En entrant dans le bosquet, il a frémi. Il a plusieurs fois gémi, plusieurs fois baisé la tombe; puis nous l'avons vu se relever et chercher quelque chose. Enfin il a cassé une branche de cyprès, et sur le sable, autour de la pierre, il a gravé ces mots: Ci-gît aussi la marquise de B…
Il a passé la nuit dans le bosquet, et, comme s'il fuyoit la lumière, il est rentré dans sa chambre à la pointe du jour.
LE MÊME AU MÊME.
15 mai 1785.
Willis paroît avoir tout à fait réussi dans ce qui pressoit davantage: les plus dangereux souvenirs sont écartés; depuis six jours le songe affreux n'est pas revenu. La démence est toujours complète; mais la frénésie est absolument passée, et, si je ne dois pas me flatter que mon fils recouvre jamais la raison, du moins je suis déjà sûr que nous n'aurons pas sa mort à pleurer.
Le souvenir du marquis et du capitaine rarement le tourmente, et, quand il parle d'eux, ce n'est plus avec la même fureur. Il ne menace plus Willis, il ne frappe plus ses gardiens, il reprend la douceur naturelle de son caractère. Sa mémoire aussi commence à revenir, mais seulement pour tout ce qui a quelque rapport direct avec la marquise, et surtout avec la comtesse. L'ingrat ne s'entretient jamais ni de son père ni de sa sœur; quelquefois, pourtant, le nom de Sophie vient sur ses lèvres. Nous reconnoîtroit-il? Je n'ose le croire; et Willis dit qu'il n'est pas encore temps que nous paroissions devant l'infortuné.
Tous les soirs, à la voix de sa femme, il va gémir dans le bosquet; mais il ne peut pleurer; mais, toujours plongé dans une tristesse profonde, il est encore loin de la tendre mélancolie. La nuit dernière cependant, il a plusieurs fois quitté la tombe pour se promener dans les allées d'alentour; nous n'avons pas remarqué sans un vif chagrin qu'il choisissoit les plus sombres, qu'il y marchoit à grands pas, et que, chaque fois qu'il entendoit sonner l'horloge de la paroisse, agité d'un prompt frémissement, il couroit au bord de la rivière et sembloit regarder avec beaucoup d'inquiétude si rien ne se montroit à la surface de l'eau.
Willis, continuellement prêt à caresser les idées de son malade quand il n'y trouve pas trop de danger, Willis avoit fait mettre à côté du tombeau de la comtesse celui de la marquise. Je ne sais pourquoi, leur malheureux amant n'a pas voulu souffrir deux monumens dans le même bosquet. Toujours il a recouvert de terre le marbre dernièrement placé; toujours à côté de celui de Mme de Lignolle il a gravé sur le sable: Ci-gît aussi la marquise de B…
Je crains, je m'inquiète, je trouve le temps bien long. Willis me rassure; il me dit que tout va pour le mieux, qu'il ne faut rien précipiter. A la bonne heure; mais votre fille et la mienne ont, comme moi, besoin de tout leur courage. Adieu, mon ami.