«Cependant il ne falloit qu'un hasard imprévu pour vous découvrir ce que je cherchois inutilement; je devois donc me hâter de vous donner un état qui vous forçât de quitter Paris et de vivre dans une province éloignée, où je me flattois de vous rendre bientôt votre exil agréable: je vous fis capitaine au régiment de ***.
«Mme de Fonrose, malheureusement placée entre la comtesse et le baron, pouvoit doublement contrarier mes desseins; il ne me fut pas malaisé de commencer sa rupture avec Mme de Lignolle, et de déterminer M. de Belcour à quitter son indigne maîtresse.
«Je nourrissois toujours de justes projets de vengeance contre mon plus cruel persécuteur. Je ne désespérois pas de l'obliger, sous quelques jours, à me combattre encore, et si, comme la première fois, je ne portois qu'un coup mal assuré, si Rosambert échappoit à la mort, au moins je pourrois peut-être lui arracher l'aveu de ses impostures, recouvrer ainsi toute votre estime, et reprendre à mes propres yeux quelque valeur. Cependant, comme votre ami ne pardonneroit sûrement pas à Mme de B… les excès dont il s'étoit rendu coupable envers elle, il me parut d'abord indispensable d'éloigner de vous ce conseiller perfide, et d'essayer de mettre fin aux plaisanteries dont il ne cessoit d'outrager l'hymen en général, et quelques époux en particulier; je lui fis donner Mlle de Mésanges et l'ordre de rejoindre son régiment.
«Une ennemie infiniment redoutable me restoit encore: c'étoit cette Mme de Lignolle, que j'aurois beaucoup aimée, si vous ne me l'aviez pas donnée pour rivale. La Fleur, qui m'étoit vendu, le traître La Fleur me faisoit tous les jours des rapports dont mon inquiétude s'augmentoit sans cesse. Il devenoit pressant d'élever entre la comtesse et vous des obstacles à jamais insurmontables. Je fis venir le capitaine; il se hâta de solliciter à Versailles une lettre de cachet qu'on tenoit toute prête: Mme de Lignolle alloit être arrêtée.
«Faublas, pourquoi cette agitation si vive? pourquoi cette pâleur soudaine? Vous m'accusez d'avoir été cruelle envers votre Éléonore! Attendez, mon ami; si vous me jugez précipitamment, vous me jugerez avec trop de rigueur. Demain, le capitaine recevoit l'ordre de retourner à Brest et de s'y rembarquer. La comtesse perdoit sa liberté pendant quelques jours seulement. On devoit bientôt lui donner pour prison la terre que sa tante possède en Franche-Comté. Rien, je vous le proteste, n'eût été négligé pour défendre cette malheureuse enfant du ressentiment de ses deux familles. Mais, après l'éclat de sa détention, vous n'auriez jamais pu la revoir, et je m'étois réservé d'ailleurs plusieurs moyens de vous en empêcher.
«Enfin, vous partiez pour Nancy; c'étoit dans ses environs que nous allions nous rencontrer, c'étoit sous l'heureux ciel de la Lorraine que je devois retrouver mon amant et mes beaux jours. Que de vains projets! Ah! malheureuse! quand j'espérois te consacrer ma vie, la mort m'attendoit. L'épée fatale du marquis, après m'avoir enlevé ma victime, est venue jusque dans tes bras frapper la sienne. C'en est donc fait! Je vois ma tombe entr'ouverte, il y faut descendre à vingt-six ans.
«Voilà pourtant où m'aura conduite une passion trop tard combattue! Puisse du moins mon exemple avertir la foule des infortunées menacées d'un destin pareil! Puisse-t-il, dans le grand nombre, en sauver quelques-unes! Qu'on leur apprenne à toutes mes premières foiblesses et mes premiers revers, mon inutile résistance, mes coupables desseins et ma fin déplorable. Qu'elles sachent que l'amour ne me donna pas un instant de félicité qui n'eût été précédé des plus vives inquiétudes, accompagné des plus grands dangers, suivi des plus irréparables malheurs. Qu'elles le sachent, et que, remplies d'un effroi salutaire, elles s'arrêtent, s'il est possible, sur le penchant du précipice où j'aurai péri.
«Et, pour qu'elles puissent concevoir le suprême pouvoir de cet amour qui m'entraîna, toi, Faublas, que j'aurai peut-être étonné jusque dans mes derniers momens; toi, mon amant toujours idolâtré, dis-leur que ma réputation, mes richesses, mon rang, ma beauté, perdus sans retour, ne me coûtèrent pas un regret; mais que notre éternelle séparation fit mon désespoir. Dis-leur néanmoins que, prête à te quitter, je me suis estimée trop heureuse d'avoir pu sauver, aux dépens de mes jours, tes jours plus chers; trop heureuse d'avoir pu, du moins encore une fois, t'appartenir, et dans un dernier embrassement calmer un peu l'ardeur du feu dont j'étois consumée, de ce feu dévorant qui ne devoit s'éteindre qu'avec…»
Elle n'acheva point, elle tomba dans une extrême foiblesse.
Le médecin accourut à mes premiers cris: il me supplia de me retirer si je ne voulois pas, me répéta-t-il plusieurs fois, hâter l'instant fatal.