Malheureux! qu'ai-je donc à faire? Rien, que de me dérober par une prompte mort à mes horribles perplexités. Rien, que de finir par un crime une vie déjà… Si je m'immole, aucune des deux ne me survit!
Malheureux, subis ta destinée: elle t'impose la loi de vivre et de choisir, entre deux objets presque également chers et sacrés, une victime.
Voilà donc le fruit de mes égaremens!… Des remords! grands dieux, et pourquoi? Vous m'avez donné le cœur le plus aimant et les sens les plus vifs, vous avez voulu que je rencontrasse à la fois plusieurs femmes exprès formées pour plaire aux yeux et charmer l'âme: je les ai toutes ensemble adorées,… adorées moins encore qu'elles ne le méritoient! Voilà tout: si jamais je fus coupable, la faute en est à vous. Si maintenant je suis trop cruellement puni, la faute en sera-t-elle imputée tout entière à cette autre infortunée que vous n'avez pu guérir de son funeste amour? O Madame de B…, que vous m'avez été fatale!
Si je n'enlève mon Éléonore, elle est perdue. Ma Sophie, si je l'abandonne, meurt de chagrin. Quel homme, à ma place, après les plus violens combats, quel homme assez ferme, ou plutôt assez barbare, pourroit encore se déterminer? Si du moins quelqu'un daignoit m'aider d'un conseil secourable. Allons consulter mon père… Insensé!
Quoi! n'y auroit-il pas quelque moyen de concilier…? «Monsieur, interrompit mon domestique que je n'avois pas vu s'approcher, madame, qui vous aperçoit de cette fenêtre, s'étonne que vous la laissiez seule dans ma chambre pour vous promener seul dans ce jardin.—Madame? je n'y suis pas, je ne veux voir personne. Personne. Plus de femmes surtout!—Mon cher maître, c'est madame la comtesse.—Oh! ce n'est donc pas Mme… Eh bien! que veut-elle, mon Éléonore?—Que vous ne l'abandonniez pas.—Dis-lui que c'est à quoi je songe.—Mais elle vous prie de remonter tout de suite.—A la bonne heure,… conduis-moi.—Conduis-moi! répéta-t-il; je croyois que vous saviez le chemin! O mon cher maître! que je suis fâché de l'état où je vous vois!—Ce ne sont encore que des roses! Que veux-tu, Jasmin! mon heure est venue!… Écoute, mon ami: bientôt tu entendras parler…—Plaît-il, Monsieur?—Quoi?—Achevez donc.—Je ne sais plus ce que je te disois.—Bientôt tu entendras parler…—Oui, du retour de ma femme. N'en dis rien à la comtesse.—Prenez garde. Voilà M. de Belcour et Mlle Adélaïde qui viennent.—Retourne à Mme de Lignolle; je te suis.»
J'allai droit à mon père: «Oh! je vous en supplie, laissez-moi librement méditer et pleurer. Laissez-moi seul à ma douleur. Je ne sortirai pas de l'hôtel, soyez tranquille; et vous me reverrez dès que Sophie paroîtra.»
Mon père et ma sœur étant sortis du jardin, je retombai dans mes cruelles rêveries. Jasmin vint m'en tirer une seconde fois.
«Il faut donc que je vous envoie chercher, dit-elle.—Mon amie, crois-tu que ta tante soit déjà partie?—Pourquoi cette question?—Je pensois… que Mme d'Armincour auroit pu t'emmener.—M'emmener! avec toi?—Avec moi! peut-être n'auroit-elle pas voulu?—Eh bien?—Eh bien! j'aurois été vous rejoindre.—Quoi! nous ne serions pas partis ensemble?—Mon amie, si cela devenoit impossible?—Qui pourroit l'empêcher?—Vous-même: il n'y a pas une heure, vous me disiez…—Il n'y a pas une heure, j'ignorois… Eh! comment l'aurois-je pu deviner?—Quoi?—Rien, mon Éléonore, je parle sans réflexion… Nous quitterons Paris à minuit précis.»
Je ne pus retenir mes larmes; et, comme elle me demandoit ce qui les faisoit couler, je lui répétai cette question vraiment cruelle: «Crois-tu que ta tante soit déjà partie?—Que m'importe ma tante! s'écria-t-elle; est-ce afin de m'en aller avec Mme d'Armincour que j'ai sacrifié ma fortune et ma réputation? Est-ce pour elle que je me suis exposée à toutes sortes de malheurs? Cependant, Monsieur, plus le moment décisif approche, et plus je vois que vos irrésolutions redoublent. Ce n'est pas seulement votre père qui les cause; ce n'est pas la mort de Mme de B… qui vous arrache des pleurs! Ingrat! vous frémissez de vous ensevelir dans une solitude où Sophie ne pourroit pénétrer!—Où Sophie ne pourroit pénétrer!—Monsieur, souvenez-vous que j'avois médité ma fuite avant qu'elle devînt nécessaire. Persuadez-vous bien que ce n'est pas le désespoir de ma situation présente qui m'oblige à chercher un asile dans l'étranger. Si donc, pour venir avec moi, vous n'avez d'autre motif que celui de me dérober au ressentiment de ma famille, vous pouvez rester. Je vous déclare que je me suis ménagé contre mes ennemis plusieurs ressources.—Plusieurs ressources!—Oui; mais ne me réduisez pas à les employer. Si déjà vous n'aimez plus la mère, prenez pitié de l'enfant. Ne me réduisez pas à les employer, reprit-elle en se précipitant à mes genoux. Je me suis trop longtemps flattée de l'espoir de te consacrer ma vie tout entière: il me seroit trop affreux de la terminer tout à l'heure en t'accusant de barbarie.»
Ces derniers mots de Mme de Lignolle achevèrent de me troubler. Je ne saurois dire si les réponses que je lui fis devoient détruire ou fortifier ses inquiétudes; mais je me souviens qu'elle eut, dans tout le cours de cette longue après-dînée, l'air aussi triste, aussi préoccupé que moi. Plus la soirée s'avançoit, plus je sentois s'accroître ma douloureuse impatience et mes combats secrets; mon corps étoit, comme mon esprit, dans la plus violente agitation. J'allois et venois continuellement de l'appartement de mon père à la chambre de mon domestique, demandant l'heure à tous ceux que je rencontrois et ne cessant de regarder ma montre; tantôt trouvant le temps excessivement court, et tantôt l'accusant d'une extrême lenteur.