Je venois de finir, quand le baron lui-même cria: «Faublas, ne descendez-vous pas?—Tout à l'heure, mon père.»
Le moyen d'abandonner mon Éléonore, qui n'avoit pas repris encore l'usage de ses sens! Je restai près d'elle et l'appelai cent fois inutilement.
Enfin, pourtant, elle commençoit à donner quelques signes de vie, lorsque le baron, du ton de la plus grande impatience, vint crier une seconde fois: «Ne descendez-vous pas?—Un moment, mon père! un moment!»
Jugez de mon effroi quand j'entendis M. de Belcour, au lieu de rentrer dans son appartement, monter à la chambre de Jasmin! «Depuis dîner, s'écrioit-il, que peut-il faire continuellement chez son domestique?» Je n'eus que le temps de m'emparer des fatals ciseaux, de tirer la porte et de me jeter au-devant du baron. Pour lui donner une excuse vraisemblable, je me hâtai de lui représenter que, malgré le retour de Sophie, j'avois quelquefois besoin d'être seul.
Nous rentrâmes. «Il a pleuré!» s'écria ma femme. Elle me dit tout bas: «C'est le souvenir de Mme de B… qui vous coûte ces larmes? Je vous le pardonne, elle a fait une fin si malheureuse!… O mon bien-aimé! je m'efforcerai de vous rendre tout ce que vous avez perdu, et je vous aimerai tant… que désormais vous ne pourrez plus en aimer d'autres.» Mon père, M. Duportail et ma sœur se joignirent à Sophie pour me prodiguer leurs cruelles consolations: je voulus m'y dérober, je voulus sortir, tous ensemble me retinrent. On ne peut se figurer ce que je souffrois alors; leurs empressemens me désespéroient, les caresses mêmes de Sophie m'étoient insupportables. Un quart d'heure enfin s'étant écoulé dans les plus violens combats, l'inquiétude l'emporta sur toute espèce de considération: je m'élançai vers la porte en criant: «Laissez-moi! laissez-moi seul!»
Je monte, je trouve dans le corridor du quatrième étage un chirurgien qui m'attendoit avec mon domestique. Je mets la clef dans la serrure, la porte s'ouvre d'elle-même. «Comment! je l'avois fermée!—Il est vrai, répond Jasmin, que la serrure ne tient à rien.» Nous entrons dans la chambre; Mme de Lignolle n'y étoit plus. Un coup de poignard m'eût fait moins de mal. «Bon Dieu! qu'est-elle devenue? où peut-elle être allée?»
Je m'élance dehors, je rencontre au milieu de l'escalier ma sœur, ma femme, son père et le mien: je passe au milieu d'eux, je leur échappe. «Où court-il ainsi loin de moi? s'écrie Sophie.—La retrouver, la sauver ou périr avec elle!»
«Oui, Monsieur, me répond le suisse, il y a peut-être dix minutes qu'elle est sortie; j'ai cru que c'étoit une femme que madame avoit amenée.
—Oui, Monsieur, me répond une bonne dame qui venoit de se mettre à l'abri sous une porte cochère de la place Vendôme, je viens de lui parler à cette pauvre enfant! elle avoit l'air terriblement agité. Elle n'a pas voulu prendre mon parapluie. «Non, non, m'a-t-elle dit, j'ai besoin d'eau, je brûle!» Je l'ai vue gagner les Tuileries par le passage des Feuillans: la pauvre petite sera bien mouillée.»
Ce qui devoit en effet redoubler mes terreurs, c'est que personne n'eût osé courir les rues par l'affreux temps qu'il faisoit. La chaleur avoit été grande durant tout le jour, le vent du midi venoit de s'élever; il annonçoit d'épais nuages que plusieurs tonnerres déchiroient, et du sein desquels la grêle et la pluie se précipitoient par torrens. Mon âme étoit consternée: la fureur des élémens ne m'annonçoit-elle pas la vengeance des dieux?