Je me jette dans le passage, je questionne les garçons de café de la terrasse des Feuillans: «Elle a pris le chemin du Pont-Tournant.» J'y cours, j'y trouve un invalide en faction: «Elle a fait deux fois le tour de ce bassin, puis elle a monté sur la grande terrasse.» J'y vole, j'arrive chez le suisse de la Porte-Royale: «Adressez-vous à la sentinelle du pont.»

Dans ce moment,… je crois l'entendre encore, et la plume m'échappe des mains… Dans ce moment l'horloge des Théatins sonnoit neuf heures.

«Sentinelle! une femme jeune, jolie, vêtue d'une robe blanche, la tête enveloppée d'un mouchoir?—Elle est là», me répond-il froidement. Le cruel étendoit le bras et me montroit la rivière. «Comment, là!—Sans doute! elle vient de s'y jeter: c'est elle qu'on cherche.—Malheureux! que ne l'as-tu retenue?» Et, sans attendre la réponse du barbare, je me précipite après l'infortunée.

D'abord je résiste à peine à l'onde furieuse qui s'entr'ouvre, mugit et m'emporte. Enfin j'ai rassemblé mes forces; et, dans les flots qui me pressent, je cherche au hasard ce que ces bateliers cherchent aussi. Tout à coup la foudre éclate, tombe et frappe les eaux. A la funèbre clarté qu'elle a répandue sur le gouffre, j'ai distingué je ne sais quoi qui ne s'est montré que pour disparoître. Aussitôt je plonge, je saisis par les cheveux, et je ramène au rivage… Quel objet je ramène! quel objet d'une éternelle pitié! Voilà donc mon amante!… Je détourne les yeux, je tombe auprès d'elle, trop heureux de perdre, avec le sentiment de mon existence, celui de mes maux.

Les cruels viennent de me rappeler à la vie, ils me demandent où l'on doit porter cette femme; ils me demandent sa demeure et son nom. «Que vous importe?» On me répond qu'il faut l'examiner; qu'il est peut-être encore possible de la sauver.—La sauver! toute ma fortune ne suffiroit pas à payer un aussi grand service! Vite, place Vendôme… Mais non. Quel spectacle pour…! Rue du Bac. Il y a plus près rue du Bac.»

Mme de Lignolle fut portée dans la chambre à coucher voisine de celle où Mme de B… respiroit encore. La marquise avoit même repris toute sa connoissance. Elle entendit gémir; elle reconnut ma voix. On vint de sa part me supplier de paroître au chevet de son lit. «Pourquoi ce grand bruit?» me demanda-t-elle d'une voix presque éteinte. J'allois répondre, lorsque je vis entrer le comte de Lignolle, suivi de deux inconnus. «Le voilà!» leur cria-t-il en me montrant; et l'un de ces messieurs, s'étant aussitôt approché, me dit: «Je vous arrête de la part du roi.»

La marquise entendit ces mots; et, ranimée par l'excès de la douleur: «Est-il possible? s'écria-t-elle. Quoi! je n'ai pas encore les yeux fermés, et déjà mes ennemis triomphent! et déjà l'ingrat M. de *** m'oublie!… Ah! Faublas, ma perte aura donc entraîné la tienne!—Oui, barbare! lui répliquai-je dans l'accès d'un affreux désespoir; et le malheur dont tu me plains est le moindre de ceux que m'a causés ta passion fatale. Victime de ta rage, Mme de Lignolle est là qui se meurt! Que dis-je? elle est morte, peut-être! Ah! pourquoi moi-même ne suis-je pas mort le jour que je t'ai connue! ou, plutôt, pourquoi le juste Ciel ne t'a-t-il pas dès lors accablée de tout le poids…» Elle m'interrompit: «Impitoyables dieux, vous devez être satisfaits! votre plus cruelle vengeance est accomplie: je descends au tombeau chargée des malédictions de Faublas!»

Elle retomba sur son lit, elle expira.

Et, comme je repassois dans l'autre pièce, où les médecins entouroient Mme de Lignolle, l'un d'entre eux disoit: «Pourquoi la dépouiller devant tout le monde? pourquoi violer inutilement les bienséances? Il n'y a pas de ressources, elle est morte.»

Ainsi presqu'en même temps frappé de plusieurs coups mortels, je perdis connoissance une seconde fois. Alors surtout, ce fut une grande inhumanité de me rappeler à la vie. Oui, ma Sophie, s'il falloit maintenant, sous peine d'être séparé de toi par un prompt trépas, retomber seulement pour une heure dans l'état où je restai plusieurs semaines, s'il le falloit, ô ma Sophie! juge de ce que j'ai souffert! j'aimerois mieux te quitter et mourir.