«Je le reçois à l'instant de Versailles, s'écria-t-il en m'embrassant: vous avez voulu que ce fût à moi qu'il fût adressé; vous avez voulu que, le premier, je vous félicitasse de votre bonheur. Je suis infiniment sensible à cette attention délicate. Oui, c'est cela même, ajouta-t-il en voyant que je m'approchois pour lire. C'est votre brevet de capitaine au régiment de *** dragons, maintenant en garnison à Nancy, et ceci, l'ordre de rejoindre au 1er de mai,… dans quinze jours. Faublas, je vous ai plus d'une fois reproché l'inexcusable oisiveté qui rendoit vos talens inutiles, et j'avois résolu de faire enfin moi-même les démarches nécessaires pour vous procurer le seul état qui vous convînt: je suis enchanté qu'en me prévenant vous ayez si bien réussi. Votre heureuse étoile vous accorde d'abord ce que mes plus vives sollicitations n'auroient sûrement pas obtenu tout de suite: un grade déjà supérieur et l'espoir d'un avancement certain. Malheureusement j'ai lieu de craindre que vous ne trouviez dans cette faveur de votre fortune un autre sujet de joie: voici le projet de notre commun voyage renversé; voici votre séjour dans la capitale prolongé d'une semaine tout entière. Mais, s'il est vrai que vous vous en applaudissiez, songez, mon fils, songez du moins que rien ne pourra vous dispenser d'obéir aux ordres du ministre et de joindre le régiment sous quinzaine. Alors, de mon côté, je quitterai Paris, j'irai seul où nous devions aller ensemble…—Quelle bonté, mon père, et que de reconnoissance!…—Je vous promets de chercher Sophie avec autant d'ardeur et d'exactitude que vous l'auriez pu faire.—Et vous la trouverez, mon père, vous la trouverez!—J'ose du moins l'espérer de cet événement-ci. Je ne doute pas que Faublas ne s'empresse de justifier la faveur du prince; je ne doute pas qu'il ne remplisse avec distinction l'honorable place qui lui est confiée. Il faut croire que, dans sa retraite, M. Duportail recevra la nouvelle de cet heureux changement, qui en annoncera beaucoup d'autres, et qu'alors il ne cachera plus sa fille à l'époux devenu digne d'elle.—O mon père! oh! quel encouragement vous me donnez!—Adélaïde est déjà levée, Faublas, elle va déjeuner dans mon appartement, j'allois te faire appeler. Je n'ai pas eu l'indiscrétion de montrer ces papiers à ta sœur. Il est bien juste que ce soit toi qui lui apprennes cette bonne nouvelle: viens, mon ami, descendons ensemble.»
Je recevois les félicitations d'Adélaïde, quand mon domestique vint, d'un air effaré, me dire que quelqu'un me demandoit. «Qui, Jasmin?—Monsieur, c'est lui.—Qui, lui?—Le grand diable.—Le grand diable! répéta M. de Belcour en regardant Jasmin. Qu'est-ce que cette expression?… Faublas, de qui veut-il donc parler?—Mon père,… je… je vais le recevoir.—Pourquoi ce mystère?… Mon Dieu!… c'est peut-être le capitaine?…—Non, Faublas, restez. Qu'il entre ici… Jasmin, priez monsieur le vicomte de vouloir bien passer chez moi.»
Dès que mon domestique nous eut quittés, le baron s'écria: «Voici donc le moment fatal! O mon ami, souvenez-vous des prières qu'un père vous a faites et qu'il vous réitère à genoux.» Il venoit, en effet, de s'y jeter. Je me précipitai vers lui pour le relever; il saisit ma main droite, la baisa, la porta sur son cœur. «Qu'elle me sauve! s'écria-t-il encore; qu'elle sauve la moitié de ma vie!» Adélaïde accourut épouvantée. «Tiens, Faublas, dit M. de Belcour en se relevant, embrasse ta sœur et ne l'oublie pas.»
Je l'embrassois, lorsque le capitaine entra. «J'en vois deux, s'écria-t-il avec un affreux sourire; laquelle est Mlle de Brumont?» En lui montrant ma sœur, je répliquai: «Capitaine, celle-ci ne vous eût point avant-hier assis sur le balcon de la comtesse.» Cependant Adélaïde se penchoit à l'oreille du baron pour lui dire à mi-voix: «Qu'il est laid, ce grand monsieur! il me fait peur!—Laisse-nous, ma fille, lui répondit-il, va faire un tour dans le jardin.» Avant d'obéir, elle vint à moi, les yeux pleins de larmes: «Mon frère, monsieur le baron ne vous a point enfermé: oh! je vous en prie, souvenez-vous qu'il ne vous a point enfermé.»
Quand ma sœur fut partie, le capitaine, qui n'avoit cessé de me regarder avec beaucoup d'insolence, reprit: «Voilà donc ce chevalier de Faublas dont on parle! Comment cela peut-il s'être fait un nom dans les armes? cela paroît n'avoir que le souffle! Quand c'est quelque chose de plus qu'une femmelette, ce n'est encore que la moitié d'un homme!—Capitaine, asseyez-vous donc; vous m'examinerez plus à votre aise.—Corbleu! tu prends le ton de la raillerie, je crois! Ne me connois-tu pas? Ignores-tu que le vicomte de Lignolle ne souffrit jamais le sot persiflage de tes pareils ni leurs airs impertinens? Ignores-tu qu'il ne souffrit jamais un regard, un geste équivoques; que les plus fiers ont devant lui perdu leur audace; qu'il a sans peine immolé des hommes plus fameux que toi, et qui surtout paroissoient plus redoutables?—Enfin, il a tout dit! Capitaine, est-ce la coutume des braves comme vous d'essayer d'intimider l'ennemi qu'ils craignent de ne pouvoir pas vaincre? Je suis bien aise de vous prévenir que cet excellent moyen pourroit ne pas vous être avec moi d'une grande ressource.—Corbleu!» s'écria le vicomte outré de colère. Il se fit pourtant quelque violence, et me prenant la main: «Écoute, dit-il: puisqu'il étoit possible qu'il se trouvât sous les cieux un jeune insensé téméraire au point de déshonorer un frère que j'aime, et d'oser porter la main sur moi, et d'oser m'insulter en face, j'aime mieux que ce soit toi qu'un autre. Trop souvent, depuis deux ou trois années, on m'étourdissoit de ton nom. Sache que pour l'adresse et la force je ne reconnois dans le monde entier qu'un homme comparable à moi; et celui-là, je pense qu'aucun maître n'ose contester sa supériorité. Je ne permettrai jamais qu'aucune autre réputation s'élève et balance la mienne. Je comptois venir quelque jour à Paris tout exprès pour te le dire…—Remerciez donc le hasard qui, me donnant avec vous des torts apparens, vous épargne l'infamie d'un duel dont le seul motif eût été votre féroce amour d'une fausse gloire.—Corbleu! je suis bien impatient de savoir comment tu feras pour soutenir la hardiesse de tes discours. Plus je te regarde, et moins je puis me persuader que tu sois digne de ta renommée.—Allons donc au fait, Capitaine: ce sont les preuves que vous demandez, n'est-ce pas?—Assurément! Mais dis-moi: voudrois-tu par hasard pouvoir te vanter d'avoir défié le vicomte de Lignolle?—Pourquoi m'en vanterois-je? quel honneur m'en pourroit-il revenir? D'ailleurs, est-ce que j'ai jamais fait métier de défier personne?—C'est que j'ai juré, je t'en avertis, qu'en toute rencontre ce seroit moi qui proposerois le combat.—Je n'ai fait, moi, d'autres sermens que de ne le refuser jamais.—Eh bien! choisis les armes.—Toutes me sont égales.—L'épée donc! l'épée! j'aime à voir mon ennemi de près.—Je tâcherai de ne pas trop m'éloigner de vous, Capitaine.—C'est ce que nous verrons, mon petit monsieur. Le lieu?—M'est assez indifférent. La Porte-Maillot cependant, si vous voulez.—La Porte-Maillot, soit. Mais, cette fois, tu n'y trouveras pas le marquis de B…—Peut-être.—Le jour et l'heure?—Aujourd'hui, et tout de suite.—Voilà, s'écria-t-il en me frappant sur l'épaule, ce que tu as dit de mieux: partons.—Capitaine, vous avez votre voiture?—Non. Je vais toujours à pied.—Il faudra pourtant vous déterminer à prendre une place dans le carrosse du baron.—Pourquoi cela?—Parce que nous irons chercher un de vos amis.—Un de mes amis! corbleu!—Oui, de mon côté, j'emmène un témoin.—Un témoin! où est-il?—Le voilà.—Ton père?—Mon père.—Qu'il vienne, si bon lui semble; mais qu'il ne compte pas sur ma pitié.—Monsieur le vicomte, répondit le baron avec beaucoup de sang-froid, plus je vous écoute et plus je demeure persuadé que c'est vous qui ne méritez pas la mienne.—Capitaine, l'avez-vous entendu?—Eh bien? me répondit-il.—Eh bien! m'écriai-je en prenant à mon tour sa main que je serrai fortement, c'est l'arrêt de ta mort qu'il vient de prononcer! Partons.—Partons, répéta mon père; et je vois que nous serons bientôt revenus.»
Nous commençâmes par aller chercher M. de Saint-Léon, collègue du capitaine, autre officier de marine, aussi traitable, aussi poli que son ami l'étoit peu. Cet honnête gentilhomme, en comblant mon père d'égards, en m'accablant de civilités sans nombre, désavouoit assez les invectives, les bravades et les juremens que M. de Lignolle ne cessoit de vomir. Plusieurs fois même il hasarda quelques paroles conciliatrices, mais on sent que toute médiation devenoit désormais inutile entre le vicomte et moi. Tous deux résolus à périr plutôt que de reculer, nous arrivâmes à la Porte-Maillot.
Nous venions de mettre pied à terre; déjà mon adversaire avoit la main sur son épée, déjà la mienne étoit tirée. Tout à coup plusieurs cavaliers, qui depuis quelques secondes nous suivoient au grand galop, fondirent sur le capitaine et l'environnèrent en criant: De la part du roi! L'un d'eux lui dit: «Monsieur le vicomte de Lignolle, le roi et nosseigneurs les maréchaux de France vous ordonnent de me rendre votre épée; et je dois, jusqu'à nouvel ordre, vous accompagner partout.» Le capitaine devient furieux; cependant il n'ose faire aucune résistance. «On ne te donne pas de gardes, à toi, me cria-t-il en se désarmant, on compte sur ta sagesse. Tu as au reste des amis très prudens; rends grâces à leur extrême vigilance, elle te fera vivre quelques jours de plus, mais seulement quelques jours. Comprends bien ce que je te dis.»
Je revins avec mon père; et, comme nous passions devant la porte de Rosambert, alors seulement je me rappelai que ce jour même étoit pour mon heureux ami le jour du lendemain des noces et que je devois déjeuner avec la nouvelle comtesse. Je quittai le baron; je me fis annoncer chez monsieur le comte. Il vint me recevoir dans son salon. «Rosambert, j'accours vous féliciter et je me rends à votre invitation.—Pardon, me répondit-il, vous ne déjeunerez qu'avec moi. La comtesse est fatiguée, elle repose.—J'entends. Vous êtes content de votre nuit.—Oui,… oui, content.—Mon ami, ce rire est forcé, votre gaieté ne me semble pas naturelle. Qui peut troubler…?—Un méchant tour… qui me vient de votre marquise… Je le parierois maintenant!—Quoi donc?—Je reçois à l'instant l'ordre de rejoindre.—De rejoindre! et moi aussi.—Comment? et vous aussi!—Mon ami, je suis capitaine de dragons.—Capitaine! Ah! recevez mon compliment. Embrassons-nous. Votre régiment n'en aura pas de plus jeune, de plus brave et de plus joli. Voilà donc qu'enfin la marquise se décide à faire quelque chose pour vous! Ne vous l'ai-je pas dit depuis longtemps, qu'avec du mérite on ne s'avançoit encore que par les femmes?—Je vous admire. Qui vous dit que c'est Mme de B…?—J'avoue qu'il seroit plus plaisant que ce fût son mari», s'écria-t-il.
Je ne répondis rien. Il m'avoit paru convenable de ne pas communiquer à M. de Belcour la lettre du marquis: jugez si j'étois tenté de la montrer à Rosambert!