Ce fut par la porte du jardin que nous entrâmes à l'hôtel, et, comme nous nous jetâmes aussitôt dans le petit escalier, personne ne put nous apercevoir, excepté Jasmin.

Mon domestique apporta des bougies. «Bon Dieu! dit Mme de Lignolle, j'ai du sang sur les mains!… Faublas, les vôtres en sont pleines!» Je ne puis retenir un cri d'horreur, et tout à coup fondant en larmes: «Ce sang, c'est le sang d'une amante! Dans quels momens tu viens unir tes destinées aux miennes! Éléonore, ma chère Éléonore, veille sur toi! prends garde! je suis environné des vengeances du Ciel. La mort, autour de moi, frappe ou menace les objets les plus chers à mon cœur. Veille sur toi! ce sang, c'est celui d'une amante!

—Quels discours, Faublas, et quel désespoir! vous me glacez d'effroi.—Mon amie, ce sang, c'est celui d'une amante. La marquise…—S'est poignardée!—Non. Son mari…—Ah! le cruel!—Mourante, elle a rassemblé ses forces pour m'avertir du péril auquel tu restois exposée…—Que je la remercie!—Et pour me supplier de revenir bientôt recevoir son dernier soupir.—Pauvre femme!… il y faut courir, mon ami; tiens, j'y vais avec toi.—Impossible! tant de gens qui te menacent! tant de monde auprès d'elle!—Eh bien donc, va seul, va consoler ses derniers momens… Mais ne restez pas longtemps chez elle… Faublas, tu lui diras que ma haine est éteinte,… que je suis profondément affligée de son infortune,… que je voudrois pouvoir…—Oui, mon Éléonore, je lui dirai que tu as un excellent cœur.—Mais revenez bien vite, ne me laissez pas ici.—Bien vite, le plus tôt possible. Jasmin, comme il se pourroit que mon père voulût monter chez moi, faites passer Mme de Lignolle au fond de l'appartement, dans le boudoir… Que M. de Belcour ne la découvre pas! que personne ne puisse l'entrevoir! Jasmin, je vous confie madame la comtesse, je vous la recommande, vous me répondez d'elle, et songez qu'il y va de ma vie.»

Il n'y a qu'un pas de la place Vendôme à la rue du Bac; aussi je ne mis qu'un moment à retourner près de la marquise.

Un homme et plusieurs femmes environnoient son lit. «Que tout le monde se retire», dit-elle en me voyant entrer. Le médecin lui représenta qu'elle ne devoit pas parler. «Un dernier entretien avec lui, répondit-elle, vous me gouvernerez ensuite comme il vous plaira. Qu'on nous laisse seuls.» Il voulut répliquer: un ordre absolu lui ferma la bouche.

«Est-elle sauvée, mon ami?—Elle est chez moi.—Ne l'y gardez pas longtemps. Au reste, Després, chargé de mes instructions secrètes, vient de partir pour Versailles: tant qu'un souffle de vie me restera, ne craignez plus rien pour la comtesse.»

Mme de B… garda quelque temps un morne silence, puis elle fixa sur moi ses regards pleins de larmes; et, m'ayant fait signe d'apporter ma main dans la sienne: «Eh bien! Faublas, me dit-elle, n'admirez-vous pas ma triste destinée? Autrefois, à ce village d'Hollris, vous m'avez vue sur un lit d'opprobre, aujourd'hui vous me voyez au lit de la mort; et le plus cruel revers, aujourd'hui comme autrefois, a renversé tous mes projets à l'instant marqué pour leur exécution. Maintenant aussi, comme alors, je veux vous dévoiler toute mon âme; et, quand vous m'aurez entendue, quand vous me connoîtrez tout entière, quand surtout vous aurez comparé mes passagers plaisirs et mes tourmens durables, mes premières foiblesses et mes derniers combats, mes bonnes résolutions et mes desseins condamnables, enfin mes erreurs et leur châtiment; quand vous aurez tout comparé, Faublas, vous oserez, je n'en doute pas, affirmer que votre amante, ayant vécu toujours plus malheureuse que coupable, est morte encore moins digne de blâme que de pitié.

«Pourquoi rappellerois-je ici le bonheur des premiers temps de notre liaison? Il est vrai qu'alors ton amante eut quelques beaux jours; mais qu'ils furent promptement empoisonnés par de vives alarmes, promptement suivis de votre inconstance et de mon désastre complet! Ah! qui voudroit du même prix payer les mêmes jouissances? Qui? moi, Faublas; moi qui, prête à périr, me sens encore brûlée du feu dont je fus consumée sans cesse. Mais dans le monde entier je serois apparemment la seule. Va, je n'ai point oublié ton amour naissant pour Sophie, l'époque fatale de son enlèvement, le jour plus funeste où je vis mon amant avec ma rivale au pied des autels, et les horreurs de cette nuit où, par le plus lâche des attentats, ton perfide ami combla mon avilissement et commença mes véritables infortunes. Faublas, je te le jure à mon heure suprême, et j'en atteste le Dieu qui m'attend: Rosambert a mérité la mort. Rosambert, avant de me flétrir à tes propres yeux, m'avoit indignement calomniée. Il est vrai que, séduite par quelques-unes de ses qualités brillantes, je lui donnois plus d'attention qu'à tout autre, une préférence marquée sans doute. Il avoit pu concevoir de grandes espérances, j'ai lieu de croire que l'événement ne les eût jamais justifiées. Je n'entends pas ici, Faublas, te parler de mes principes, de ma pudeur, de ma sagesse, de toutes les vertus auxquelles on a prudemment condamné mon sexe; je n'en ai seulement pas avec toi conservé l'apparence! Que te dirai-je, mon ami? Placée par le hasard dans un rang élevé, j'avois encore reçu de la nature un esprit inquiet, une âme ardente; j'étois née peut-être pour les crimes de l'ambition: je te vis, tu m'entraînas, je me plongeai dans tous les égaremens de l'amour.

«Oui, ce fut par un crime que Rosambert, à Luxembourg, renversa mes desseins. Mes desseins, je le sais, pouvoient paroître coupables; mais au moins n'étoient-ils pas de ceux dont se fût avisée une amante sans générosité, sans courage, une vulgaire amante modérément éprise d'un homme ordinaire. Rosambert les renversa tous. Il me sembla que désormais je ne pouvois remettre en vos bras une femme tombée dans le mépris d'elle-même; et dès lors, présumant trop de mes forces, ou plutôt ignorant encore l'irrésistible empire d'une passion, croyant maîtriser les grands intérêts du cœur comme je gouvernois de petits intérêts de cour, je jurai, vous l'entendîtes, je jurai de ne plus vivre que pour ma vengeance et votre avancement.

«D'abord, il fallut vous tirer d'une prison d'État, où vous n'eussiez pas langui pendant quatre mois, si mes ennemis rassemblés n'eussent de mille manières contrarié mes démarches. Enfin, M. de ***, porté par mes efforts à la place éminente qu'il occupe aujourd'hui, M. de *** fut cependant assez ingrat pour mettre à votre délivrance une condition qui faillit la rendre impossible. Jugez si le sacrifice demandé me sembloit pénible! Il s'agissoit de vous rendre au monde, et je balançai plusieurs jours. Mon ami, je vous le répète, je ne prétends vous vanter ici ni ma vertu, ni la vertu des femmes: quelle différence pourtant entre les principes, les penchans, les passions des deux sexes! Et que tu es loin de l'amour que je te porte, toi surtout, Faublas, toi qui, pouvant te partager entre plusieurs amantes, trouves encore des charmes à la possession du premier objet que le hasard te livre! Ah! combien, au contraire, Mme de B…, déjà si malheureuse d'avoir été, pour sa justification complète, obligée d'avouer les droits d'un époux et de remplir avec lui de rigoureux devoirs, ressentit une plus mortelle douleur, le jour, le jour fatal qu'il lui fallut, pour te sauver, s'aller abandonner aux effrénés désirs d'un amant sans délicatesse, aux tendresses cruelles d'un homme indifférent! Oui, mon ami, oui, M. de *** m'a possédée. Ce n'étoit qu'à mon heure dernière que je devois te faire un aveu semblable, et néanmoins, parmi tant d'autres preuves de mon attachement sans bornes, regarde ce honteux dévouement comme la plus grande.