—Il le feroit comme il le dit, s'écria ma sœur; quand il est question de quelque femme, il ne nous connoît plus. Cependant, il ne peut commettre de plus grande faute que celle de se laisser tuer. Ne l'enfermez donc pas, mon père! ah! je vous en prie, ne l'enfermez pas!»

Tandis qu'Adélaïde lui parloit ainsi, le baron n'arrêtoit que sur moi ses regards douloureux. Hélas! et je vis les yeux de mon père se remplir de larmes. Ma sœur baisoit déjà les mains de M. de Belcour, aux genoux duquel je vins me précipiter. «Mon père! ah! mon père! plaignez votre fils. A cause de ses malheurs, pardonnez-lui ce qu'il vient de vous dire et le ton dont il vous l'a dit, prenez pitié du plus impétueux des hommes, du plus infortuné des amans. Songez surtout, songez que, s'il n'étoit pas au désespoir, Faublas ne résisteroit jamais à votre autorité si chère, à vos ordres toujours sacrés.»

M. de Belcour se cacha le visage dans ses mains et médita longtemps sa réponse. «Mon fils, dit-il enfin, promettez de n'aller ni chez la comtesse…—Impossible, mon père.—Ni chez la baronne, ni chez le capitaine.—A la bonne heure: ni chez la baronne, ni chez le capitaine, je vous en donne ma parole, et que je ne porte jamais votre nom si j'y manque! Ni chez la baronne, ni chez le capitaine, c'est tout ce que je peux promettre.» Mon père ne me répondit rien; mais, à compter de ce moment, je recouvrai ma liberté tout entière.

Aussitôt après souper, je montai dans ma chambre, et j'appelai Jasmin: «Donne-moi ton chapeau rond, mon manteau, mon épée.—Bien! Monsieur: je vois que, malgré l'avis de monsieur le baron, vous êtes de mon avis, à moi. Vous croyez qu'il faut, le plus tôt possible, me débarrasser de ce grand diable qui donne des coups de poing si lourds. Et vous avez raison! Et monsieur votre père diroit comme moi, si comme moi il avoit reçu…—Taisez-vous, Jasmin… Je ne vais pas chez le capitaine, mon ami.—Monsieur, sans trop de curiosité?…—Je veux moi-même essayer d'aller parler à La Fleur. Ne te couche pas, attends-moi.—Comment, Monsieur, vous ne m'emmenez pas?—Bon! tu es un poltron! Écoute: je puis rencontrer le grand diable, et tu aurois peur.—Dans la compagnie de monsieur! oh! ça, non: j'irois chercher dispute à toute une guinguette, dans votre compagnie. Et, tenez, il a peut-être un domestique, le grand diable! Monsieur, en vérité, je me charge de rosser le laquais pendant que vous tuerez le maître.—Allons! cette résolution me charme et me détermine; je t'emmène… Que faites-vous donc, Jasmin? est-ce qu'ordinairement vous prenez une canne lorsque vous venez avec moi?—Dame! c'est que je pense que, si le domestique a aussi une épée, par hasard, je n'en sais pas jouer, moi.—Laissez, Jasmin, laissez ce bâton, ou bien restez.—J'aime encore mieux vous suivre et n'emporter que mes bras.»

Cette bonne volonté de mon domestique me fut très heureuse, comme on le va voir. Nous venions de sortir, et, pressé que j'étois d'arriver, je marchois à grands pas, sans regarder autour de moi. A peine nous entrions dans la rue Saint-Honoré, lorsqu'une femme arrêta Jasmin pour lui demander le chemin de la place Vendôme. Aux accens d'une voix chérie, je me retournai: «Grands dieux! seroit-ce possible?… Oui, c'est elle! c'est la comtesse!—Quel bonheur! c'est lui! J'allois chez toi, Faublas.—Mon Éléonore, j'allois chez toi!—Et tiens, débarrasse-moi vite, poursuivit-elle en me donnant un petit coffre: c'est mon écrin. Je te l'apportois, et je te venois joindre pour nous en aller tout de suite.—Nous en aller! où?—Où tu voudras.—Comment! où je voudrai!—Sans doute. En Espagne, en Angleterre, en Italie, à la Chine, au Japon, dans quelque désert; où tu voudras, te dis-je.—Y penses-tu? Je n'ai rien de prêt pour l'exécution de ce dessein hardi.—Rien de prêt! Que faut-il?—Mon amie, nous ne pouvons pas nous entretenir ici d'un objet de cette importance: tu allois chez moi! viens-y, viens, mon Éléonore, et jouissons encore de quelques heures fortunées.—Cependant…—Quoi cependant? cela vous fait-il quelque peine de me donner une heureuse nuit?—Grand plaisir, au contraire; mais je crois que tu ferois mieux de m'enlever sans perdre une minute.—Jasmin, cours chez le suisse, demande-lui la clef de la petite porte du jardin, et va nous l'ouvrir. Que personne ne nous voie entrer. Tu donneras au suisse deux louis pour le secret.—Monsieur, je ne suis pas si riche.—Tu les lui promettras de ma part.—Oh! bon! pour lui c'est comme s'il les tenoit!—Jasmin, je t'en promets autant; mais cours.»

Bientôt la porte dérobée nous fut ouverte, et, sans avoir été vus, nous arrivâmes à mon appartement. «Que je suis contente! s'écria la comtesse en prenant possession de ma chambre, que je suis contente! C'est aujourd'hui que je suis vraiment sa femme. Comme nous serions bien ici!… mais c'est à la cabane que nous serons mieux… Faublas, il faut que vous m'enleviez; il le faut absolument. Tiens! que je te raconte les événemens de la journée. Le capitaine est venu dès le matin me faire une affreuse scène. Il s'est hâté d'apprendre à M. de Lignolle que j'étois enceinte, et que Mlle de Brumont ne pouvoit être qu'un homme déguisé. Il a juré qu'il connoîtroit incessamment et qu'il mettroit à l'ombre, je te rapporte ses propres expressions, qu'il mettroit à l'ombre l'insolent qui osoit aimer sa belle-sœur (ce n'est pas aimer, qu'il a dit), et qui eut l'audace de porter la main sur lui.—Qu'a dit à cela ton mari?—Mon mari! Pourquoi donc l'appeler mon mari? vous savez qu'il ne l'est pas.—M. de Lignolle?—Il ne paroissoit point du tout content.—Et toi, qu'as-tu répondu?—J'ai répondu que, s'il se pouvoit que Mlle de Brumont fût un homme, c'étoit mon heureuse étoile qui l'avoit permis, et que, s'il m'étoit arrivé jamais un ami qui m'eût fait un enfant, mon prétendu mari le méritoit bien. Ma tante a crié que j'avois raison; elle a pris mon parti, ma tante!—Je le crois!—Quand les deux frères ont été partis, la marquise a beaucoup pleuré: elle vouloit absolument me remmener dans sa Franche-Comté. Vois combien tu m'es cher! j'ai constamment rejeté sa proposition. Faublas, j'aime bien mieux que tu m'enlèves… Cependant le vilain homme étoit allé se poster dans un café…—Je sais.—J'ai cru qu'il ne falloit point envoyer chez toi, car je ne veux point que tu te battes avec le capitaine; je lui pardonne ses insultes; je les oublie; j'oublie le monde entier, pourvu que tu m'enlèves… J'allois du moins écrire à Mme de Fonrose, quand elle m'a fait dire…—Je sais.—Vois-tu, c'est une méchante femme aussi, la baronne! Elle nous a servis tant que notre amour, qui n'étoit pour elle qu'une intrigue un peu plus gaie qu'une autre, a pu lui fournir quelque sujet d'amusement; à présent qu'il n'y a plus que des dangers à courir, elle nous abandonne. Mais que m'importe encore, puisque tu me restes, et pourvu que tu m'enlèves?… Enfin la nuit est venue. Je me suis hâtée de souper et de renvoyer ma tante dans son appartement. Mes femmes m'ont couchée comme de coutume; mais, dès qu'elles ont eu quitté ma chambre, j'ai vite passé cette petite robe, et par ton petit escalier j'ai gagné la cour et la porte cochère. La Fleur, comme si je venois de le charger d'une commission, a demandé qu'on tirât le cordon: je me suis esquivée, je t'ai rencontré, rien n'empêche que tu ne m'enlèves.—Rien ne l'empêche! mais tout s'y oppose, au contraire! Il nous faut une voiture, un travestissement, des armes, une permission de poste, un passeport.—Ah! mon Dieu! je ne serai point enlevée cette nuit!… Eh bien, Faublas, écoute: nous allons tous deux rester ici jusqu'à la pointe du jour; alors tu me cacheras dans quelque grenier de cet hôtel; tu auras toute la journée pour faire les préparatifs nécessaires, et nous partirons enfin vers le milieu de la nuit suivante.—Impossible, mon amie.—Impossible! la raison?—Tu ne considères pas que vouloir apporter trop de précipitation dans l'exécution d'une entreprise si difficile, c'est s'exposer à la manquer.—Regardez! moi, je trouve toujours les moyens! lui ne voit jamais que les obstacles!…—Tu peux encore, au moins pendant trois mois, cacher et nier ta grossesse.—L'ingrat ne m'enlèvera point qu'il n'y soit obligé!—Les circonstances ne sont pas tellement pressantes…—Et pourquoi différer de trois mois le bonheur que nous pouvons tout à l'heure obtenir?—Toi, dont le cœur est si bon, mon Éléonore, voudrois-tu, si la nécessité ne t'en imposoit pas la loi, voudrois-tu d'un bonheur qui feroit le désespoir de la sœur la plus sensible et du meilleur des pères?—Ah! malheureuse!… il ne m'enlèvera point! il ne veut pas m'enlever!—Mon amie, je te jure que ces considérations toutes-puissantes ne m'arrêteront plus, quand le moment sera venu de te les sacrifier. Je te jure qu'alors, dussé-je périr moi-même, je n'abandonnerai ni mon enfant, ni sa mère que j'adore. Mais permets que je quitte le plus tard possible les objets les plus dignes de partager mon amour avec toi; permets qu'en les abandonnant pour te suivre, je puisse emporter du moins cette consolante idée que je n'ai point volontairement causé leur plus grand chagrin.»

La comtesse, encore obligée de renoncer à son plus doux espoir, versa des pleurs amers. Sa douleur étoit si vive que je désespérai d'abord de la calmer. Mais que ne peuvent les caresses d'un amant! Cette nuit, comme la dernière que l'amour nous avoit donnée, ne dura qu'un instant. «Déjà le jour va paroître, me dit Mme de Lignolle, et je te demande, à mon tour, comment je vais faire pour rentrer chez moi.» La question étoit un peu embarrassante; il fallut rêver quelques minutes pour y répondre d'une manière satisfaisante. «Mon Éléonore, habillons-nous vite. Malgré les prudens avis de Mme de Fonrose, je vais te conduire jusqu'à sa porte. Je me garderai bien d'entrer avec toi. La baronne croira que tu n'es venue chez elle de si bonne heure qu'afin de lui parler de moi. Tu te feras en effet une douce violence pour l'entretenir de ton amant; et, quoi qu'elle puisse te dire, tu lui tiendras fidèle compagnie jusqu'à ce que ton cabriolet soit arrivé.—Mon cabriolet! qui me l'amènera?—La Fleur, que j'irai prévenir.—Et si déjà le capitaine est à son poste?—Dépêchons-nous. Il n'y sera sûrement pas aux premiers rayons de l'aurore. Au reste, s'il y est, j'ai mon épée. Que veux-tu, ma charmante amie? il n'y a pas d'autre moyen…—Mais quand et comment te reverrai-je?…—Éléonore, je ne veux pas qu'ainsi vous vous exposiez encore la nuit, seule, à pied; je ne le veux pas! Mon amie, n'est-il pas cent fois plus convenable et moins dangereux que ce soit moi qui vous aille trouver?… Ne puis-je quelquefois, vers minuit, pénétrer jusqu'à toi?» Mme de Lignolle m'embrassa. «Oui! répondit-elle avec un cri de joie, je puis m'arranger de manière… Viens,… non pas la nuit prochaine, mes mesures pourroient n'être point prises… Tiens! afin de ne rien donner au hasard, viens vendredi, entre onze heures et minuit.»

Cependant le jour commençoit à poindre. Nous descendîmes sans bruit; nous sortîmes par la petite porte du jardin. Tout se passa mieux que je n'osois l'espérer. Je vis la comtesse entrer chez la baronne, et je courus chez M. de Lignolle éveiller La Fleur, qui dut partir un quart d'heure après. Je revins chez moi sans avoir fait de fâcheuse rencontre. A huit heures du matin il m'arriva la lettre que voici:

Depuis longtemps, Monsieur le chevalier, je cherchois l'occasion de réparer mes torts envers vous et monsieur le baron. C'est avec transport que j'ai saisi la première qui s'est présentée: je vous prie de l'assurer à monsieur votre père. Je crois, au reste, que le roi ne pouvoit faire pour le régiment de *** une meilleure acquisition que celle d'un jeune homme tel que vous, puisqu'il est certain que vous avez la physionomie du monde qui promet le plus.

J'ai l'honneur d'être, etc.

Le Marquis de B…

Un instant après, M. de Belcour entra dans ma chambre: il tenoit à la main plusieurs papiers, et je voyois la plus grande joie peinte sur sa figure.