Celui-ci, ne pouvant plus douter de son malheur, devint furieux. Il se précipita, l'épée à la main, sur un homme sans armes, et qui, d'ailleurs surpris dans le plus grand désordre, étoit absolument hors de défense. La marquise, trop prompte, ma trop généreuse amante, se jeta devant le glaive menaçant; le marquis frappa… Grands dieux! Mme de B… cependant résista d'abord à la violence du coup, et dans l'instant même, ayant tiré de sa poche deux pistolets chargés, elle étendit la baronne à ses pieds; elle dit à son mari: «Vous venez d'attenter à ma vie, je suis maîtresse de la vôtre: je ne prétends pas venger ma mort, qui sans doute est prochaine; mais, ajouta-t-elle en s'appuyant sur moi, je vous déclare que je suis contre tous déterminée à le sauver.»
Quoique je fisse de grands efforts pour la retenir, elle tomba sur ses genoux, s'appuya sur sa main droite et me présenta le pistolet qu'elle tenoit encore de la gauche: «Tenez, Faublas!… Et vous, Monsieur de B…, si vous faites un pas vers lui, qu'il vous… arrête.» A peine avoit-elle dit qu'elle se renversa dans mes bras, où elle perdit connoissance.
Le marquis ne songeoit plus à menacer ma vie; déjà sa fatale épée lui étoit échappée des mains. «Malheureux! s'écrioit-il avec tous les signes du plus grand désespoir: qu'ai-je fait? où fuir? où me dérober à moi-même?… Ne l'abandonnez pas, vous autres; prodiguez-lui tous vos secours. Mon Dieu, comment sortir d'ici?»
Il étoit si troublé qu'il eut en effet beaucoup de peine à trouver la porte.
Cependant Mme de Fonrose, dont la mâchoire inférieure étoit toute fracassée, poussoit d'horribles cris. Il accourut une foule de gens que je ne connoissois pas, que je voyois à peine. Plusieurs chirurgiens arrivèrent. La baronne fut aussitôt reportée chez elle; mais, pour l'infortunée marquise, on n'osa pas risquer le transport. Nous la prîmes à quatre. Nous la portâmes mourante sur ce même lit où quelques minutes auparavant… O dieux! dieux vengeurs! si c'est une justice, elle est bien cruelle!
La profonde blessure étoit au sein gauche, près du cœur. Mme de B… ne passeroit peut-être pas la nuit. On lui mit le premier appareil; alors elle revint de son long évanouissement. «Faublas, dit-elle, où est Faublas?—Me voilà. Me voilà désespéré…—Madame, s'écria le premier chirurgien, ne parlez pas.—Dussé-je tout à l'heure mourir, répliqua-t-elle, il faut que je lui parle»; et d'une voix éteinte elle balbutia ces mots entrecoupés: «Mon ami, vous reviendrez; vous ne laisserez pas des gens indifférens me fermer les yeux; vous recevrez mes derniers aveux et mon dernier soupir. Mais quittez-moi pour quelques minutes, courez; la lettre de cachet va sans doute arriver de Versailles: courez, sauvez l'infortunée comtesse, s'il en est temps encore.»
Aussitôt je m'élance; je ne marche pas, je vole dans les rues. Mon Éléonore, ils l'enfermeroient! il faudra d'abord qu'ils m'arrachent la vie! Mais, si déjà l'ordre barbare est exécuté; s'il est exécuté, c'en est fait, plus de ressource, plus d'espoir! La comtesse, également impatiente et sensible, ne pourra pas, seulement huit jours, supporter l'esclavage et l'absence, la mère et l'enfant périront!… et moi malheureux! je serois donc obligé de leur survivre? Moi! qui pourroit m'empêcher de les suivre au tombeau?»
Plein de ces idées si tristes, j'arrive à l'hôtel de Mme de Lignolle. Sans m'arrêter devant la loge du suisse, je crie: «La Fleur!» En un instant je passe, je traverse la cour, je me précipite sur l'escalier dérobé, je frappe à la petite porte de Mlle de Brumont. On accourt, on ouvre: quel bonheur! c'est la comtesse! Un cri de joie m'échappe, elle y répond par un cri de joie: «Déjà! mon ami.—Mon Éléonore, je tremblois qu'il ne fût trop tard. Viens.—Où cela?—Viens avec moi.—Comment?—Viens vite. Ta liberté est menacée.—Ma liberté! Je ne verrois plus mon amant!—Que cherches-tu?—Mes diamans.—Ils sont chez moi; tu ne les as pas remportés.—Ma tante.—Où est-elle?—Dans le salon.—Cours lui dire adieu… Mais non, Mme d'Armincour voudroit t'emmener avec elle, c'est avec moi qu'il faut venir. D'ailleurs, les frayeurs de la marquise pourroient nous découvrir, il vaut mieux qu'elle ignore pendant quelque temps ce que tu seras devenue. Mais viens vite, hâtons-nous, il n'y a pas un moment à perdre.»
Nous descendons sans bruit. Favorisée par la nuit, la comtesse se glisse jusques auprès de la porte cochère. Alors, ayant pris la précaution d'enfoncer mon chapeau sur mes yeux, je frappe au carreau du suisse. «C'est moi qui viens de parler à La Fleur, tirez le cordon.» Le domestique, préoccupé de sa partie de cartes, obéit machinalement. Mme de Lignolle est dans la rue; je m'élance après elle. Mon Éléonore saisit mon bras et presse sa marche autant qu'il est possible. Nous n'osons dire un mot; tout ce qui passe autour de nous cause nos mortelles inquiétudes: ainsi, tourmentés de mille craintes, mais encore soutenus par le plus doux espoir, nous gagnons la place Vendôme.