Suis-je assez à plaindre! Tous ceux que j'aime veulent, par une générosité mal entendue, sacrifier leurs jours pour sauver les miens; comme si, de deux amans ou de deux amis, le plus malheureux n'est pas celui qui survit à l'autre!
Ce matin les deux frères arrivent: le comte de Lignolle témoigne à ma vue quelque colère; mais son front pâlit, sa voix s'altère, et dans tout son maintien je n'ai pas de peine à voir que, forcé par son frère à faire un acte de vigueur, monsieur le comte aimeroit mieux n'avoir pas avec moi d'explication. Le capitaine m'adresse un regard farouche, et, d'un ton aussi menaçant qu'ironique: «C'est moi, dit-il, qui veux avoir l'honneur de te mettre à l'ombre. Lui se battra contre ton père. Au reste, je vous annonce à tous deux que notre combat est un combat à outrance; ainsi, poursuit-il en regardant M. de Belcour, malheur à quiconque n'a pour second qu'une femmelette ou un fou!… Chevalier, je te déclare que, dès que je t'aurai tué, je vais aider mon frère à finir ce monsieur.» Il me montre mon père. Je prends la main du barbare, je la lui serre avec force: «Tigre féroce!… et je ne t'arracherois pas ton odieuse vie!»
Mon père et moi nous laissons vos sœurs, la mienne et Sophie, à la garde de Boleslas. Nous partons avec nos deux ennemis. A peine hors des remparts, nous mettons pied à terre.
Je tire mon épée. «O mon Éléonore! tes mânes crient vengeance; reçois le sang qui va couler.» Le capitaine s'écrie: «Pourquoi ne demandes-tu pas aussi qu'on vous enferme dans le même tombeau?» Il vient sur moi; nous commençons un furieux combat qui se soutient longtemps avec une parfaite égalité.
M. de Belcour cependant avoit, depuis plusieurs minutes, obtenu sur le comte de Lignolle une victoire facile; mais, trop plein d'honneur pour exercer contre le capitaine l'horrible condition que le capitaine lui-même avoit pourtant imposée, mon père demeure spectateur immobile de mes efforts devenus plus grands. Enfin le vicomte est frappé; mais mon épée rencontre une côte et se brise. Mon ennemi, me voyant à peu près désarmé, croit pouvoir m'accabler de ses coups; heureusement il ne les porte plus que d'un bras affoibli, et je puis les parer encore avec le tronçon qui me reste. Effrayé pourtant de l'inégalité de ce combat, mon père, mon trop généreux père, se précipite entre nous. «Tiens, s'écrie-t-il en me donnant son épée, tu t'en serviras mieux que moi.» Hélas! tandis qu'il me parle, il présente au vicomte son flanc découvert. Le cruel frappe! il alloit redoubler, lorsque, le menaçant d'une épée déjà rougie du sang de son frère, je le force à s'occuper uniquement de sa défense… Le barbare! je l'ai puni! Il s'est roulé dans la poussière, tandis que le baron, les yeux levés au ciel, se soutenoit encore sur sa main droite et sur ses genoux. Le barbare! il est mort; mais, avant son dernier soupir, il a vu le fils sans blessure prodiguer au père les plus prompts secours.
Cependant M. de Belcour est en danger; suis-je assez à plaindre! Amour, fatal amour, que de maux!… Le courrier part… Ah! plaignez-moi, plaignez vos enfans; ils vous aiment tous, ils sont tous dans la douleur.
Je suis avec respect, etc.
Faublas.
LE MÊME AU MÊME.
17 juillet 1785, dix heures du matin.