«Tiens, Jasmin, va vite chez La Fleur et chez Mme de Montdésir. Prends l'habit bourgeois, prends les précautions ordinaires et regarde bien si, dans tes courses, tu n'es suivi de personne.—Monsieur, me dit-il à son retour, Mme de Montdésir…—Mme de Montdésir! Mme de Montdésir! La Fleur, d'abord.—Vous voulez donc que je commence par la fin?… Monsieur, je n'apporte pas de réponse de La Fleur. Je venois de lui remettre votre billet quand il m'a dit: «Jasmin, aimes-tu les coups de bâton?—Non-da, lui ai-je répondu.—Eh bien! mon bon ami, a-t-il répliqué, vois-tu dans le café qui est en face de l'hôtel cet officier grand comme un monde?—Il n'a pas l'œil bon! ai-je encore répondu.—Eh bien, mon bon ami, a-t-il encore répliqué, je crois qu'il vient de t'apercevoir de cet œil-là. Sauve-toi vite, si tu ne veux compromettre ma maîtresse et ton dos.» Alors, Monsieur, je n'ai plus rien répondu; mais, sans me le faire répéter deux fois, j'ai pris mes jambes à mon cou, et me voilà.—De sorte que, grâce à ta bravoure, je n'ai pas de nouvelles de Mme de Lignolle?—Monsieur, je ne vous en aurois pas apporté davantage, quand je me serois fait échiner par ce grand diable.—Il faudra pourtant bien que tu y retournes.—Oui, ce soir; le géant n'y sera peut-être plus.—Enfin, Mme de Montdésir?—Elle m'a recommandé de vous assurer qu'elle s'ennuyoit bien de n'avoir plus l'honneur de votre visite; qu'au reste, elle alloit envoyer tout de suite votre billet, qu'on attendoit depuis plusieurs jours, et que, demain matin, vous auriez la réponse.»
Elle vint en effet de bonne heure, la réponse: ce n'étoit pas Mme de Montdésir qui l'avoit écrite.
Oui, j'empêcherai ce départ; mais n'avois-je pas raison de dire que votre Sophie vous étoit moins chère? Quoi qu'il en soit, puisque enfin vous en témoignez le désir, nous pourrons, ce soir, à sept heures, nous rencontrer où vous savez bien.
J'appelai mon domestique: «Allons, Jasmin, du cœur. Hier au soir, si tu n'en avois pas manqué, tu aurois pu rejoindre La Fleur; va donc ce matin, va voir si le capitaine est toujours à son poste.»
Il y étoit déjà. Mon bon Jasmin, qui, piqué de mes reproches, venoit de s'aventurer un peu plus que la veille, n'avoit encore échappé que par une prompte fuite au géant persécuteur. Je reconnus alors que, si mon domestique n'étoit puissamment encouragé, ma commission ne s'achèveroit pas. Je fis donc honnêtement dîner l'infatigable courrier, qui, muni d'un nouveau courage, partit résolument pour son nouveau message plus malheureux que tous les autres. Mon pauvre Jasmin revint éclopé: «Cette fois, Monsieur, j'ai pénétré jusque dans la cour; mais le grand diable m'est tout de suite tombé sur les épaules. Il a crié: «Que demandes-tu?» J'ai répondu: «Ce n'est pas vous, Monsieur.» Il a crié: «On n'entre pas! que demandes-tu?» J'ai répondu de toutes mes forces: «Pourquoi donc m'empêcheriez-vous d'entrer? Est-ce que vous êtes le suisse?» Il a crié;… non, il n'a pas crié. Il s'est contenté, pour le moment, de me détacher un coup de poing qui m'a fait voir trente-six mille chandelles au ciel. Et c'est moi qui alors ai crié, et j'ai bien fait: car, si La Fleur et tous ses camarades n'étoient venus m'arracher des mains du brutal et me mettre à la porte, je crois que je ne serois jamais sorti de la cour.
—Quelle fureur et quelle insolence!—Monsieur, interrompit Jasmin, je ne me suis pas gêné pour lui annoncer que mon maître ne seroit pas du tout content du traitement…—Qu'a-t-il répondu?—Monsieur, c'étoit moi qui répondois; lui, ne faisoit jamais que crier… Il a donc crié en redoublant ses coups: «Ton maître! Son nom, à ton maître? son nom?»—Tu le lui as caché?—Oui, Monsieur. Oh! quand il auroit dû m'achever sur la place!—Eh bien! je vais de ce pas le lui aller dire, moi!—Bon! s'écria Jasmin, qui me vit prendre mon épée, et flanquez-moi ça de côté comme ce petit M. de B…, qui faisoit le méchant.»
Je me précipitai sur l'escalier; mais heureusement M. de Belcour se trouva sur mon passage et m'arrêta: «Faublas, où courez-vous donc avec cette épée?—Comment! il ose arrêter mon domestique et le frapper!—Ainsi, vous, mon fils, répondit-il avec beaucoup de sang-froid, vous êtes plus pressé de venger votre domestique que vous ne l'étiez de venger votre maîtresse! Ainsi, pour repousser un outrage qui ne regarde que lui seul, l'amant de Mme de Lignolle va se hâter de se découvrir et de la perdre!»
Des représentations aussi justes me calmèrent tout d'un coup. J'appelai Jasmin pour qu'il vînt reprendre mon épée; le baron, qui vit que je me disposois à m'en aller, me dit: «Non, remontez chez vous, j'y vais aussi, j'ai à vous parler… Mon ami, nous avons tous deux besoin de distraction; nous ne pouvons nous en procurer une plus douce que celle de la compagnie de votre sœur. Je viens d'envoyer chercher Adélaïde; je compte la garder ici jusqu'à vendredi soir.—Pourquoi pas plus longtemps?—Nous partons samedi.»
En me faisant cette réponse, M. de Belcour m'observoit. Comme l'heure s'approchoit où j'allois savoir ce que Mme de B… comptoit faire pour empêcher mon départ, je pris le parti d'éviter l'explication que le baron cherchoit. Ainsi, je me contentai de répliquer: «Samedi…—Oui!… samedi…—Adieu, mon père.—Restez donc; votre sœur arrive dans un quart d'heure.—Mon père, il faut que je sorte!—Mon fils, je ne veux pas que vous sortiez.—Mon père, il le faut absolument!—Je ne veux pas que vous sortiez, vous dis-je; c'est un parti pris.—Je vous assure que l'affaire la plus indispensable…—Mon fils, voulez-vous me désobéir?—Mon père, si je ne puis faire autrement!—Je vous entends, Monsieur, j'emploierai donc la force.» A ces mots, il sortit de ma chambre, où il m'enferma.
«Vous emploierez la force, et moi l'adresse.» J'ouvris ma fenêtre; il n'y avoit qu'un étage; je sautai. La secousse fut violente; cependant je traversai la cour avec la rapidité d'un oiseau; et, toujours courant, j'arrivai bientôt chez Mme de Fonrose.