«Malheureux! dit-elle, que venez-vous faire ici? Ce matin, familièrement, le capitaine m'a rendu son épouvantable visite. Il m'a demandé, du ton poli que vous lui connoissez, ce que c'étoit qu'une certaine demoiselle de Brumont, dont les assiduités chez Mme de Lignolle donnoient lieu dans le monde à beaucoup de plaisanteries. Ce n'a pas été sans peine que je suis parvenue à faire comprendre à cet effroyable beau-frère que la conduite de sa jeune sœur ne me regardoit pas; que je ne lui devois, à lui monsieur le capitaine, aucun compte de mes actions, et qu'il m'obligeroit sensiblement de vouloir bien ne jamais remettre le pied chez moi.—Et mon Éléonore, l'avez-vous vue?—Au contraire, j'ai tout à l'heure envoyé chez elle pour lui recommander d'être fort circonspecte, et de se garder surtout de venir ici. J'allois avec bien du regret vous faire donner le même avertissement. Et tenez, dans ce moment-ci, je ne vous retiens pas: car je vous avoue que je redoute fort quelque nouvelle avanie du flibustier qui nous est si mal à propos venu… Chevalier, vous ne rentrez pas maintenant à l'hôtel?—Non. Pourquoi?—Je vous aurois prié de dire… Un instant! restez encore un instant.»
Elle sonna un domestique, auquel elle donna des ordres secrets. Je fis alors peu d'attention à cette fatale circonstance, que depuis je me suis souvent rappelée.
«Je voulois, reprit-elle, vous prier… Mais vous ferez cette commission tout aussi bien ce soir! vous prier de dire à monsieur le baron mille choses obligeantes de ma part: car enfin, quoique nous soyons brouillés…—Tout à fait?—Pour la vie. C'est pourtant votre perfide Mme de B… qui cause aujourd'hui tous nos chagrins!—Vous imaginez que la marquise auroit été capable d'écrire cette lettre à mon père?—Et encore celle au vicomte de Lignolle.—Impossible! je ne puis…—Comme il vous plaira, Monsieur, répondit-elle fort sèchement. Quant à moi, souffrez que je n'en doute pas, et que je me conduise en conséquence.—Adieu, Madame la baronne.—Sans adieu, Monsieur le chevalier.»
La situation critique où nous nous trouvions tous me causoit-elle de fausses terreurs? Comme j'allois de l'hôtel Fonrose à la petite maison, rue du Bac, il me sembla que j'étois suivi.
Le vicomte ne se fit pas longtemps attendre: «Belle maman, vous avez mis le frac de Saint-Cloud? je le reconnois toujours…—Avec quelque plaisir, interrompit-elle avec transport.—Il ne cesse de me rappeler…—Ce dont il ne faut pas nous souvenir.—Ah! ce que je n'oublierai de ma vie! Pourquoi donc, pendant plus de quinze jours, m'avez-vous cruellement privé…?—J'attendois qu'enfin vous m'écrivissiez; je ne veux pas tout à fait devenir importune.—Importune! pouvez-vous jamais…?—Que sais-je, moi? je vous vois si préoccupé de la comtesse! Mme de Lignolle a tant d'esprit! tant de charmes!…—Il est vrai.—Vous devez trouver bien insipide la société de toutes les autres femmes?—Je trouve mille délices dans la société de la plus aimable de toutes!—Oui, la plus aimable après Sophie, après la comtesse. Chevalier, croyez-moi, laissons, laissons les complimens… Contez-moi plutôt vos chagrins.»
La marquise ne cessa de m'écouter avec la plus grande attention, mais souvent d'un air triste et quelquefois d'un air troublé. Je ne pus néanmoins, en finissant la longue histoire de mes embarras et de mes inquiétudes, je ne pus m'empêcher de lui dire: «Ce qui me désespère encore, c'est qu'on ose vous accuser d'avoir écrit ces deux cruelles lettres.—On ose! Et qui? M. de Rosambert? Mme de Fonrose? mes deux plus mortels ennemis!—Ils seroient vos amis que je ne les croirois pas!… Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Je ne puis, répondit-elle d'un ton préoccupé, je ne puis me lasser de le répéter: il faut que Sophie vous soit moins chère!—Moins chère? je vous assure que non; mais mon séjour à Paris devient indispensable: l'honneur me l'ordonne autant que l'amour.—Autant que l'amour de Mme de Lignolle! oui.—Ma belle maman, comment empêcherez-vous mon départ?—Faublas, il doit vous arriver de Versailles un paquet dont le contenu vous fera plaisir, j'espère, et qui changera probablement les dispositions de M. de Belcour. Si pourtant votre père s'obstinoit toujours à vous emmener, mandez-le-moi tout de suite.—Ce paquet, c'est…?—Demain matin, vous le recevrez: je vous laisse jusqu'à demain matin votre curieuse impatience.—Et vous ne m'assurez pas que ce premier moyen dont vous voulez bien me secourir doive être infaillible? Plaît-il, maman?… Vous ne m'entendez plus? vous pensez à toute autre chose.—Oui, s'écria-t-elle en sortant de sa profonde rêverie, il faut que vous aimiez beaucoup la comtesse!—Ah! beaucoup.—Davantage que vous ne m'aimez,… que vous ne m'aimiez, je veux dire.—Mais… je ne sais,… je ne puis…—Allons, davantage! vos incertitudes, votre embarras, me l'assurent. Davantage! répéta-t-elle tristement.—Il est vrai que mon Éléonore s'est acquis à ma tendresse des droits qu'aucune autre… Mais je vous afflige, ma belle maman.—Point du tout… Pourquoi?… pourquoi m'affligerois-je de ce que vous préférez votre maîtresse à votre amie? Achevez donc. Comment s'est-elle acquis à votre tendresse des droits qu'aucune autre…—Elle est enceinte.—Cruel jeune homme! s'écria-t-elle avec infiniment de vivacité, est-ce ma faute si…?»
Mme de B… n'acheva point. Elle m'empêcha de tomber à ses genoux, et, de peur d'entendre ma réponse, elle posa sur ma bouche sa main, que du moins je baisai. Enfin, la marquise, dont je voyois les regards s'attendrir et le teint s'animer, la marquise se leva pour s'en aller.—«Vous voulez déjà me quitter?—J'y suis forcée, répondit-elle en se dérobant à mes caresses, j'y suis forcée!… Mes momens sont comptés, j'ai tous ces jours-ci beaucoup d'affaires. Adieu, Chevalier.—Puisque vous me défendez de vous retenir, adieu, ma belle maman.»
Quand elle fut au bas de l'escalier: «Voyez, dit-elle les larmes aux yeux, l'ingrat ne me demande seulement pas quel jour il me viendra remercier!—Ah! pardon! j'étois occupé…—De toute autre chose, sans doute?—De toute autre chose, oui! mais de vous pourtant. Quel jour, ma belle maman? quel jour?—Nous sommes à mardi!… eh bien… vendredi,… oui, je pourrai vendredi vous donner un instant.—Toujours à la même heure?—Peut-être un peu plus tard. A la nuit fermée. Ce sera plus prudent.»
Je ne sortis de la maison qu'un quart d'heure après le vicomte, et pourtant je crus encore reconnoître, non loin de moi, l'incommode argus qui m'avoit déjà donné quelques inquiétudes. Ce qui confirma tous mes soupçons, c'est que l'espion, maladroit ou craintif, se hâta de changer de route dès qu'il vit que je me retournois sur lui. Je rentrai chez moi, bien persuadé que le capitaine ne tarderoit à venir m'y faire sa visite.
«Est-il possible, me dit le baron, que vous ayez risqué de vous casser une jambe?…—Mon père, j'aurois risqué ma vie! Monsieur le baron, pourquoi me poussez-vous à des extrémités qui peuvent devenir funestes? Monsieur le baron, vous devez le savoir, la mort est pour moi, dans ce moment-ci, préférable à l'esclavage. Au reste, avant de me remettre en votre pouvoir, je viens vous déclarer positivement qu'attenter à ma liberté c'est attenter à mes jours. Quoi! mille dangers environnent une enfant malheureuse et foible, la femme la plus digne de toutes mes affections; et vous, le plus cruel de ses ennemis, vous prétendez lui enlever sa seule consolation, son unique appui! vous prétendez, en me réduisant à la plus entière immobilité, la livrer sans défense à ses persécuteurs, et m'obliger, moi, de les voir, sans obstacle, préparer sa perte! Monsieur le baron, si c'est encore votre dessein, s'il vous reste quelque moyen de m'enfermer dans ma chambre et de m'obliger d'y vivre, je vous annonce du moins que le capitaine viendra bientôt m'y chercher. Je vous annonce qu'alors, et je le jure par ma sœur, par vous, par Sophie, par tout ce que j'ai dans le monde de plus cher et de plus sacré, je jure que nulle considération ne pourra plus me déterminer à défendre contre le vicomte une vie que votre tyrannie aura désormais rendue inutile à Mme de Lignolle et odieuse à son amant! Maintenant, décidez de mon sort, il est dans vos mains.