eu, par rapport à la marquise et par rapport à moi, que des torts très légers, de ces torts que tout autre jeune homme…—N'est-il pas vrai, Monsieur, qu'à ma place tout autre eût fait de même que moi?—Sans doute. Mais c'est M. de Rosambert qui, dans tout cela, s'est conduit on ne peut pas plus mal; aussi nous resterons brouillés jusqu'à la mort. M. Duportail a bien, de son côté, quelques petits reproches à se faire.—Vraiment! oui…—Vous en convenez donc?—Assurément.—Ce fatal jour que je vous rencontrai tous aux Tuileries, M. Duportail devoit conserver plus de présence d'esprit, me tirer à part, m'avertir que l'honneur et le repos de toute une famille l'obligeoient à ce mensonge… Pouvois-je deviner, moi?—Certainement non.—Mademoiselle votre sœur aussi n'auroit pas mal fait d'essayer de me glisser un mot à l'oreille; mais la jeune personne avoit peur, son père étoit là! Vous, Monsieur le chevalier…—Ah! moi…—Voyons! que voulez-vous dire?—Non, non, parlez.—Après vous.—Point du tout; Monsieur le marquis, je vous ai interrompu.—Cela ne fait rien! dites.—Dites vous-même.—Je vous en prie!—Je vous le demande en grâce.—Eh bien! vous, Monsieur le chevalier, vous ne me deviez aucune confidence. D'abord il ne vous convenoit pas de m'accuser les petits écarts de mademoiselle votre sœur… Ceci vous fait de la peine?… Oh! ne me croyez pas capable de causer! J'ai donné ma parole d'honneur… Et gardez-vous d'en vouloir à la marquise: je ne lui ai point surpris vos secrets d'abord! Ce n'est pas non plus pour le plaisir de parler qu'elle me les a confiés.—Je le crois, je crois madame la marquise incapable d'une maladresse ou d'une indiscrétion.—Incapable! c'est le mot… Les étourderies de mademoiselle votre sœur, une dangereuse plaisanterie que vous avoit conseillée M. de Rosambert, et le dernier mensonge de M. Duportail, avoient à mes yeux étrangement compromis la marquise. J'accusois ma femme… Oh! je lui en ai demandé cent fois pardon, et je me le reproche encore tous les jours… J'accusois ma femme,… la femme la plus sage! Si c'étoit seulement par principes, on pourroit s'en défier;… mais chez elle, ajouta-t-il très bas, la sagesse est solide; elle tient à un tempérament de glace: car, le croiriez-vous? c'est par pure complaisance que Mme de B… me donne de temps en temps une nuit, à moi qui suis son mari et qu'elle adore!… Je l'accusois cependant! Il a donc fallu que, pour se justifier, elle me contât vos petits chagrins de famille,… que je savois à peu près.—Enfin, Monsieur le marquis, ce qui me fait grand plaisir, c'est de vous entendre convenir que je ne devois pas vous avouer les écarts de Mlle Duportail.—Ne dites donc plus Duportail! vous voyez que je suis au fait!—De Mlle de Faublas, puisque vous le voulez.—Bon!… D'abord, vous ne le deviez pas; et puis, si vous aviez eu l'air de solliciter une explication, moi qui, dans ma colère, brûlois d'en venir aux mains, j'aurois été peut-être assez injuste pour vous soupçonner de manquer de courage. Or, un jeune homme ne sauroit soutenir avec trop de fermeté sa première affaire; et, dans celle-ci, je l'ai dit à la marquise, qui s'est vue forcée de le reconnoître, vous vous êtes en tout point montré comme le plus brave des hommes… Oui, vous êtes plein de cœur! et quiconque s'y connoît le voit dans votre physionomie… Oh! j'ai pour vous beaucoup d'estime, et ma femme aussi… Tenez, je vous engagerois à nous venir voir; mais le public est si bête! quand une fois il lui a plu de donner à telle femme tel amant, il n'en revient pas. Je trouve quantité de gens qui ne mettent que de la complaisance à ne me point contredire quand je leur affirme que je ne suis pas… Vous le leur protesteriez vous-même, qu'ils ne vous croiroient pas davantage! et cependant personne, excepté la marquise, ne le sait aussi bien que nous. Mais remarquez un peu l'extrême différence: à présent que je suis tranquille sur votre aventure, vous et cent mille autres jeunes gens plus aimables, s'il y en a, pourroient à la file se donner à tous les diables avant de me persuader qu'ils ont obtenu les faveurs de la marquise. Je vous ai déjà dit combien de raisons me font croire à la sagesse de Mme de B…; il y en a encore une qui me paroît, seule, aussi forte que toutes les autres ensemble: je m'avise quelquefois de me regarder au miroir, et je ne trouve pas dans ma physionomie un trait, un seul trait qui annonce que je puisse être… Que diable! M. de B… ne voit pas du tout qu'il ait la figure d'un sot! et M. de B… s'y connoît!… Ah çà! mais donnez-moi donc un peu d'attention. Depuis une heure il ne m'écoute que d'une oreille! Il a toujours les yeux tournés sur la jolie fille!… Il me semble aussi que, de temps en temps, elle vous regarde? En vérité, elle vous lorgne!—Point du tout, Monsieur le marquis, c'est vous qu'elle agace.—Oh! que non! vous êtes plus joli garçon que moi. Ce n'est pas qu'à votre âge je n'aie été fort bien; mais, dame! vous avez maintenant l'avantage de la première jeunesse… Pourtant, je crois que vous ne vous trompiez pas! je crois que j'ai ma part des œillades que lance la princesse!… Je vous avouerai franchement qu'elle commence à me tourmenter un peu. C'est pour moi du tout neuf au moins; il faut que cela soit très nouvellement sur le trottoir! Dites-moi son nom.—Son nom?… je l'ignore.—Et sa demeure?—Je ne la sais pas.—Mais pourtant vous la connoissez?—Ah! comme on connoît ces filles-là! de réminiscence!… Oui, je crois me rappeler que j'allois assez fréquemment souper dans une maison tierce où quelquefois, la trouvant sous ma main, je lui faisois faire sa partie; tenez, à peu près dans le même temps que j'avois cette fantaisie pour une certaine Justine, vous savez?—Oui! oui! une des femmes de la marquise, cette petite dévergondée, que vous veniez commodément caresser jusque dans mon hôtel. Oh! Monsieur le libertin, j'ai été trop bon chez ce commissaire!—Monsieur le marquis, vous direz tout ce qu'il vous plaira, je ne puis me persuader que cette beauté-là vous soit tout à fait inconnue. Faites-moi donc le plaisir de vous en approcher davantage et de la regarder comme il faut.—Ma foi, vous avez raison; j'ai vu quelque part ce visage chiffonné. Tout à l'heure nous parlions de Justine; cette petite fille en a un faux air.—Il me semble que la ressemblance est grande.—Grande? non.—Moi, je le trouve.—Oh! mais, vous, s'écria-t-il avec feu, vous n'êtes pas physionomiste!… Puisqu'il est question de ressemblance, savez-vous deux individus entre lesquels il y en a une frappante? Mademoiselle votre sœur et vous. Ah! parlez-moi de cela, par exemple! Le plus habile en peut être dupe! Moi, moi, qui suis le premier du royaume pour la science physionomique, je m'y suis mépris!… plusieurs fois!… plusieurs fois mépris! Il paroît que mademoiselle votre sœur aime beaucoup les plaisirs. Quand elle est fatiguée, pâle, exténuée, on s'aperçoit bien que ce n'est pas vous; mais, lorsqu'elle est dans ses jours de santé, le diable vous verroit l'un à côté de l'autre qu'il ne sauroit dire quelle est la fille et quel est le garçon! A propos, parlerez-vous à mademoiselle votre sœur de notre rencontre?—Si cela peut vous être agréable…—Oui, faites-moi le plaisir de lui dire que, malgré les fâcheux quiproquos auxquels son premier déguisement a donné lieu, je l'aime toujours de tout mon cœur; et, quoique monsieur votre père soit un peu vif, assurez-le de toute mon estime. Dites même à M. Duportail que je ne lui en veux pas beaucoup, pas…—Monsieur le connoisseur, voyez dans ce cabriolet qui précède le phaéton, voyez un peu cette jeune femme; voilà ce que c'est qu'une figure! voilà ce qu'on peut appeler une charmante petite personne! bien moins parée que l'autre, et bien plus jolie! et ça n'a pas l'air d'une fille…—Une femme comme il faut, parbleu! Je connois cette livrée. Au reste, ajouta-t-il en se rengorgeant, je suis bien aise de vous avertir que depuis longtemps aussi cette dame nous regarde; et beaucoup, et souvent!… Tenez! ne diroit-on pas qu'elle veut nous parler?»
Il est vrai que Mme de Lignolle perdoit patience, et tâchoit de me faire entendre par ses signes qu'il falloit enfin, à quelque prix que ce fût, me débarrasser de cet importun cavalier, pour la venir joindre incessamment au lieu du rendez-vous où, lassée d'attendre, elle alloit courir. Plusieurs fois, emportée par son impétuosité naturelle, la comtesse se montra tout entière hors de sa voiture. Cependant Mme de Montdésir, du haut de la sienne, put remarquer les impatiences d'une rivale; je ne crois pas qu'alors il lui fût possible de voir que c'étoit Mme de Lignolle qui lui enlevoit mon attention; mais sans doute elle le soupçonna. Ce fut pour s'en assurer qu'elle fit sur-le-champ donner à son jockey l'ordre un peu trop hardi de quitter son rang et d'essayer de couper le cabriolet. Il ne put le couper; mais durant quelques secondes il marcha tout auprès, sur la même ligne, et puis le devança de quelques pas. Justine, qui reconnut alors Mme de Lignolle, se permit de la saluer d'un air insolemment familier; elle osa même, en la regardant avec affectation, pousser d'impertinens éclats de rire. Je fus indigné! j'allois… Je ne sais pas tout ce que j'allois faire! La comtesse ne me laissa pas le temps de la compromettre en la vengeant. Trop vive pour endurer tranquillement un affront pareil, la comtesse aussitôt cria gare, poussa son cheval, d'un coup de fouet coupa le visage de Mme de Montdésir, et, du même temps, accrocha le léger phaéton si bien et si ferme qu'elle mit en pièces l'une de ses roues. Le char versa, l'idole fut culbutée; je craignis un moment qu'elle ne se brisât la face contre terre. Heureusement que, dans sa chute, Justine, par un mouvement machinal, jeta ses bras en avant, de sorte qu'aux dépens de plusieurs meurtrissures ses mains sauvèrent quelques contusions à son visage, déjà bien maltraité. Mais, par un accident qui devint comique, il arriva que les pieds de la nymphe restèrent, je ne sais comment, retenus en haut de son char: or, dans cette posture, rien ne put empêcher les jupes de retomber sur les épaules en découvrant une autre partie, et, le malin zéphyr ayant à propos soulevé la fine toile qui seule restoit alors sur la blanche peau, Mme de Montdésir fit voir… Respectons les bizarreries de la langue: il seroit grossier de nommer par son nom ce que Mme de Montdésir fit voir. Je dirai du moins ce qu'il m'est permis de dire: c'est que toute l'assemblée, trouvant ce nouvel Antinoüs[2] fort joli, applaudit à son apparition par de grands claquemens de mains.
[2] Si vous avez oublié ce passage de l'histoire de Rome, consultez-le: la chose en vaut la peine.
Quelques jeunes gens néanmoins coururent à la désolée personne; et moi-même, aussitôt calmé par le touchant spectacle de son infortune, je mis pied à terre pour l'aller secourir. «Attendez, me dit M. de B…, j'y vais avec vous: car je la plains, et, je vous le répète, j'ai vu cette figure-là quelque part.—Oh! pour celui-là, Monsieur le marquis, je ne le passerai pas à un physionomiste! vous êtes aussi trop bon d'appeler cela une figure! Au reste, que vous vous obstiniez ou non à soutenir que c'en est une, je vous déclare qu'elle est un peu de ma connoissance; et, quant à vous, je doute que vous l'ayez jamais vue.»
Lorsque je me trouvai près de Justine, on l'avoit déjà remise sur ses pieds. «Ah! s'écria-t-elle en me voyant, ah! Monsieur de Faublas, comme elle vient de m'équiper!» Je l'interrompis, je lui dis bien bas: «Ma chère enfant, tu n'as que ce que tu mérites, mais ne t'avise pas de nommer la comtesse, car, sur mon honneur, tu n'en serois pas quitte à si bon marché.—Ah! Monsieur de Faublas, vous croyez qu'elle a bien fait?» reprit Justine au désespoir.
Elle avoit plusieurs fois prononcé mon nom, plusieurs voix le répétèrent: aussitôt il circula dans l'assemblée, et vola de bouche en bouche. La foule qui environnoit Mme de Montdésir me pressa tout à coup, de manière qu'à peine le marquis et moi nous eûmes la liberté de remonter à cheval, et qu'il fallut aller au petit pas. Le nombre des curieux ne fit à chaque instant que s'accroître. Jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, piétons et cavaliers, tout accourut, tout vint se jeter au-devant de moi; les voitures mêmes s'arrêtèrent. Aucun des héros de la patrie, d'Estaing, La Fayette et Suffren, et mille autres, au retour des plus glorieuses expéditions, ne virent autour d'eux, dans les promenades publiques, une affluence plus prodigieuse. Et pourtant ce n'est, ô de toutes les nations la plus légère, ce n'est qu'à Mlle Duportail que vous prodiguez tant d'honneurs!
Quel jeune homme assez maître de lui, quel jeune homme cependant eût repoussé le charme de ce triomphe? un moment j'en fus enivré; un moment je sentis quelque orgueil à la vue de tant de jeunes gens qui, renommés dans l'art de plaire et fameux par leurs amours, paroissoient proclamer en moi leur vainqueur. Les femmes, surtout les femmes! Ce fut avec transport que je me vis l'objet de leur attention! Le vif désir d'en être plus digne dut prêter à mon maintien plus de grâces, à ma figure plus d'expression. Et d'un regard plus doux je dus répondre à leurs caressans regards, qui sembloient me promettre à jamais d'heureux engagemens! Et, d'une oreille plus avide, je dus recueillir leurs enchanteurs éloges qui me décernoient sur tous le prix de la beauté!
Mais pardonne, ô mon Éléonore! pardonne une erreur: le vain prestige ne dura guère. Faublas pouvoit-il s'arrêter à Longchamps, pouvoit-il y rester longtemps, retenu par les illusions doublement trompeuses de l'amour-propre et de la coquetterie, quand l'amour, l'impatient amour, l'attendoit à Paris, pour des triomphes non moins flatteurs et de plus solides jouissances?
«Monsieur le marquis, si nous tâchions de nous débarrasser de la foule?—J'y consens, me répondit-il; mais dites-moi donc comment il se fait que vous soyez connu de tant de monde?—Vous savez ce que c'est que ce pays-ci! Tout ce qui n'est pas absolument ordinaire y fait du bruit, et vous donne pendant vingt-quatre heures une espèce de réputation: notre combat, mon exil, ma prison.» Il m'interrompit: «Me suis-je trompé? n'est-ce pas mon nom…?—Oui, c'est votre nom qui vient de retentir à mes oreilles; et, tenez, voilà que deux cents personnes le crient.—Deux mille! répondit-il avec une grande joie; mais, pour moi, cela ne m'étonne pas, je suis très répandu.—Le bruit va toujours croissant. Bon Dieu! quel tintamarre!—C'est que tous ces gens-là sont bien aises de nous voir ensemble! Oui, je vois sur leurs physionomies qu'ils sont bien aises. C'est une chose charmante pour eux d'être sûrs que nous voilà réconciliés. En effet, c'étoit bien dommage que les deux hommes de France les plus…—Monsieur le marquis, je crois, comme vous le dites, qu'ils sont bien aises; mais dépêchons-nous d'échapper à leurs applaudissemens.»
Ils étoient bien aises, car ils rioient de toutes leurs forces; et c'étoit visiblement à M. de B… que s'adressoient leurs applaudissemens maintenant dérisoires. Le marquis cependant paroissoit plus joyeux de leurs gaietés que je n'avois été fier de leurs hommages. Ce fut bien malgré moi, mais au grand contentement de mon compagnon illustre, qu'il fallut suivre les flots de cette multitude jusqu'à l'extrémité de la file. Là, je parvins, non sans beaucoup de peine, à m'ouvrir un passage dans les rangs un peu moins serrés de nos admirateurs. Là, je fis mes adieux à M. de B…, qui, ne les voulant pas encore recevoir, suivit mon cheval de toute la vitesse du sien. D'autres cavaliers aussi se mirent à galoper sur ses traces; mais ce n'étoit point à lui qu'ils en vouloient, puisque, l'ayant passé bientôt, ils ne ralentirent pas la rapidité de leur course. Je conservai quelque temps l'espérance de leur échapper par la fuite; mais, comme, après de longs et inutiles détours, je me vis sur le point d'être atteint, il me parut nécessaire d'essayer des moyens peut-être plus puissans pour écarter ces indiscrets persécuteurs.