Je me hâtai d'aller au quatrième étage joindre Mme de Lignolle qui devoit toute la journée rester cachée dans la petite chambre de mon domestique. «Ma chère Éléonore, j'ai tout préparé; rien ne paroît plus devoir empêcher notre fuite: tiens-toi prête à minuit précis.—Tiens-toi prête! répéta-t-elle. En tout temps et partout, mais aujourd'hui surtout et dans cette chambre, qu'ai-je à faire autre chose que de t'attendre avec une impatience dont tu n'as pas d'idée? Tiens-toi prête! Faublas, pourquoi donc me parlez-vous sans songer à ce que vous dites? Pourquoi cet air toujours préoccupé? Pourquoi ce visage si triste lorsque l'heureux moment approche qui doit nous réunir pour ne nous plus séparer, lorsqu'il est certain que désormais nous pourrons vivre et mourir ensemble?—Mon amie, Mme d'Armincour vient de venir…—Je le sais, je l'ai vue de cette fenêtre.—Mme d'Armincour part tout à l'heure pour la Suisse: elle croit n'y arriver qu'après sa nièce; elle y sera quelques heures avant nous. Ta tante y sera! mon père et ma sœur n'y seront point!—Laisse une lettre pour M. de Belcour.—Sans doute! j'y pensois. Une lettre… Mais qu'est-ce qu'une lettre?… Mon Éléonore, il m'attend, le baron. Je ne puis me dispenser de paroître à table. J'en sortirai le plus tôt possible, et je remonterai pour essayer de dîner avec toi.—Oui. Va, Faublas, et reviens vite. Tant que je te vois je suis tranquille; je meurs d'inquiétude dès que tu n'es plus là.» Elle m'embrassa, je descendis.
M. de Belcour me vit refuser toute espèce de nourriture; il m'entendit ne lui répondre que par monosyllabes; il retira mouillée de pleurs la main qu'il venoit de me présenter. «Tu n'as pas quitté ton père et ta sœur pour suivre ta maîtresse, me dit-il enfin, ton père et ta sœur t'en récompenseront. Ils te prodigueront dans ton infortune les consolations les plus tendres, et tes peines ainsi partagées ne t'accableront point. Mon fils, c'est de vous que j'ai su qu'avant-hier M. de Rosambert étoit tombé sous les coups de M. de B…; mais c'est la voix publique qui vient de m'apprendre que depuis, dans une autre rencontre, le marquis avoit exercé sur un ennemi plus cher une plus terrible vengeance. Mon fils, tôt ou tard, tous les objets de nos affections illégitimes doivent périr ou nous échapper malheureusement; mais ne pouvez-vous point espérer une félicité durable, vous à qui le Ciel, en attendant qu'il vous rende l'adorable épouse dont vous êtes idolâtré, laisse de bons parens qui vous chérissent?»
Le baron parloit encore, lorsqu'on lui remit une lettre. «Dieu de bonté! s'écria-t-il après l'avoir lue, déjà vous prenez pitié de lui! Tiens, mon ami, lis, lis toi-même.
Enfin la marquise a reçu le châtiment de ses crimes, et l'infortunée comtesse est désormais perdue pour votre fils. Votre fils, je veux le croire, est maintenant plus malheureux qu'il ne fut jamais coupable, et les leçons de l'adversité doivent l'avoir corrigé pour toujours. Dites-lui que dans deux heures je lui ramène son épouse, et que, s'il est tout à fait digne de la retrouver, le jour où nos enfans auront été réunis sera constamment compté parmi mes plus beaux jours.
Le comte Lovzinski.
Mon premier mouvement fut un transport de joie: quel bonheur! quel inespéré bonheur! Mais un instant de réflexion me fit apercevoir les embarras et les dangers de ma nouvelle position. «Mon Dieu! mais…—Quoi donc, mon frère? Qu'avez-vous?—Rien, ma sœur.—D'où vient l'extrême agitation où je vous vois, mon fils? Qui peut troubler…?—Vous allez me le demander, Monsieur le baron! Mme de B… se meurt! mille périls environnent encore Mme de Lignolle! et vous m'allez demander ce qui trouble ma joie! Sans doute, j'adore mon épouse; mais dans quel moment elle m'est rendue! Vous ne savez que la moindre partie de mes inquiétudes! vous ne connoissez pas la moitié des chagrins qui pèsent sur mon cœur!… Tenez, mon père, j'ai besoin d'une entière tranquillité… Tenez, je vous le demande en grâce, et à vous aussi, ma chère Adélaïde, permettez que je m'abandonne librement à mes rêveries; laissez-moi seul, absolument seul, jusqu'à l'arrivée de ma Sophie.—Où courez-vous, mon ami?—Chez Jasmin,… pour l'appeler… Non,… dans ma chambre… Point du tout! je descends au jardin… Ne m'y suivez pas, je vous en conjure!»
Sophie revient dans deux heures, et je pars cette nuit avec Mme de Lignolle! Je pars! lorsqu'enfin, dans les bras de mon épouse, l'amour me prépare le prix… Amant ingrat d'Éléonore, quel désir osé-je former pour Sophie!… Ah! de ces deux femmes si charmantes, je sais laquelle je préfère; mais qui me dira de laquelle je suis le plus aimé?
Il faut pourtant aujourd'hui, pour assurer le bonheur de l'une, causer le désespoir de l'autre. Causer le désespoir de Sophie! que plutôt, cent fois, Mme de Lignolle périsse!
Qu'elle périsse, mon Éléonore! Mon Éléonore et mon enfant! O le plus barbare des hommes, qu'as-tu dit?
Si je n'enlève Mme de Lignolle, elle est perdue. Poursuivie par la famille de son mari, déshonorée dans sa propre famille, menacée d'une éternelle prison, elle n'a plus dans le monde que celui pour qui sa tendresse a tout sacrifié. C'est en moi qu'elle a mis ses espérances. Si je les trahis, la comtesse trouvera dans son cœur son plus cruel ennemi: comment se pourra-t-elle défendre contre ses persécuteurs? comment, surtout, échappera-t-elle à la violence de sa passion?
Sophie jusqu'à présent a supporté l'absence, parce que notre séparation n'étoit pas mon crime; mais quand, le jour même de son arrivée, j'aurai pris la fuite avec une rivale, ma femme délaissée… Si j'abandonne Sophie, elle meurt de chagrin!