Mon très cher beau-père,

Sophie vous écrit régulièrement tous les matins; vous savez que la blessure du baron n'est pas dangereuse comme on l'avoit cru d'abord; vous savez que dans quinze ou vingt jours nous pourrons nous remettre en route, trop heureux d'en être quittes pour le cruel déplaisir de vous rejoindre quelques semaines plus tard! Apprenez cependant le favorable événement d'aujourd'hui.

Sophie, Adélaïde et moi, nous avions passé la nuit auprès du baron; ma sœur et ma femme, également fatiguées, venoient de s'aller coucher. J'attendois, pour suivre Sophie, que l'une de mes tantes fût venue prendre ma place au chevet du malade chéri, que nous craindrions trop d'abandonner un instant à des soins étrangers: il étoit tout au plus sept heures du matin.

Tout à coup mon domestique vient m'étonner en m'annonçant que quelqu'un demande à me parler en particulier. Le baron, justement inquiet, m'adresse la parole: «Ordonnez-lui de me dire la vérité. C'est le marquis?—Jasmin, je vous défends de mentir: est-ce le marquis?—Monsieur, ce n'est pas lui qui vous demande; mais c'est lui qui vous fait avertir qu'il vous attend derrière le rempart.—Faublas, s'écrie M. de Belcour, vous avez de grands torts avec M. de B…; mais je n'ai qu'un mot à vous dire: si vous n'êtes pas de retour dans un quart d'heure, j'expire avant la fin du jour.—Dans un quart d'heure vous me reverrez, mon père.» Je l'embrasse, et je pars.

Bientôt j'ai joint mon ennemi. «Monsieur le marquis, j'osois espérer que vous ne viendriez pas.» Il me regarde d'un air sombre, et, sans daigner répondre, il se met en garde. Je pousse un cri: «Cette épée! c'est celle…!—Oui, dit-il; et tremble!» Aussitôt je tire la mienne et je me précipite sur lui, ne cherchant qu'à le désarmer. Au bout de quelques minutes j'ai le bonheur de voir l'épée fatale sauter à dix pas. Je m'élance; je la saisis, je reviens au marquis, et, mettant un genou en terre: «Permettez-moi de garder cette épée, emportez la mienne, emportez l'assurance que je vous renouvelle…» Il m'interrompt: «Ah! faut-il encore que je lui doive la vie?»

A ces mots, il remonte à cheval et disparoît.

Je suis avec respect, etc.

LE VICOMTE DE VALBRUN
AU CHEVALIER DE FAUBLAS.

Paris, le 15 octobre 1786.

Depuis trop longtemps vous nous avez quittés, mon cher chevalier, mais faut-il qu'au regret de votre perte se joigne encore le déplaisir de votre indifférence? Avez-vous donc, en sortant de France, oublié tous vos amis? Pourquoi gardez-vous aussi le plus profond silence avec un homme qui ne vous a jamais donné le moindre sujet de plainte? Réparez vos torts envers moi, et, si vous ne voulez pas que je vous accuse d'ingratitude, donnez-moi de vos nouvelles et de celles de votre famille par le premier courrier et dans le plus grand détail.