«Tu devins libre, j'osai te revoir, je l'osai! ce fut ma première faute, elle prépara mes derniers égaremens et ma fin tragique.

«Quatre mois d'absence m'avoient apparemment guérie d'un amour fatal: au moins je m'en flattois quand je vous appelai chez Mme de Montdésir; au moins, dans notre première entrevue, je me sentis bien moins qu'autrefois émue de ta présence: je te parlai de Justine sans dépit, de la comtesse sans beaucoup d'aigreur, de Sophie sans trouble, sans colère, sans aucun mouvement jaloux. Je t'annonçai, dans la sincérité de mon cœur, de louables résolutions que je croyois devoir être immuables. Enfin, je te quittai, m'applaudissant de n'avoir plus que de l'amitié pour toi… Insensée, comme je m'abusois! le feu mal éteint couvoit sous la cendre, une étincelle alloit s'échapper, qui recommenceroit l'incendie.

«Souvenez-vous, souvenez-vous du jour que, prête à partir pour Compiègne, je vous fis mes adieux. Jusqu'alors, en préparant le châtiment de Rosambert, je n'avois éprouvé que le désir de la vengeance: vous me fîtes connoître la crainte de la mort. Cette idée soudaine qu'il étoit possible que bientôt nous fussions à jamais séparés me glaça d'épouvante. Tout à coup il me parut moins désirable d'accomplir ma vengeance contre un ennemi; mais aussi je me sentis plus impatiente d'obtenir ma réhabilitation aux yeux de mon amant. Cependant les terreurs nouvelles qui venoient de m'étonner, les irrésolutions momentanées qu'elles avoient produites, mes agitations encore violentes, le trouble de mes sens, le trouble de mon cœur, tout me dit assez qu'en attaquant les jours de Rosambert, je devois surtout songer à défendre les miens; que maintenant il s'agissoit moins de triompher que de ne pas mourir; qu'avant tout il falloit m'efforcer de vivre, de vivre afin de t'adorer.

«Comment aurois-je pu m'aveugler encore sur mes véritables dispositions, puisque, même à Compiègne, dans le moment d'ivresse qui suivit ma victoire, mon secret m'échappa devant la comtesse et devant vous? Ce fut pourtant sans y réfléchir, ce fut par un instinct de jalousie renaissante, que, vous voyant sur le point de rejoindre ma plus dangereuse rivale, je vous conseillai de rentrer dans Paris avec Mme de Lignolle. Alors, sans me rendre un compte fidèle de mes sentimens, je démêlai seulement, à travers une foule d'idées contraires, que je m'étois étrangement trompée moi-même quand je vous avois promis de vous rendre Sophie et de vous voir tranquillement lui prodiguer vos tendresses. Je reconnus qu'une femme, pour avoir donné le courageux exemple d'une entière abnégation de soi-même, ne devoit pas se flatter d'atteindre à l'effort plus héroïque d'un absolu dévouement. Je reconnus que telle amante, capable de renoncer à son propre bonheur, pouvoit cependant n'avoir pas assez de force pour souffrir le bonheur d'une autre. Je le reconnus, je m'en indignai, j'en frémis; mais enfin, sans oser d'ailleurs former pour l'avenir aucun projet déterminé, je m'arrêtai du moins à celui de retarder présentement une réunion dont la seule idée faisoit mon secret désespoir.

«Aussitôt Després fut envoyé de Compiègne à Fromonville pour avertir M. Duportail de votre prochaine arrivée, et pour multiplier les obstacles autour de vous, si la comtesse vous permettoit d'aller à la poursuite de votre épouse… Faublas, je vous vois pâlir et trembler!… O toi que j'ai trop aimé, ne va pas me haïr! ô toi, l'auteur de mes égaremens, ne leur refuse pas quelque indulgence! Trop heureuse, crois-moi, trop heureuse la femme sensible à qui le favorable amour n'ordonna que des démarches peu condamnables, qui n'eut jamais besoin de trahir un ingrat, ni de persécuter des rivales, hélas! et qu'un premier pas vers l'abîme n'entraîna point dans ses plus grandes profondeurs!

«Si tu pouvois te faire une idée de ce que j'ai souffert à cette auberge de Montargis, à ce château du Gâtinois surtout, à ce fatal château de la comtesse! Inconcevable jeune homme, comment donc pouvez-vous allier tant d'inconstance et tant de sensibilité, tant de douceur et tant de barbarie! Votre Sophie ne vous étoit pas moins chère, et vous adoriez Mme de Lignolle! Oui, déjà, j'en fus témoin! déjà vous l'adoriez! L'ingrat! et, dans le délire de sa fièvre, il prononçoit aussi souvent que le mien le nom de son Éléonore. Le cruel! et, dans ses momens de raison, il me faisoit, à moi, la confidence de tout l'amour dont il brûloit pour elle! Ainsi ce n'étoit point assez de trembler pour les jours de mon amant, de le trouver dans une maison détestée, de voir une autre femme lui donner les soins qu'avec tant de plaisir je lui eusse seule prodigués, je devois encore de la bouche même d'un infidèle…! Mais écartons ces souvenirs terribles. Qui m'eût dit pourtant, qui m'eût dit qu'alors je ne mourrois pas de douleur, parce que j'étois réservée à beaucoup d'autres épreuves non moins insupportables, parce qu'il falloit que toutes les horreurs de ma destinée s'accomplissent?

«Faublas, mon portefeuille est là. Cherchez-y cet écrit funeste qui précipita mes plus fatales résolutions. Reprenez la lettre de votre beau-père, reprenez-la. Je la sais tout entière et n'en ai plus besoin. Quelle lettre! grands dieux! comme j'y suis traitée! que de crimes on osoit me supposer, dont l'idée ne m'étoit seulement pas venue! quel avenir on m'annonçoit! quel épouvantable avenir que je n'avois pas encore mérité! Le profond sentiment d'une injustice irrite un esprit fier, et trop souvent le porte aux extrémités les plus inexcusables. J'en fis malheureusement l'expérience: Mlle de Pontis partageant un amant banal et le mépris public avec la marquise de B…! Va, Duportail, tu la connois bien peu, cette marquise de B… que ta fureur accuse! Elle ne fut jamais passionnée ni généreuse à demi. Ce n'étoit point pour partager Faublas qu'elle courut le chercher à Luxembourg! Ce n'étoit point pour le disputer à Sophie qu'ensuite elle lui permit de l'aller rejoindre! Ta haine cependant est la récompense des sacrifices qu'elle a déjà faits, et, pour prix des pénibles combats qu'elle livre encore chaque jour, tu lui promets, avec le mépris public, d'inévitables malheurs. Va! je le savois que ta fille et toi vous me détestiez; que les hommes condamnoient sévèrement sur les apparences et ne revenoient pas de leurs jugemens; que la fortune, inflexible comme eux, ne révoquoit point ses arrêts, et qu'un grand revers étoit trop souvent le gage d'un revers plus grand. Je le savois. Mais toi-même assures que vos communes persécutions ne finiront point. Eh bien! ne pouvant m'en prémunir, je les justifierai. Duportail, je suis lasse de ne m'imposer que des privations sans dédommagement, je suis lasse de m'immoler pour des ingrats. Puisque je ne dois plus rien espérer, puisqu'il ne me reste plus rien à perdre, je veux du moins retirer quelque fruit de mon déshonneur qui fait ta joie: je veux que l'amour revienne abréger ma vie dont tu demandes la fin. Tu verras ce que la marquise environnée d'ennemis peut encore entreprendre! Tu verras si je suis femme à partager un amant!

«Ainsi, Faublas, ainsi dans mon désespoir je jurai que Sophie ne vous seroit point rendue, et que Mme de Lignolle aussi connoîtroit à son tour les tourmens que depuis trop longtemps j'endurois.

«Obligée de vous laisser entrer à Paris, je devois le plus tôt possible vous en éloigner, de peur qu'un hasard fatal à mes nouveaux desseins ne vous fît découvrir que votre beau-père étoit encore revenu chercher un asile dans la capitale…—Quoi! ma Sophie…—De grâce, s'écria Mme de B…, ne m'interrompez pas. L'ardente fièvre qui me soutient peut tout à coup s'éteindre, et je n'aurois plus la force de vous parler. Ne m'interrompez pas; tâchez surtout, tâchez de dissimuler votre cruelle joie: prenez pitié de l'état où je suis.

«Écoutez, reprit-elle: M. Duportail fuyoit de Fromonville avec votre épouse et deux étrangères que je ne connois point. Després chargea l'un des miens de rester à Puy-la-Lande, afin de s'arranger de manière que vous n'y trouvassiez pas de chevaux; Després ne cessa pas de poursuivre votre beau-père. Celui-ci, laissant à quelque distance de Montargis les deux inconnues continuer la même route, mit pied à terre avec sa fille, et, s'étant jeté dans un chemin de traverse, il vint reprendre la poste à Dormans, et le chemin de Paris par Meaux. Ce fut à Bondy qu'on perdit ses traces. Votre beau-père est certainement dans la capitale; mais je ne sais comment il a trouvé l'impénétrable retraite où depuis plus d'un mois il échappe à toutes mes recherches.