«Ainsi, je crois qu'il ne reste à l'infortunée comtesse d'autre ressource que de se retirer dans sa famille et de plaider en séparation, si M. de Lignolle la tourmente.» Quand Rosambert me parloit de la sorte, il faisoit presque nuit, et nous nous trouvions aux Champs-Élysées, à peu près en face de la maison de M. de Beaujon. M. de B… sortoit de la maison voisine. Dès qu'il me vit, il vint à moi; il retourna sur ses pas dès qu'il vit Rosambert. Celui-ci me dit: «Il nous évite! allons à lui. Ne laissons pas échapper une si belle occasion de passer un moment agréable.» Ce fut en vain que je m'efforçai de retenir Rosambert: son malheureux sort l'entraînoit.
«Monsieur le marquis, vous nous fuyez?—Il est vrai qu'au moins je ne vous cherche pas, lui répondit-il d'un ton fort sec.—En effet, beaucoup de gens m'ont assuré que vous me gardiez de vifs ressentimens. Je vous avoue que je suis très curieux et très impatient de savoir les raisons…—Croyez-vous que je me gênerai pour vous les dire?… Bonjour, Monsieur le chevalier, continua-t-il en me donnant la main. Hier vous avez dû recevoir de Versailles…—Oui, son brevet, interrompit Rosambert. Il l'a reçu.—Je l'ai reçu, Monsieur le marquis, et je suis bien sensible à cette preuve de votre…» Le comte, à mon tour, m'interrompit: «Faublas, c'est monsieur qui l'a demandé pour vous?—Oui, c'est moi. Qu'y a-t-il là qui doive vous faire rire?—Quoi! Monsieur! madame la marquise, de son côté, ne l'auroit pas un peu sollicité?—Pourquoi non? la marquise est une excellente femme, disposée à rendre service à tout le monde, à tout le monde, vous excepté!—J'en demanderai toujours la raison.—La raison?… Monsieur le comte, quand on se croit aimable au point de ne pas rencontrer de femme qui résiste, et qu'on en rencontre une sage, vertueuse, pleine d'amour pour son mari…—Pardon. J'en connois tant comme celle-là que je ne sais de laquelle vous me parlez.—De la mienne, Monsieur.—De la vôtre!… de la vôtre!—Oui. Quand on la rencontre, on échoue…—On échoue?… sans doute.—Alors il faut prendre patience.—Vous en parlez fort à votre aise, vous, Monsieur, qui n'échouez jamais.—Point de mauvaises plaisanteries, Monsieur le comte. Je n'ignore pas que vous avez été plus heureux que moi près d'une demoiselle…—D'une demoiselle? ah! oui, près de Mlle Duportail.—Duportail! ou point Duportail! vous avez beau ricaner! au moins pour me venger, moi, je n'ai pas fait de bassesse.—Ah! ménagez-moi. Au reste, expliquez-vous. Qu'appelez vous une bassesse?—Ce que vous avez fait à ma femme, Monsieur.—Eh bien! Monsieur, qu'est-ce que j'ai fait à votre femme? voyons si vous le savez.—Si je le sais! Le lendemain du jour que Mlle de Faublas avoit couché dans le lit de la marquise…—Mlle de Faublas! êtes-vous sûr?»
Je m'approchai de Rosambert et lui dis tout bas: «Mon ami, prenez garde que votre gaieté ne devienne excessive, et du moins, j'ose vous en supplier, ne compromettez pas Mme de B…» Le marquis cependant continuoit: «Le lendemain, pour vous venger, vous avez amené chez ma femme le frère sous les habits de la sœur.—Voyez comme je suis malin! s'écria le comte en éclatant de rire; de quelle espièglerie je me suis avisé contre madame la marquise! Voilà pourtant de mes tours! voilà…—Je crois, interrompit avec beaucoup de véhémence M. de B…, qui s'animoit visiblement, je crois qu'il ose encore se moquer de moi! Monsieur le comte, non content de cette première perfidie…—Vraiment! quand je m'en mêle…—Vous avez encore eu la méchanceté noire…—Diantre! ceci devient sérieux!—Oh! très sérieux. Et rira bien qui rira le dernier, Monsieur de Rosambert, car je n'aime pas les airs persifleurs, je vous en préviens.—Ni moi les airs menaçans, Monsieur le marquis! Mais voyons… voyons d'abord la méchanceté noire.—Oui, la méchanceté noire de prendre occasion de la présence du jeune homme déguisé pour faire à ma femme, devant moi, la scène la plus impertinente et la plus affreuse.—Oh! je le reconnois maintenant: je suis un… un malheureux!… un vrai démon!… un roué!—Riez, riez, Monsieur! mais, puisque vous avez exigé cette explication, et qu'au lieu d'avouer vos torts vous comblez la mesure, apprenez ce que je pense de votre conduite envers la marquise: je la crois indigne d'un homme d'honneur, et tout à l'heure, ajouta-t-il en portant la main sur son épée, tout à l'heure vous allez m'en faire raison.—Vraiment, voici le plus drôle! et, quoique beaucoup de gens pussent s'en étonner, je vous avoue que je m'y attendois.
—Eh! Messieurs! m'écriai-je, que voulez-vous faire? Je ne puis souffrir ce combat, Monsieur le marquis,… et vous, Rosambert, vous qui détestez les querelles, est-il possible que dans vos gaietés…
—Toujours, crioit M. de B…, toujours j'ai vu dans sa physionomie qu'il étoit un mauvais plaisant…—Mauvais! vous me piquez!—Mais je n'aurois pas cru qu'il fût un si méchant homme!—A la bonne heure! voilà qui est plus noble!—Il faut que je lui donne une bonne leçon qui le corrige…—Il est fâché tout à fait! tout à fait fâché! Je ne vous reconnois plus, Monsieur le marquis! j'avois, moi, toujours vu sur votre figure,… excepté pourtant certaine matinée où vous vouliez, à la Porte-Maillot, tuer le chevalier et le baron! et le comte! et tout le monde!… excepté ce matin-là, j'avois toujours vu sur votre figure que vous étiez le plus doux, le meilleur des hommes.»
A ces mots, prononcés du ton le plus moqueur, M. de B…, transporté de colère, mit l'épée à la main. Averti par je ne sais quel pressentiment funeste, je ne pus me défendre de quelque émotion à la vue de ce fer ennemi, de ce fer vengeur qui devoit, dans un instant, se rougir du sang de Rosambert, et bientôt, bientôt après, d'un sang plus précieux.
Je me jetai sur Rosambert: «Monsieur le marquis, de grâce, calmez-vous! Monsieur le comte, vous ne vous battrez pas! Je ne souffrirai pas que vous vous battiez!—Laissez donc, Faublas, me répondit celui-ci; je suis assez fâché d'y être obligé, mais c'étoit la chose inévitable. Au moins ce ne sera pas un duel,… une rencontre seulement, une rencontre. Et j'aurai su de monsieur une infinité de choses très plaisantes.—Si tu ne te mets promptement en garde, cria M. de B… tout à fait hors de lui-même, je dis partout que tu es un lâche, et en attendant je te coupe la figure.—Je te coupe la figure!» répéta Rosambert. Il se mit à rire: «Ce seroit dommage! on ne verroit plus dans mes traits les méchans tours que je me permets de jouer à cette femme… sage, vertueuse, pleine d'amour pour son mari; n'est-il pas vrai, Monsieur le marquis?»
Alors, pour se dégager de mes bras, Rosambert, toujours en riant, fit très lestement quelques pas en arrière, et du même temps il revint sur M. de B…, l'épée à la main.
Ils se battirent vigoureusement; ils se battirent pendant quelques minutes. Ah! que de malheurs m'eût épargnés la défaite du marquis! Ce fut le comte qui succomba. «Le Ciel est donc juste! s'écria M. de B… Périssent ainsi tous ceux qui m'outragent! tous ceux qui portent une physionomie trompeuse! Je vais, le plus tôt possible, ajouta-t-il, envoyer ici les secours nécessaires; restez auprès de lui. Voyez pourtant ce que c'est qu'une figure! comme la sienne est déjà changée!»
Il s'éloigna. Le comte, étendu par terre, me fit signe de me baisser pour l'entendre, et me dit d'une voix très foible: «Mon ami, je suis grièvement blessé; je ne crois pas que cette fois j'en revienne. Faublas, assurez au moins Mme de B… que je ne suis pas mort sans avoir éprouvé le sincère repentir de mes cruels procédés pour elle,… cruels!… plus que vous ne pensiez… Faublas, il est trop vrai que…» Rosambert ne put achever, il perdit connoissance.