Sophie prit la fuite, je me pressai trop de paroître. Dès qu'il me vit, il cria d'une voix effroyable: «Le capitaine! Tu viens jusqu'ici pour m'arracher ta sœur et l'égorger! attends!» A ces mots il prit un si terrible élan qu'il brisa sa chaîne. Si je ne m'étois aussitôt soustrait à sa rage, si ses gardiens ne l'avoient empêché de me poursuivre, l'infortuné tuoit son père!
Sophie, Adélaïde et moi, nous avons écouté dans la pièce voisine. Il a paru reprendre quelque tranquillité, mais à la fin du jour il a donné les signes d'une violente agitation, qui s'est toujours augmentée à mesure que la nuit est devenue plus sombre. Enfin, d'un ton qui nous a fait frémir de crainte et d'horreur, il a distinctement prononcé ces mots: «Les vents sont déchaînés! le ciel paroît en feu! l'onde mugit! quel tonnerre!… Neuf heures!… elle est là!…»
Comme il a voulu se précipiter dehors, ses gardiens l'ont retenu. «Pourquoi m'arrêter? Ne la voyez-vous pas qui reparoît sur les flots?… Barbares! vous voulez que la mère et l'enfant périssent! Et vous aussi, mon père, ma sœur, Sophie, vous aussi vous m'empêchez de la secourir! Vous ordonnez sa mort. Tout le monde se réunit contre elle. Eh bien! je la sauverai malgré tout le monde.»
Sept hommes suffisoient à peine pour le retenir; il s'est débattu dans leurs mains pendant un grand quart d'heure; et, l'ardente fièvre qui lui donnoit ces forces prodigieuses l'ayant quitté tout à coup, il est tombé presque sans mouvement. Maintenant il dort; mais de quel sommeil! on voit trop bien que des rêves affreux le tourmentent. O mon fils! mon cher fils! Dieu sévère, soyez juste: n'est-il pas trop puni!
Je viens d'avoir avec Willis un long entretien, je suis infiniment content du traitement qu'il prépare à Faublas. Attendez le salut du malade de l'habileté du médecin; c'est en elle que nous avons tous mis nos espérances. Adieu, mon ami.
LE MÊME AU MÊME.
Le 6 mai 1785, dix heures du soir.
J'ai trouvé dans le village de Dugny, près du Bourget, à trois lieues de Paris, une maison qui m'a paru convenable aux desseins de Willis. Elle est environnée d'un vaste jardin anglois que traverse une rivière assez large, mais peu profonde, et dont les eaux coulent toujours paisibles. Ses bords sont plantés de peupliers, de saules pleureurs et de cyprès. Dans ce séjour des regrets, tout semble d'abord fait pour appeler les tristes souvenirs; mais pourtant la beauté du lieu, son aspect tranquille et l'air plus pur qu'on y respire, doivent promptement écarter les passions violentes et disposer l'âme à la mélancolie tendre: c'est là que nous sommes venus ce matin nous établir tous.
Le soir, comme de coutume, au coucher du soleil, mon fils a cru voir l'épouvantable orage et entendre sonner l'horloge fatale. Comme de coutume, il a répété ces mots terribles: Neuf heures! elle est là! Déjà, dans un accès de fureur, l'infortuné nous imputoit la mort de cette femme que nous l'empêchions d'aller secourir, lorsque Sophie, cachée dans une pièce voisine, Sophie, docile aux ordres du docteur, a crié de toutes ses forces: «Pourquoi l'arrêter? qu'on ouvre toutes les portes! qu'il soit libre!»
Aussitôt il s'est élancé dehors, il est descendu plus prompt que l'éclair, et tout d'un coup, ayant aperçu la rivière, il a couru s'y précipiter. Nous le suivions à quelque distance, et moi-même je me tenois prêt à plonger, si quelque nouveau malheur devoit nous menacer. Il a nagé pendant près de vingt minutes, toujours aux environs du pont du haut duquel il s'étoit jeté. Enfin, il est revenu sur la rive en gémissant. Il s'est enfoncé dans le bosquet le plus sombre, il y a gardé longtemps un morne silence; puis tout à coup: «Si tu n'en reviens pas, a-t-il dit, c'est ici que je te veux creuser une tombe.» Ensuite il a paru prêter l'oreille, et, comme s'il n'eût fait que répéter ce que quelqu'un auroit osé lui dire: «Elle est morte! s'est-il écrié; ah! pourquoi me l'annoncer tout de suite?» Il s'est évanoui; nous l'avons reporté dans sa chambre.