Lorsque j'eus quitté mes habits de femme, nous nous mîmes à table, M. de Belcour et moi, quoique nous n'eussions pas plus d'appétit l'un que l'autre. «Mon père, vous ne mangez pas?—Mon fils, je suis malade d'inquiétude et de chagrin… Mais vous non plus, vous ne touchez à rien?—J'ai ma migraine.—Votre migraine! je vous conseille d'y renoncer. Elle ne réussira pas cette fois… Mon fils, lisez le dernier article de cette lettre que j'ai reçue l'autre jour par la petite poste:
On croit devoir aussi vous avertir que Mlle de Brumont a passé la nuit dernière chez Mme de Lignolle, et que c'est encore la baronne de Fonrose qui l'y a conduite.
—Un écrit anonyme, mon père!—Fort bien, mon fils! mais oserez-vous dire que le fait n'est pas vrai?… Mon fils, vous ne sortirez plus le soir… Et Mme de Fonrose, ajouta-t-il d'une voix fort altérée, Mme de Fonrose n'abusera plus de ma confiance… Elle ne me trahira plus, l'ingrate baronne!… Mon ami, je suis homme, et par conséquent sujet à l'erreur. Quelquefois je m'égare; mais, dès que j'aperçois l'abîme, je fais un pas en arrière, et je change de route. Mon ami, poursuivit-il en prenant mes mains dans les siennes, ne voulez-vous m'imiter que dans mes foiblesses? Ne l'avois-je pas bien dit que vous finiriez par la perdre, cette enfant si malheureuse et si charmante?—Qui? Sophie?—Non, Mme de Lignolle!—Mme de Lignolle!—Puisqu'elle est enceinte, puisque désormais son mari ne peut croire… Comment fera-t-on pour la sauver?—Oh! ne m'en parlez pas. Depuis ce matin je cherche en tremblant quelque moyen de l'arracher aux malheurs qui la menacent. C'est en vain que je me tourmente. Je suis au désespoir!—Son beau-frère est arrivé: vous venez déjà d'avoir ensemble une terrible scène!… Mon fils, connoissez-vous le capitaine?—De réputation, mon père.—Savez-vous qu'elle est affreuse et grande, sa réputation?—Affreuse et grande, je le sais.—Savez-vous que le vicomte de Lignolle a souvent touché Saint-Georges?—Souvent?… Je le veux croire.—Savez-vous que cet homme-là s'est battu deux cents fois peut-être?…—Tant pis pour lui.—Qu'il n'a jamais été blessé?—Il n'est pourtant pas invulnérable sans doute!—Qu'il a mis bien des pères de famille au désespoir?…—Monsieur le baron, que vous importe?—Que sa fatale épée a moissonné des jeunes gens de la plus grande espérance?—Eh! mon père, il ne faut peut-être qu'un jeune homme obscur pour les venger tous.—Mon fils, le capitaine ne peut manquer de savoir bientôt que Mlle de Brumont est l'amante de Mme de Lignolle; j'avoue qu'il découvrira plus difficilement que Mlle de Brumont est le chevalier de Faublas; mais enfin,… tôt ou tard tout semble nous assurer qu'il le découvrira. Mon fils, que ferez-vous alors?—Ce qu'il faudra faire? Voilà, Monsieur le baron, permettez-moi de le dire, une étrange…—A Dieu ne plaise, s'écria-t-il, à Dieu ne plaise que je veuille outrager ton jeune courage! je t'avoue même, ajouta-t-il en m'embrassant, que la fière simplicité de tes réponses m'a fait un plaisir extrême; et moi aussi, quelquefois, je suis fier; mais c'est de mon fils! c'est dans mon fils que j'ai mis tout mon orgueil! Tu ne sais pas comme je jouissois quand je te voyois, à peine adolescent, n'avoir plus d'égal dans aucun de tes exercices: tantôt ramener, couvert d'écume et brisé de fatigue, un fougueux cheval, que les plus fameux écuyers ne montoient qu'en tremblant; tantôt, avec le fusil, l'arc ou le pistolet, frapper du premier coup l'oiseau que tous les tireurs avoient manqué; tantôt, dans un assaut public, aux yeux d'une nombreuse jeunesse, toujours étonnée, battre ou désarmer tout ce qu'il y avoit de maîtres dans le régiment nouvellement arrivé. Chacun alors, décernant au jeune chevalier le prix des armes, venoit me féliciter de l'avoir pour fils. Cependant, je me l'avouois tout bas avec une sorte d'impatience, et non sans quelque espèce d'inquiétude: ta supériorité ne seroit bien consacrée que lorsqu'un événement toujours fatal t'auroit obligé de subir une dernière épreuve, trop communément malheureuse, une épreuve pour le succès de laquelle, sans le courage, l'adresse n'est rien. Tu l'as trop tôt soutenue, cette épreuve; mais tu l'as soutenue plus que bien, j'ose le dire. Si la colère l'eût moins aveuglé, ce M. de B…, qui jouit de quelque réputation dans les armes, il auroit pu t'admirer à la porte Maillot, lorsque, avec une dextérité merveilleuse, avec un imperturbable sang-froid, maîtrisant le fer ennemi comme s'il eût encore été question de recevoir seulement un coup de fleuret, tu déployois dans ce combat devenu inégal autant d'habileté que de force, autant de vaillance que de magnanimité. Alors vraiment je reconnus que Faublas, aussi intrépide qu'adroit, ne rencontreroit jamais de vainqueur. Alors, surpris de voir dans un jeune homme de seize ans la réunion d'un talent peu commun et d'une vertu plus rare, ton heureux père, au comble de la joie, se rappela qu'il ne s'étoit reposé que sur lui-même du soin de veiller à ton éducation, et ne put, sans quelque mouvement d'orgueil, contempler son ouvrage. Alors aussi, poursuivit M. de Belcour en m'embrassant encore, je me reprochai d'avoir attendu l'événement pour rendre justice au plus digne des fils; et toi, Faublas, pardonne-moi mes premières défiances. Va! si c'est un crime de n'avoir pas cru d'avance aux vertus qui ne m'étoient pas encore prouvées, tu m'en vois puni; va! j'étois autrefois moins tourmenté de la crainte qu'elles ne te manquassent que je ne le suis maintenant de la certitude que tu les possèdes au suprême degré. Oui, mon ami, c'est l'excès de ton courage et de ta générosité qui cause aujourd'hui mes plus vives alarmes. Permets-moi de te demander plusieurs grâces.—Des grâces?…—Je te prie de ne point aller à ton ennemi, je te prie de l'attendre. S'il te vient chercher, eh bien! tu feras ton devoir. Néanmoins je te supplie de n'accorder le combat qu'à cette expresse condition que vous pourrez l'un et l'autre amener un témoin. Je veux voir ta seconde affaire, plus dangereuse que la première; je veux, par ma présence, t'obliger à revenir vainqueur. Faublas, gardez-vous d'avoir pour le vicomte de Lignolle les magnanimes ménagemens dont vous usâtes envers le marquis de B… Peu s'en fallut, je m'en souviendrai toujours, peu s'en fallut que votre générosité ne me coûtât mon fils. Avec le vicomte, tu n'en serois pas quitte pour une meurtrissure; jamais le capitaine n'a porté de coups qui ne fussent mortels; et, je te le répète, c'est un homme encore plus féroce que redoutable, un duelliste de profession. Si sa bravoure n'avoit été d'ailleurs quelquefois utile à l'État, il eût depuis longtemps, pour la vengeance publique, porté sa tête sur un échafaud. Son existence atteste le malheureux oubli de la plus sage de nos lois. Songes-y, Faublas; quand le moment sera venu de le combattre, alors je t'en conjure, songe à ton père, à ta sœur, à ta Sophie, à Mme de Lignolle s'il le faut. Alors, pour ta propre sûreté, pour le salut de tous, pour la tardive satisfaction de cent familles, immole la victime dont le Ciel te demande le sang. Celui-là, tu le sais bien, doit recevoir la mort qui se fait un affreux plaisir de la donner; frappe sans pitié, frappe, purge la terre d'un monstre, et déjà ta jeunesse n'aura pas été tout à fait inutile au repos des hommes… Mais, s'écria M. de Belcour, il me vient une réflexion vraiment inquiétante. Depuis trop longtemps des voyages, des maladies, plusieurs malheurs, t'ont forcé de négliger tout à fait tes exercices. Il y a sept mois, plus de sept mois, que tu n'as manié de fleuret. Mon Dieu! si tu avois perdu quelque chose de cette agilité prodigieuse qu'on admiroit et qui s'entretient surtout par l'habitude; si tu n'avois plus le coup d'œil si prompt, les mouvemens si sûrs! Mon Dieu! si tu n'étois plus que de la seconde force! Essayons ensemble, essayons tout à l'heure. Tu n'as pas faim? ni moi non plus… Tes fleurets, où sont-ils? Ah! je t'en prie, donne!… quand ce ne seroit que pour me tranquilliser. Je t'en prie, mon ami, donne vite… Bon! je regrette bien de ne pas pouvoir opposer une résistance égale à l'attaque; mais du moins je me défendrai le moins mal que je pourrai. Je suis en garde, va… Ce n'est pas cela, mon fils! ce n'est pas cela! Vous me ménagez! Faublas, je vous ordonne de déployer toutes vos forces.—Vous le voulez, mon père? allons.»
En deux minutes il para vingt coups, il en reçut trente. «Bien! s'écria-t-il, parfaitement bien! mieux qu'autrefois! vraiment, je le crois. Oui! plus de souplesse encore, et de vigueur, et de rapidité! c'est l'éclair, c'est la foudre! Jamais, poursuivit-il en passant plusieurs fois la main sur sa poitrine, jamais tu ne m'as donné de coups si forts, de coups qui m'aient fait tant de mal;… non, tant de plaisir!… Rends-moi pourtant un autre service: prends tes pistolets, descends dans le jardin, amuse-toi à tirer quelques oiseaux… Je t'en supplie!» J'obéissois, il me rappela. «Je ne puis trop me hâter de t'apprendre une nouvelle qui doit te combler de joie. Samedi, sans autre délai, nous partirons pour tâcher de trouver Sophie.—Sophie? samedi? Voilà, comme vous le dites, une nouvelle qui m'enchante!—Va dans le jardin, mon ami, va.»
J'y descendis, non pour troubler d'heureux oiseaux dans leurs amours, mais pour rêver aux miennes. Samedi, nous partons! nous allons chercher et trouver Sophie: quel bonheur!… Mais que dis-je! et que deviendra Mme de Lignolle? Quitter mon Éléonore! la quitter maintenant! dans cinq jours! malheureux!
Je me précipitai dans l'appartement de mon père. «N'y comptez pas, Monsieur le baron! n'y comptez pas! Qui! moi! perfide avec lâcheté, je sortirois de Paris quand le capitaine vient m'y chercher? j'abandonnerois la mère de mon enfant, au moment où ses ennemis s'assemblent autour d'elle? N'y comptez pas, Monsieur le baron! je vous proteste qu'il n'en sera rien.»
Mon père demeura si stupéfait qu'il ne put me répondre. Et moi, sans attendre que, revenu de sa première surprise, il s'expliquât, je courus à ma chambre, où je m'enfermai pour écrire.
Ma chère Éléonore, ma charmante amie, je suis au désespoir: ce soir, nous ne nous verrons pas. Mon père sait tout; il faut que ta tante soit plus instruite que tu ne le crois; ta tante seule peut avoir fait passer à M. de Belcour l'avis fatal qui nous enlève une nuit fortunée. Hélas! il est donc vrai que tout le monde se réunit contre deux amans! Il est donc vrai que tout le monde, en conjurant ta perte, ose m'attaquer dans la plus chère moitié de moi-même! Sois tranquille, cependant, sois tranquille, Faublas te reste, Faublas t'adore; ton amant, quoi qu'il puisse arriver, perdra la vie plutôt que de t'abandonner.
Ma belle maman,
Vous aurois-je offensée par quelque nouvelle étourderie? Il y a dix-huit mortels jours que je suis privé du bonheur de vous voir. Ah! pardonnez-moi, si je suis coupable; et, si je ne le suis pas, daignez reconnoître vos torts et les réparer: donnez-moi pour demain l'heure du rendez-vous. Ma belle maman, vous m'avez promis conseil, amitié, secours, protection: c'est tout cela que je réclame. Mon père veut m'emmener avec lui, dans cinq jours, pour aller chercher Sophie; et je dois aujourd'hui craindre plus que la mort ce départ qui faisoit, il n'y a pas longtemps, l'objet de mon plus cher désir. Vous, ma belle maman, qui savez remédier à tout, ne pourriez-vous pas remédier à cela? Je vous supplie de ne pas m'abandonner à moi-même dans une conjoncture aussi difficile. Je vous supplie de ne me point refuser pour demain vos avis, par lesquels je vous promets de me conduire.
Je suis, avec la reconnoissance la plus vive, avec l'amitié la plus tendre, avec le plus profond respect, etc.