A mon retour, Mme de Lignolle s'écria: «Vous avez été bien longtemps: est-elle morte?—Non, mon ami.—Non? tant pis.—Comment!—Sans doute: je n'y ai pas songé d'abord! Son mari l'a tuée, parce qu'il vous a surpris me faisant avec elle une infidélité.»

J'eus beaucoup de peine à rassurer la comtesse. Enfin la pitié qu'elle devoit aux infortunes de Mme de B… rentra dans son cœur; et, la situation critique où elle se trouvoit elle-même sollicitant toute son attention, nous songeâmes aux moyens de prévenir les malheurs qui nous menaçoient. Une heureuse nuit nous fut encore permise, pendant laquelle mon Éléonore, en ne cessant de me prouver sa tendresse, ne cessa de m'entretenir de son enlèvement, qui devenoit indispensable. Nous convînmes que, dans la journée prochaine, je ferois tous les préparatifs nécessaires, et que la nuit suivante verroit notre fuite. Toujours pleine de confiance, Mme de Lignolle se croyoit déjà loin de sa patrie; et moi, le cœur navré d'un profond chagrin, l'esprit encore agité de mes irrésolutions secrètes, je n'envisageois qu'en tremblant le douteux avenir, je n'osois porter mes regards sur le présent, trop certain. O Madame de B…, je vous voyois sans cesse au lit de la mort! O mon père! ô ma sœur! ô ma Sophie! je faisois d'inutiles efforts pour écarter votre souvenir qui m'obsédoit.

L'aurore enfin parut. Un affreux spectacle, un sinistre augure, devoient commencer le plus malheureux de mes jours. Quand j'entrai chez la marquise, elle avoit les yeux égarés, et, d'une voix très brève, elle disoit: «Oui, voilà mon tombeau. Mais cet autre, à qui le destinez-vous? Où est Faublas? s'écria-t-elle plusieurs fois en me regardant; où est Faublas? courez, avertissez-le que mes ennemis veulent l'assassiner, que le marquis et le capitaine… Le capitaine!… Il approche! il traîne… Ah! pauvre petite! Viens donc, Faublas! vite! Que fais-tu? Qui t'arrête? Viens donc la secourir!… Il n'est plus temps, c'en est fait!… Dieu! grand Dieu! c'étoit pour elle qu'ils creusoient cette tombe à côté de la mienne!»

Mme de B…, violemment agitée, avoit trouvé la force de se mettre sur son séant; et, comme on accouroit pour l'obliger à prendre une autre situation, elle retomba. Je l'entendis encore murmurer quelques discours sans suite, qui redoublèrent mon épouvante et ma douleur.

«Une fièvre terrible! me dit le médecin. Un délire continuel! c'est ainsi qu'elle a passé toute la nuit! Monsieur, je ne dois pas vous flatter: il est impossible qu'elle résiste longtemps.»

Je m'en allai chez Rosambert: il commençoit à donner quelques espérances; cependant on n'osoit encore répondre de rien, et je ne pus obtenir la permission de lui parler.

Il est donc vrai que tout me manque à la fois, qu'aucun appui ne m'est laissé dans un moment où j'aurois besoin du secours de tout le monde! Il est donc vrai que je vais abandonner mon père, et quitter peut-être pour jamais les lieux où je sais maintenant que Sophie respire. Il le faut, si je ne veux perdre ensemble mon Éléonore et mon enfant. Il le faut! malheureux!

Je courus tout Paris pour me procurer la foule des choses nécessaires à l'enlèvement de Mme de Lignolle, et je ne sais quel pressentiment douloureux m'avertissoit qu'elle alloit faire un trop long voyage. En préparant tout pour notre commun départ, il me sembloit que j'étois tourmenté d'un rêve pénible qui devoit bientôt finir; mais une voix secrète me crioit que le réveil seroit affreux.

Quand je revins à l'hôtel, je trouvai que Mme d'Armincour m'attendoit chez mon père; elle me demanda ce que j'avois fait de sa nièce. Éléonore et moi nous avions prévu la visite et les questions de la marquise, nous étions convenus de la réponse que j'aurois à lui faire: «Votre nièce, Madame, est partie sous la conduite d'un ami dont je connois le courage et la fidélité. C'est en Suisse qu'elle est allée chercher un asile; elle a préféré ce pays, parce qu'il n'est pas très éloigné de votre Franche-Comté.—Elle est sauvée! s'écria la marquise en m'embrassant: ah! que je vous dois de reconnoissance!… Elle est partie pour la Suisse? j'y cours après elle. Ma chère nièce!… Comment avez-vous fait pour l'arracher à ses ennemis? Personne ne vous a vu paroître à l'hôtel! personne ne l'en a vue sortir! et pourtant il n'y avoit pas un quart d'heure que je lui avois parlé chez elle, quand ils y sont venus pour l'arrêter… Elle est sauvée!… Mais quoi! mille dangers la menacent encore! En supposant qu'elle puisse échapper à ses persécuteurs, que va-t-elle devenir loin de sa patrie, loin de ses parens, et, faut-il le dire, loin de celui qu'elle aime avec idolâtrie! Ah! jeune homme, jeune homme, vous avez plongé mon enfant dans un abîme de malheurs!»

A ces mots, Mme d'Armincour partit en pleurant.