Mon fils, du moins, ne sera plus enchaîné. J'ai fait matelasser une chambre, où six hommes le garderont nuit et jour. Six hommes ne suffiront peut-être pas? Tout à l'heure je l'ai vu, dans un accès de rage, briser entre ses dents, comme un verre fragile, le plat d'argent qui contenoit son dîner. Je l'ai vu traîner aux quatre coins de sa chambre ses gardiens étonnés. Si cette horrible frénésie dure encore quelques jours, c'en est fait de mon fils et de moi.

Avant-hier seulement, vos aimables sœurs sont revenues de Briare prendre dans mon hôtel un appartement à côté de celui de leur nièce. Leur nièce! que vous dirai-je de sa douleur? elle est égale à la mienne.

Adieu, mon ami, finissez vos affaires et revenez vite.

LE MÊME AU MÊME.

4 mai 1785, à minuit.

Willis est arrivé la nuit dernière; il a passé toute la matinée près de son malade avec les gardiens. A deux heures il m'est venu dire que mon fils alloit être saigné; mais qu'ensuite, pour lui faire subir sa première épreuve, il falloit absolument l'enchaîner. Le malheureux a donc été de nouveau mis aux fers, et, par un excès de précaution dont l'événement a prouvé toute la sagesse, Willis a voulu que les gardiens du malade restassent dans sa chambre, à quelque distance de lui. Tout se trouvant prêt à six heures du soir, Sophie la première est entrée.

Il l'a regardée fixement pendant plusieurs minutes, sans proférer une parole; mais son visage devenoit par degrés plus tranquille, et son œil de plus en plus s'adoucissoit. «Enfin, c'est vous! a-t-il dit, je vous revois! vous m'êtes rendue! ma trop généreuse amie, approchez-vous, approchez donc!»

Sophie, transportée de joie, couroit à lui les bras ouverts. «Gardez-vous-en bien!» a crié le docteur; et mon fils aussitôt a répété: «Gardez-vous-en bien!… Oui, ma belle maman, gardez-vous-en bien. Le cruel marquis n'attend que ce moment pour vous frapper. Vous voilà cependant! quel bonheur! je vous croyois morte. La profonde blessure étoit au sein gauche, près du cœur.»

Alors Adélaïde, toute tremblante, est venue joindre sa bonne amie: elles se sont mutuellement soutenues.

«Te voilà, petite? s'est-il écrié d'un ton fort doux. Tu viens me voir avec ta maîtresse?… Parle, Justine; parle-moi: toi que j'ai toujours vue si gaie, pourquoi me parois-tu si triste?… Mais c'est Mlle de Brumont, je crois?… Oui, c'est une ombre qui vient m'épouvanter!» Aussitôt Willis a dit à ma fille: «Retirez-vous.» Le malade, attentif, a répété: «Sans doute, retirez-vous,… et vous aussi, Madame la marquise… L'heure fatale approche. La baronne sait que vous êtes ici; votre cruel mari… Je suis sans armes, il pourroit vous assassiner! Ma trop généreuse amie, retirez-vous… Mais un instant! commence par me rendre mon Éléonore. Rends-la-moi, perfide! rends-la-moi! sinon je vais te déchirer de mes propres mains.»