C'étoit avec raison qu'elle se défioit d'elle-même, mon adorable Éléonore, puisque, après quelques momens d'un voluptueux silence, elle me dit avec des soupirs entrecoupés et d'une voix tremblante: «Tu vois bien, mon ami, tu vois bien ce qui vient d'arriver? eh bien, en venant ici j'avois juré que cela ne seroit pas»; et tout de suite elle jura que du moins cela ne seroit plus. Or, comme je publie sa défaite, il faut avouer ses victoires: malgré mes efforts à chaque instant renouvelés, je ne pus une seconde fois obtenir de ma délicate maîtresse qu'elle oubliât ses chastes résolutions.

«Ma charmante amie, les heures fortunées s'écoulent bien vite! il faut déjà nous séparer.—Déjà!—Si j'arrivois trop tard, il me deviendroit impossible de faire à M. de Belcour une fable un peu vraisemblable; mon esclavage…—Un moment! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux; un moment encore! Faublas, nous nous quittons pour trois jours!—Pour trois jours?—Demain je vais au Gâtinois…—Au Gâtinois sans moi, pourquoi donc faire?—Hélas! sans toi. C'est ton père… Ton père me fera mourir de chagrin!… Cette fête, qu'elle sera triste! et, quand il m'étoit permis de croire que mon amant l'embelliroit de sa présence, je m'en faisois une idée si charmante!—Éléonore, tes pleurs me font un plaisir trop douloureux. Sèche tes pleurs, attends… que ma bouche…! Dis-moi, ma belle amie, dis, quelle est cette fête?—Être au milieu de mille gens indifférens, et ne pas rencontrer ce qu'on aime! se voir environnée de monde, quand on voudroit gémir dans un désert!—Dis-moi donc quelle est cette fête.—Tous les ans, au jour de Pâques,… tous les ans, depuis que j'existe,… la rosière a reçu de mes mains… L'année dernière j'ignorois encore ce que je faisois: je le sais maintenant! je le sais!… Du moins je flattois ma foiblesse de cette espérance que mon amant seroit là pour me consoler, pour me soutenir, si je venois à songer avec quelque frayeur que moi, qui couronne la sagesse, je ne suis pas sage… Hélas! je le dirai toujours: ce n'est point ma faute! je ne cesserai de le répéter: pourquoi m'ont-ils donné ce M. de Lignolle?… Ce que je dis là te fait de la peine, Faublas?… Va, rassure-toi: je n'ai pas de remords! pas même de regrets… Quelquefois seulement, depuis que ton père m'a fait de grands discours,… je me surprends réfléchissant sur les dangers sans nombre… Va, rassure-toi: tant que tu m'aimeras, ne crains pas que je t'abandonne! et, quand tu ne m'aimeras plus,… quand tu ne m'aimeras plus, je trouverai dans mon désespoir ma dernière ressource. Rassure-toi… Tu pleures! Tiens, mon ami, viens, viens m'embrasser; viens, que nos larmes se confondent! Demain je pars, dimanche la triste fête a lieu; le lundi, de très bonne heure, tout le monde revient. Je ramène, avec ma tante, Mme de Fonrose qui nous aime tant; Mme de Fonrose et moi nous concertons quelque heureux stratagème qui puisse te rendre à ton Éléonore dans la soirée même du lundi.»

Quoiqu'il fût déjà tard, quoique la marquise m'attendît, quoique mon père dût s'impatienter de ma longue absence, je répétai cent fois mes adieux à Mme de Lignolle avant de la pouvoir quitter.

Enfin pourtant nous trouvâmes assez de force pour nous séparer, et je courus chez Justine joindre Mme de B…


La marquise avoit les yeux rouges, la respiration difficile, la figure très altérée; elle me vit pourtant avec quelque plaisir m'emparer de sa main, qui fut aussitôt vingt fois baisée. «Étoit-il tout à fait impossible, me dit-elle avec infiniment de douceur, que vous me fissiez un peu moins attendre?» Puis, sans me donner le temps de lui répondre, affectant de la joie et me regardant avec complaisance: «Le voilà tout à fait bien, poursuivit-elle. Croiroit-on que ce jeune homme étoit, il y a douze jours, si dangereusement malade? Le croiroient-elles, ces femmes qui tout à l'heure, à Longchamps, s'émerveilloient de lui voir ce teint de lis et de rose, ne se lassoient point d'admirer son éclat, sa beauté, sa fraîcheur, sa…» Mme de B… parut se faire violence pour n'en pas dire davantage. Son regard, qui s'étoit animé, redevint triste, incertain, pensif. D'une voix foible et traînante elle reprit: «Je ne me serois point avisée d'aller là, si j'avois pensé que vous y dussiez venir! Le moyen de deviner, le moyen d'imaginer que vous étiez en état de paroître en public, quand, depuis huit jours, la petite de Montdésir attendoit vainement l'annonce de votre visite particulière…—Ah! ne m'accusez point! je n'ai pu me rendre à votre invitation. Mon père m'a suivi partout, aujourd'hui même il étoit à Longchamps avec moi…—Ne m'y avez-vous pas vue, à Longchamps? me demanda-t-elle avec une espèce d'inquiétude.—Oui, je ne vous ai point saluée, de peur…» Elle m'interrompit avec un cri de joie. «J'osois m'en flatter qu'il m'avoit bien reconnue, et que c'étoit seulement par discrétion… Recevez mes remercîmens, je vous reconnois à ce trait-là; à ce procédé généreusement délicat, je reconnois… l'ami de mon choix.—Ma chère maman, pourquoi donc n'avez-vous fait que paroître à cette promenade magnifique dont vous étiez le principal ornement?—Le principal?… non,… non, je ne le crois pas… Au reste, je ne suis partie qu'à l'instant où j'ai vu la foule se porter autour de vous.—C'est-à-dire que vous avez pu voir aussi l'accident de Justine?» Un sourire vint effleurer les lèvres de la marquise. «Oui, je l'ai pu voir aussi, son accident», dit-elle. Et d'un ton très sérieux elle ajouta: «Mais cet accident l'a-t-il assez punie? Je suis bien aise que vous me disiez devant elle ce que vous en pensez; c'est pour cela que, si vous ne vous ennuyez pas trop ici, nous l'attendrons.»

Nous ne l'attendîmes pas longtemps, car à l'instant même on lui ouvrit son antichambre. Un galant cavalier lui parloit très haut: «Ces jeunes gens m'ont accueilli, fêté, caressé! Moi, je ne sais pas résister à des manières obligeantes, aux prévenances des gens qui m'aiment! Cependant l'autre gagnoit sur moi beaucoup d'avance. Quand j'ai vu cela, je suis revenu à Longchamps, tout exprès pour toi, mon enfant: ta physionomie m'avoit frappé.—Est-ce que je me trompe? me dit Mme de B… Est-ce que ce n'est point…?—Vous ne vous trompez pas! A sa voix comme à ses discours je crois aussi le reconnoître.—Oh! c'est lui! c'est lui! sauvons-nous.» Il n'y avoit pas un moment à perdre; nous courûmes à la porte qui communiquoit chez le bijoutier. «Bon Dieu! s'écria la marquise, qu'ai-je fait de la clef?» Une armoire très haute, mais très étroite, et fort heureusement assez profonde, pratiquée dans une encoignure, à côté de la cheminée, nous offrit un dernier asile. Mme de B… s'y jeta la première. «Vite, Faublas!» Je n'eus que le temps de me précipiter après elle et de fermer la porte sur nous.

Ils entrèrent dans l'appartement que nous venions de leur abandonner. «Oui, continua-t-il, ta physionomie m'avoit frappé. Je mourois d'envie de te parler.—Vous m'avez donc bien reconnue?—Tout de suite! mais peux-tu me faire une question pareille, à moi qui sais toutes les figures par cœur?—Ah! c'est que ce superbe attelage, cette brillante voiture, la grande parure où j'étois, tout cela pouvoit bien me rendre méconnoissable.—Aux yeux de tout autre, oui; mais aux miens! tu as donc oublié comme je suis physionomiste?… A propos de ton équipage, quel est, je t'en prie, le magnifique mortel qui se ruine pour toi? le chevalier de Faublas peut-être?—Eh bien, oui! un plaisant freluquet!

—Entendez-vous l'impertinente?—Taisez-vous, me répondit la marquise.—Pourtant, reprit M. de B…, il me semble que tantôt tu le lorgnois à Longchamps?—Lui! ce morveux! c'étoit vous que je regardois.—Je te plais donc?—A qui ne plaisez-vous pas?—Il est vrai que j'ai la physionomie du monde la plus heureuse, je ne rencontre que des gens qui m'aiment! Encore aujourd'hui, tu as pu voir à Longchamps la joie que ma présence leur donnoit à tous! Oui, tout le monde paroissoit content.—Personne ne l'étoit plus que moi, je vous assure.—Cependant, ma pauvre petite, il venoit de t'arriver une aventure assez désagréable. Quelle est cette femme qui t'a si maltraitée?—Une petite catin!

—Mais voyez donc cette…—Taisez-vous», me dit encore Mme de B… Son mari continua: «Elle avoit un domestique à livrée!—Bon! une livrée d'emprunt.—Ton joli phaéton est bien endommagé.—J'en suis d'autant plus fâchée que c'est le présent d'une dame de mes amies…»