Je tâchois, avec plusieurs personnes attirées par le bruit du combat, je tâchois d'arrêter le sang de mon malheureux ami, quand les chirurgiens arrivèrent. On se hâta de le transporter chez lui. Quel spectacle pour sa jeune femme! La plaie fut examinée; nous n'obtînmes des chirurgiens que cette réponse inquiétante: «On ne peut rien dire que le troisième appareil ne soit levé.»
Je rentrai chez moi, l'imagination remplie de funestes images. «Mon père, il est mourant!—Qui?—M. de Rosambert. Le marquis vient de lui donner un affreux coup d'épée.—Le marquis! répondit le baron; puisse-t-il au moins n'en plus donner à personne!… Cet événement est triste,… et fatal, fatal! Il va ramener sur vous l'attention générale.—O mon frère! me dit Adélaïde en adoucissant par de tendres caresses sa réflexion cruellement juste, mon frère, je ne sais pas précisément quelle conduite vous tenez; mais je vois depuis quelque temps qu'il ne vous arrive que des malheurs.»
Qu'elle fut longue pour moi la nuit qui vint succéder à cette fâcheuse soirée! quels songes terribles troublèrent mon pénible assoupissement! Aussitôt que je fermois les yeux, je ne voyois plus que des objets d'horreur. Des épées suspendues sur ma tête! mes habits teints de sang! le ciel en feu! je ne sais quel fleuve débordé roulant avec mille débris un cadavre! Partout la mort autour de moi! Je m'éveillois le cœur serré, le visage couvert de sueur. Et, pour écarter de si épouvantables images, je tâchois de porter toutes mes pensées sur le jour fortuné qui m'alloit luire, sur ce vendredi si impatiemment attendu, qui devoit m'offrir quelques doux momens dans la société du vicomte de Florville, et les plus vifs plaisirs dans les bras de mon Éléonore. Mais en vain je m'efforçois de guérir une imagination frappée des plus sinistres pressentimens; elle repoussoit toute idée consolante, mon âme étoit profondément triste. Hélas! il vint en effet trop tôt, ce vendredi qui sembloit ne me promettre que du bonheur! il vint en effet trop tôt, cet affreux jour, suivi d'un jour plus affreux!
Dès le matin j'allai chez monsieur le comte, il avoit fort mal passé la nuit; j'y retournai l'après-dîner, on venoit de lever le premier appareil, et l'on n'osoit point encore assurer que la blessure ne seroit pas mortelle.
A sept heures du soir, je quittai Rosambert pour courir à la rue du Bac. Je n'y vis point le vicomte de Florville; ce fut Mme de B… que j'y trouvai, Mme de B…, comme aux jours de Longchamps, dans tout l'éclat de sa parure. Qu'elle étoit belle!
Emporté par le premier transport de mon admiration, j'allai tomber à ses genoux, et la marquise, paroissant m'y contempler avec moins d'orgueil que de plaisir, avec une plus douce ivresse que celle dont le seul amour-propre est la cause, la marquise ne se pressa pas de me relever.
«Ma belle maman, n'est-ce pas bien imprudent à vous d'être venue dans ce costume si remarquable?—Valoit-il mieux ne pas venir? répondit-elle. J'arrive de Versailles dans mon wiski; le seul Després m'a ramenée: il faisoit nuit d'ailleurs, et je ne suis pas entrée par la rue du Bac.—Il y a donc une porte dérobée?—Oui, mon ami.
—Ma belle maman, permettez-moi de vous assurer de toute ma reconnoissance; les papiers que vous m'aviez promis…—Ont-ils produit l'effet que nous en attendions?…—Oui; mon père ne songe plus à voyager avec moi; cependant une chose encore m'inquiète, je vous l'avoue: c'est d'être obligé de quitter Paris si vite. Ne seroit-il pas possible de différer quelques jours?—Au contraire, s'écria-t-elle; je crains bien que vous ne receviez incessamment l'ordre de partir encore plus tôt. Il court un bruit de guerre; la plupart des officiers ont déjà rejoint; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que j'avois obtenu pour vous ce retard d'une quinzaine.—Mon Dieu! comment ferai-je donc pour…» Elle m'interrompit vivement: «Vous ne me parlez pas du malheureux événement de la soirée d'hier?—Maman, vous semble-t-il en effet malheureux?—Pouvez-vous me le demander? Étoit-ce de la main de M. de B… que Rosambert devoit mourir? J'aurai donc impunément souffert l'outrage de ses calomnies et la flétrissure de ses embrassemens! il ne m'aura donc pas été permis de lui arracher devant vous, avec le tardif remords de son dernier crime, l'aveu de toutes ses impostures! La fortune encore une fois a trahi mon courage et mes espérances.—N'accusez pas la fortune. Votre courage fut récompensé par le succès du combat de Compiègne, et dans la rencontre d'hier toutes vos espérances ont été remplies.—Remplies!—Apprenez ce que m'a dit le comte prêt à s'évanouir: Faublas, assurez au moins Mme de B… que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,… cruels! plus que vous ne pensiez;… il est trop vrai que…—Que…?—Ma belle maman, monsieur le comte n'a pas eu la force d'achever.—Il n'a pas eu la force d'achever! Vous cependant, Faublas, comment avez-vous interprété cette involontaire réticence?—Le sens ne m'en paroît pas équivoque.—Eh bien?—J'ai compris qu'il vouloit m'avouer que jamais il n'avoit possédé… votre personne,… votre personne, avec votre amour, j'entends.—Avouer! s'écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes: vous croyez donc que c'est hier qu'il vous a dit la vérité?—Je vous assure, maman, qu'il me seroit cruel de n'en être pas persuadé.» Elle porta ma main sur son cœur: «Vous le croyez!… Faublas! mon ami!… sentez, sentez ces battemens… Voilà depuis six mois le seul moment de joie qui m'ait été donné… Laissez, mon cher ami, laissez couler mes larmes. Depuis si longtemps celles que je verse ont tant d'amertume! Je trouve à celles-ci tant de douceur! Laissez, laissez couler mes larmes! Elles me soulagent d'un fardeau qui commençoit à m'accabler… Ah! pourtant, Faublas, quelle félicité plus grande, si j'avois pu moi-même dans le sang de mon ennemi laver mes injures, mériter ainsi d'obtenir à tes propres yeux ma réhabilitation complète!… Que dis-je? ajouta-t-elle en posant sur mes lèvres ses lèvres brûlantes: qu'importe ma vengeance? Ne suis-je pas désormais pleinement justifiée? Ne me dois-tu pas toute ton estime, et même une tendresse égale…» Enivré de ses caresses, je lui prodiguois les miennes. «Eh bien! soit! s'écria-t-elle en s'y livrant tout entière; qu'enfin l'amour, l'invincible amour l'emporte! Depuis deux mois j'oppose toute la résistance dont une mortelle est capable. Il m'a vingt fois arraché mon secret! qu'il triomphe aussi de mes résolutions! qu'il me rende avec l'amant idolâtré quelques momens d'un suprême bonheur, fallût-il les acheter encore de plusieurs siècles de tourmens! dussé-je entendre un ingrat, jusque dans mes bras, appeler Sophie et regretter Mme de Lignolle! dussé-je enfin quelque jour payer de ma vie…»
Elle n'en dit pas davantage, je venois de la porter sur un lit de délices, où nos âmes se confondoient. Quelle imprévue catastrophe alloit nous tirer de notre ravissante extase, pour faire succéder aux gémissemens de l'amour les cris de la rage et de la douleur!
La porte de la chambre où nous étions ayant été brusquement ouverte: «Maintenant le croyez-vous?» dit Mme de Fonrose à M. de B…