A ce dernier outrage du capitaine, la comtesse devint furieuse, et, pour toute réponse, elle lui jeta à la tête un flambeau qui se trouva sous sa main. Je vis l'instant où le brutal alloit rendre coup pour coup. De la main gauche j'arrêtai son bras déjà levé, et, de la droite prenant le géant au collet, je le repoussai si vigoureusement que je l'envoyai chercher à reculons, jusqu'au bout de l'appartement, un appui contre la croisée, qu'il brisa. Si le balcon n'eût retenu le capitaine, il descendoit par la fenêtre. «Bien! ma chère Brumont, bien! crioit Mme d'Armincour: il faut le tuer; tuons-le, ce grand coquin, qui me fait mourir de peur, qui insulte mon enfant et qui veut la battre!» Je n'avois pas besoin des encouragemens de la marquise; j'étois si transporté de colère qu'ayant aperçu sur un fauteuil l'épée de M. de Lignolle, qu'il y avoit laissée la veille en se déshabillant chez sa femme, je m'élançai pour la saisir. Rosambert, qui seul conservoit quelque sang-froid dans une scène aussi scandaleuse, courut à moi. «Malheureux! me dit-il, si vous la tirez, vous allez vous trahir.»
Cependant le capitaine, assis sur les débris de la fenêtre, me regardoit d'un air étonné, se contemploit lui-même avec surprise, rioit d'un gros rire et disoit: «C'est pourtant bien cette morveuse qui, du premier coup, m'a campé là! A-t-elle des bras de fer? ou ne suis-je plus qu'un homme de paille? Corbleu! ce que c'est que d'être pris au dépourvu! un enfant vous battroit!… Mais cette épée qu'elle vouloit tirer contre moi! qu'est-ce que j'aurois donc pris pour me défendre, Mademoiselle? une épingle noire? (Enfin il crut devoir se relever.) Adieu, les charmantes dames; adieu, mon pauvre frère; adieu, mon aimable petite sœur. Je me souviendrai de la bonne réception que vous m'avez faite. Corbleu! je ne m'en vais pas loin, et j'aurai l'œil sur votre conduite. Laissez-moi faire.» Il sortit.
«Monsieur, c'est vous que j'admire, dit alors Mme de Lignolle à son mari. Votre tranquillité me fait plaisir! Vous m'auriez donc laissé tuer sans changer seulement de place?» Il lui répondit d'un air préoccupé: «Oui, oui… Plaît-il?… Ah! je vous demande pardon: mon corps étoit là, mon esprit ailleurs… Je médite le plan d'un nouveau poème: il aura huit vers, celui-là;… j'irai peut-être jusqu'à la douzaine;… et, puisque le docteur assure que l'équilibre ne se rétablira pas, je veux justifier les éloges qu'il donne à mon… génie, comme il dit; je veux que cet ouvrage soit un… petit chef-d'œuvre, comme il appelle les autres! et je vous quitte pour travailler sans relâche à cela.»
Quand il fut parti, nous perdîmes quelques minutes à nous regarder tous en silence. Chacun de nous, peut-être étonné du présent et inquiet de l'avenir, prenoit tout bas conseil des circonstances. Mme de Fonrose la première ouvrit la bouche pour nous recommander beaucoup de prudence; la marquise s'écria qu'il falloit que le chevalier ne revît jamais sa nièce: sa nièce protesta qu'il valoit mieux mourir que de renoncer à moi; moi, par un regard plein d'amour, j'assurai mon Éléonore de ma constance inébranlable, et je jurai que son grossier beau-frère me feroit bientôt raison des insolens discours qu'il s'étoit permis de lui tenir, et des inquiétudes qu'il osoit nous donner. «Voilà, dit enfin Rosambert, une très mauvaise résolution. Vous devez, mon ami, pour l'intérêt commun, dissimuler votre ressentiment contre le vicomte; vous n'avez rien à faire que d'attendre les événemens: madame, quand elle ne pourra plus cacher son état, en fera la confidence à son mari. Il faudra bien que celui-ci, comme tant d'autres, prenne doucement la chose et avoue l'enfant. Le capitaine pourra crier, j'en conviens; mais c'est alors, Faublas, que vous vous montrerez. Vous irez dire deux mots à ce marin qui ne sait pas vivre; et je vous connois! tout sera fini.»
Tout le monde ayant reconnu que le conseil de Rosambert étoit infiniment sage, Mme d'Armincour, en sanglotant, me remercia de ce que j'avois défendu sa nièce, me supplia de vouloir bien la défendre toujours, et m'ordonna de m'en aller pour ne plus revenir. «Pauvres enfans! ajouta-t-elle en nous voyant aussi pleurer, votre peine me fend le cœur; mais il faut, il le faut… Ah! Monsieur de Rosambert, pourquoi celui-là n'est-il pas son mari!…—Viens ce soir, murmuroit tout bas mon Éléonore, à minuit… Nous avons mille choses à nous dire… Viens.—Oui, ma charmante amie, oui.—De bonne heure, parce que la marquise doit aller aux fiançailles d'une parente, et ne reviendra pas souper.»
Malgré sa tante, elle s'étoit jetée dans mes bras, elle me tenoit pressée sur son sein, elle me faisoit mille caresses, et même elle baisoit avec transport mes plumes, mon fichu, ma ceinture et ma robe, comme si elle eût pris congé de mes habits, comme si elle eût deviné qu'elle ne devoit plus voir Mlle de Brumont.
On ne parvint que difficilement à nous séparer. «Ah! Madame la baronne, restez du moins quelque temps avec elle, et tâchez de la consoler.—Je le veux bien, répondit-elle: M. de Rosambert a sa voiture, qu'il vous ramène. Dans une heure, je vous rejoins chez le baron.
—En voilà une qu'il faut plaindre, me dit le comte, car elle paroît avoir pour vous un attachement véritable.—Rosambert, croyez-vous que je ne l'aime pas?—La bonne question! Je sais bien que vous les aimez toutes.—Oh! celle-là, c'est de tout mon cœur; je la préfère…—A Sophie?—A Sophie!… non,… non pas à Sophie.—A Mme de B…?—Oui, mon ami.—Tant mieux! s'écria-t-il… Tant mieux pour moi: cela me venge. Mais tant pis pour cette aimable enfant: car voilà certainement d'où vient la haine que la marquise lui porte.—La haine?—Assurément; pensez-vous que ce puisse être une autre que Mme de B… qui ait écrit cette lettre pseudonyme au vicomte?—Ah! Rosambert, pouvez-vous la soupçonner d'une…—Mon ami, vous ne vous défiez pas assez de cette femme-là.—Mon ami, vous vous en défiez trop… Au reste, je vous le demande en grâce, parlons d'autre chose.—Volontiers! aussi bien je veux vous apprendre une nouvelle qui va vous réjouir et vous étonner: je me marie demain.—Et vous voulez que cette nouvelle-là m'étonne? Votre convalescence est affermie: il est clair que vous allez vous marier tous les jours.—Ne croyez pas que je badine. C'est très sérieusement que je me marie.—Très sérieusement!—Oui, sérieusement; au pied des autels.—Il n'est pas possible. On n'en a pas entendu parler.—Il y a cependant plus de quinze jours qu'il en est question. On m'a fait donner ma parole d'honneur de n'en rien dire à qui que ce soit, sans distinction: les grands parens, qui craignoient l'opposition de tout le reste de la nombreuse famille, ont exigé le plus profond secret; ils ont même acheté la dispense des bans. Ma mère aussi me recommandoit le silence; elle trembloit que ce mariage avantageux ne vînt à manquer par quelque indiscrétion.—Je ne reviens pas de ma surprise. Quoi! Rosambert, à vingt-trois ans, a pu se déterminer…—Il l'a fallu. D'abord c'est la comtesse de ***, vous savez bien, la confidente de Mme de B…!—Oui.—C'est elle qui s'est mêlée de cette affaire avec une chaleur… De quelque prétexte qu'elle ait essayé de couvrir l'intérêt extrême qu'elle y mettoit, je ne me suis point abusé sur ses véritables motifs. Il ne m'a pas été malaisé de sentir qu'elle le faisoit moins pour m'obliger que pour désoler son ancienne amie; et sur cet article, j'en conviens, il étoit difficile qu'elle eût plus de bonne volonté que moi: la marquise d'ailleurs m'a pressé…—La marquise?—Oh! dès qu'on parle d'une marquise, il croit que c'est la sienne. Non, Chevalier, celle-là n'est pas folle de vous; c'est la marquise de Rosambert. La marquise m'a pressé, prié, conjuré; elle a pleuré même. On ne résiste pas aux larmes d'une mère! Je me suis donc laissé fléchir. Ce soir je signe le contrat; demain j'épouse vingt mille écus de rente et une jolie fille.—Jolie?—Oui, vraiment: l'air un peu niais cependant, et d'une innocence… à faire mourir de rire.—Quel âge?—Pas tout à fait quinze ans. Oh! c'est une éducation tout entière dont je me charge.—Son nom?—Vous le saurez après-demain. Tenez, venez après-demain, de bonne heure, je vous ferai, sans façon, déjeuner au lever de la mariée. Aimez-vous les mines du lendemain? Aimez-vous à voir une toute nouvelle femme, un peu gênée dans sa marche, les yeux battus, l'air encore tout étonné? Vous riez!—Oui, vous me faites penser à quelqu'un.—Il a raison! Je suis admirable, en vérité! je me tourmente à lui peindre ce qu'il connoît mieux que moi! Ne lui sont-ils pas familiers ces airs du lendemain? N'a-t-il pas vu la charmante Lignolle et la belle Sophie? Et que sais-je? d'autres peut-être dont il ne m'a point parlé!… Mais n'importe, Chevalier, vous pourrez goûter un nouveau genre de plaisirs, faire d'intéressantes observations, vous rendre compte à vous-même de ce que vous éprouverez auprès d'une Agnès fraîchement épousée, dont cette fois ce ne sera pas Faublas qui aura causé les petites douleurs secrètes, le charmant embarras.—Voilà bien, mon cher Rosambert, les idées d'un franc libertin.—Ne faites donc pas l'enfant. Ne vous en défendez point… Moi qui vous parle, ne trouverai-je pas mon compte à cela? N'aurai-je pas aussi mes jouissances? Ne serai-je pas encore plus enivré du bonheur que quelqu'un m'enviera très inutilement?… Je connois les petits inconvéniens de l'hymen; je connois le plus inévitable de tous, surtout quand on a l'honneur d'être l'intime ami du chevalier de Faublas; mais cette fois, Monsieur le vainqueur, ne vous applaudissez pas d'avance d'une conquête nouvelle. Je compte, et je vous en avertis avec confiance, je compte ne jamais aller grossir l'universelle confrérie.—Bon! voilà encore une exception; et c'est Rosambert, Rosambert, qui, même la veille des noces, a déjà le langage des époux! Il ne doit pourtant pas avoir oublié combien de fois l'aveugle entêtement de ces messieurs a fourni matière à ses plus piquans sarcasmes. Tous en général conviennent qu'il n'y en a pas un qui ne le soit, et chacun en particulier vient vous affirmer que lui ne l'est pas. Et vous aussi, Rosambert, vous aussi!—Faublas, écoutez-moi, et dites vous-même si je n'ai pas quelques raisons d'attendre une autre destinée. Qu'un vieux garçon rassasié de plaisirs, épuisé par d'anciennes bonnes fortunes, dégoûté du monde qu'il ennuie et des femmes qui le délaissent; qu'un vieux garçon, d'ailleurs éclairé par la constante expérience des temps passés et de l'âge présent, ose cependant braver à la fois son siècle et l'avenir; qu'en épousant une jeune femme, il nous porte à tous l'impertinent défi de le faire ce que tant d'autres ont été faits par lui; cela crie vengeance: la foule des célibataires doit en ce cas se réunir pour conjurer le châtiment du fanfaron. Mais moi qui commence à peine mon printemps, que le monde recherche, que les femmes caressent, moi qui ne saurois refuser à la mienne aucune espèce de plaisirs…—C'en est assez, Rosambert, n'achevez pas, je vous en supplie, vous me causez trop de surprise. Il faut que l'hymen ait de bien puissans prestiges pour obscurcir ainsi les meilleurs jugemens. Je ne vous reconnois plus! C'est au point que, si j'avois moins de chagrin, je me moquerois de vous.—Vraiment!… Il faut que j'y prenne garde; vous me donnez une véritable épouvante… Allons… Eh bien! me voilà déjà résigné. Je prends mon parti d'avance, en galant homme. Je promets bien, quoi qu'il puisse arriver, qu'on me trouvera toujours moi-même… Oui! si la jeune femme a quelque affaire de cœur, il faudra qu'elle soit horriblement maladroite pour que je m'en aperçoive, je vous assure. Je crois qu'on ne peut pas mieux réparer ses torts, Chevalier. On ne peut pas mieux commencer! Je vous mets à votre aise.—Moi, Rosambert? Ah! puisse tout le monde, autant que Faublas, respecter vos heureux liens! Ces maximes que je répétois tout à l'heure, ce sont les vôtres. Je n'en eus jamais de pareilles. Jamais je n'ai séduit, je me suis trouvé toujours entraîné: la marquise fut mon premier attachement; Sophie est mon unique passion; Mme de Lignolle sera mon dernier amour. Dieu vous entende et vous en préserve!»
Cependant Rosambert avoit affaire chez lui; nous nous y rendîmes ensemble, nous y causâmes pendant à peu près deux heures, et le temps ne me parut pas long: car le comte me permit de l'entretenir sans cesse de mon Éléonore. Enfin on me reconduisit à l'hôtel. Mme de Fonrose sortoit de l'appartement de mon père comme j'y entrois: le baron paroissoit fort animé; la baronne étoit pâle et tremblante. «Eh bien! s'écrioit-elle avec un dépit mal déguisé, nous tâcherons que le désespoir de cette perte ne nous fasse pas tourner la tête… Vous voilà, belle demoiselle? donnez-moi la main jusqu'à ma voiture… Chevalier, si vous voyez bientôt votre cruelle marquise, dites-lui que je la perdrai, dussé-je me perdre avec elle.»