Je me retournai sur eux, c'étoient des pages, j'en comptai huit: «Messieurs, que puis-je faire pour votre service?—Nous permettre de vous voir et de vous embrasser, me fut-il aussitôt répondu.—Messieurs, vous êtes bien jeunes, mais pourtant vous devez être raisonnables. Pourquoi donc, je vous prie, hasarder avec un galant homme une mauvaise plaisanterie qui peut avoir des suites fâcheuses?—Ce n'est point une plaisanterie, répliqua l'étourdi qui s'étoit chargé de porter la parole, nous serions désolés de vous offenser; mais, en vérité, nous mourons d'envie d'embrasser Mlle Duportail.—Non, dit un autre plus avisé, pas Mlle Duportail, mais le généreux vainqueur du marquis de B…»

Tandis qu'ils me parloient, je promenois sur la campagne des regards inquiets; je l'entrevoyois déjà ce fâcheux marquis! il s'approchoit à vue d'œil, et je tremblois pour mon rendez-vous. «Messieurs, je ne connois pas Mlle Duportail; mais, tenez, le temps me presse, finissons: s'il faut absolument que Faublas soit à la ronde embrassé, j'y consens, à condition cependant que vous allez attendre, arrêter et retenir sous quelque prétexte, pendant plusieurs minutes, ce cavalier que vous pouvez apercevoir d'ici. Vous me rendriez même un plus grand service si, pour plus de sûreté, vous vouliez l'engager à reprendre avec vous le chemin de Longchamps.»

Comme je parlois encore, un homme assez mal vêtu, que d'abord j'avois pris pour le laquais de l'un de ces jeunes gens, s'approcha de moi d'un air mystérieux. Alors, malgré le chapeau rabattu qu'il tenoit enfoncé sur ses yeux, je reconnus M. Després, le cher docteur de Luxembourg. Il me dit bien bas: «Je ne veux pas vous embrasser, moi; mais j'accours pour vous annoncer que Mme de Montdésir vous prie instamment de passer un instant chez elle.—Mme de Montdésir!… oui, oui, je comprends!… Mon cher, dites que j'en suis au désespoir, mais qu'il m'est absolument impossible de me rendre à son invitation avant deux bonnes heures.»

Cependant mes écervelés de pages tous ensemble me promirent d'arrêter et de remmener avec eux l'importun cavalier, qui n'étoit plus qu'à très peu de distance. Ils me le promirent, ils m'embrassèrent, ils me virent avec regret m'éloigner le plus vite possible.

Il étoit temps que j'arrivasse, Mme de Lignolle trouvoit les momens bien longs. Dès qu'elle me vit, elle m'accabla de reproches. «Mon amie, que vous êtes injuste! est-ce ma faute si cette femme a l'audace…?—Oui! c'est votre faute. Pourquoi connoissez-vous de pareilles créatures? Pourquoi m'avez-vous fait pour cette Mme de Montdésir une infidélité?—Bon! vous allez rappeler une querelle oubliée!—Oubliée? jamais! De ma vie je n'oublierai que j'ai sottement baisé la main de cette impertinente,… qui ose aujourd'hui se prévaloir…—Vous venez de l'en punir. Vous l'avez défigurée.—J'aurois dû la tuer!—Peu s'en est fallu. Elle est tombée du haut en bas de sa voiture brisée…—Du haut en bas! s'écria la comtesse avec beaucoup d'inquiétude. Mon Dieu! je l'ai peut-être dangereusement blessée?—Non; mais…»

Ici, pour calmer tout à fait Mme de Lignolle, je me hâtai de lui raconter la déconvenue de Justine; et je vous laisse à penser combien mon récit rapide, mais fidèle, amusa la comtesse, vive dans ses gaietés comme dans ses fureurs. Je craignois qu'à force de rire elle ne suffoquât. Je la serrai dans mes bras, croyant que l'heure du raccommodement étoit venue. Je me trompois: la cruelle Éléonore repoussa son amant. «Vous serez toujours, me dit-elle en reprenant sa colère, toujours le plus ingrat des hommes!… Depuis un siècle je péris d'amour et d'impatience; cependant c'est à moi qu'il laisse le soin d'inventer quelque moyen de nous réunir!—Mon amie, c'est inutilement que j'en ai tenté plusieurs.—Enfin je trouve un expédient favorable, je vole à ce Longchamps qui m'ennuie, j'y vole pour voir Faublas, uniquement pour le voir! il y vient en effet, mais afin d'avoir l'occasion de faire en même temps sa cour à mes deux rivales!—Éléonore, je te jure que non.—Et, pour comble de perfidie, le barbare! il arrange tout cela de manière que moi, dont la jalousie déchire le cœur, je me trouve justement placée entre mes deux mortelles ennemies!—Quoi! vous prétendez que c'est encore ma faute?—Oui, tâchez, menteur que vous êtes, tâchez de me persuader que c'est le hasard qui a voulu que la voiture de Mme de B… précédât la mienne.—Éléonore, je t'en donne ma parole d'honneur.—Elle a bien fait de s'en aller cette Mme de B…! vous avez bien fait de ne la pas suivre! je venois de l'entrevoir! Un moment plus tard je vous donnois à tous deux une leçon dont vous vous seriez souvenus!—Mon amie, si pourtant j'y étois venu pour elle, ne l'aurois-je pas suivie?»

Elle réfléchit un instant, et puis aussitôt elle m'embrassa; mais tout d'un coup: «Non, non! s'écria-t-elle, je ne suis pas encore convaincue! C'est donc parce qu'il vous a fallu nécessairement secourir Mme de Montdésir que vous me faites attendre ici depuis près d'une demi-heure?—Non, mon amie; j'ai été longtemps retenu par cet importun cavalier…—Qui vous parloit avec tant de feu, et que vous paroissiez entendre avec tant de plaisir?—De plaisir? non.—Que vous disoit-il donc de si beau, ce monsieur?—Il m'entretenoit de ma sœur.—Il la connoît?—Oui, c'est un parent…—Un parent?… mais cette fois je vous crois… parce que je l'ai bien examiné pour m'assurer si ce n'étoit pas encore quelque femme déguisée. Oh! vous ne m'attraperez plus, j'y prendrai garde, allez!—A propos, mon amie, dis-moi, n'as-tu pas vu ta tante à Longchamps?—Non, je ne voyois que toi; mais vous, Monsieur, vous avez pu faire attention à tous ceux qui vous entouroient.—J'ai fait attention à la marquise, parce qu'il m'a semblé qu'elle me regardoit.—Heureusement pour nous, dit la comtesse, elle n'a pas ses yeux de quinze ans.—Éléonore, si pourtant elle m'avoit reconnu?—Oh! que non, s'écria-t-elle… Faublas, ce seroit un grand malheur;… mais… mais il faut espérer que non.»

Déjà la comtesse me parloit d'un ton plus doux, et je l'eus bientôt persuadée de toute mon innocence. Alors elle parut avec transport m'entendre lui répéter cent fois les protestations d'un fidèle amour; mais je fus non moins affligé que surpris quand je vis qu'elle en refusoit les preuves. «Non! non! disoit-elle d'un ton absolu… Tu pleures, mon ami! Pourquoi donc?—Parce que vous ne m'aimez plus comme autrefois!—Davantage, Monsieur!—Autrefois jamais un refus…—Oui, lorsque vous n'étiez pas malade!… Tu pleures?… voyez donc, qu'il est enfant!»

Et ma très raisonnable maîtresse me fit mettre à ses genoux pour essuyer et baiser mes larmes.

«Faublas, il ne faut pas pleurer, tu me fais de la peine… Écoutez donc, mon ami; je me souviens du jour que dans mes bras vous avez perdu connoissance; votre maladie vous a encore bien fatigué depuis, ta convalescence ne fait que commencer: veux-tu mourir? Dame! vois, je mourrois aussi… Là, vraiment, ne seroit-ce pas dommage? tous deux si jeunes et nous aimant si bien! Ah! je t'en prie, Faublas, ne mourons que le plus tard que nous pourrons, afin de nous adorer le plus longtemps possible. Vous riez, Monsieur? est-ce que j'ai l'air risible, quand je parle raison?… Eh bien! voilà que déjà vous recommencez! tout ce que je dis et rien, c'est donc la même chose?… Finis, Faublas; finis, mon ami… Laissez-moi, Monsieur! laissez-moi. Je me fâcherai!… Dame! écoutez donc! mettez-y de votre côté un peu de courage!… Faublas, mon cher Faublas! ajouta-t-elle avec abandon, après m'avoir donné le baiser le plus tendre, ce n'est déjà pas pour moi une chose si facile que de résister à mes désirs: s'il faut en même temps triompher des tiens, je ne réponds pas d'en avoir la force.»