Angelique. Ce n'est pas encore ici la fin de nôtre histoire. Virginie écrivit donc promptement au Pere de Raucourt, & l'avertit par son billet de tout ce qui se passoit, & des conditions auxquelles elle s'étoit engagée, pour sauver son honneur, & le sien: elle lui remontra le danger où il s'exposeroit s'il revenoit pour la voir, & lui fit connoître qu'il étoit même impossible qu'elle reçût de ses lettres s'il ne se servoit d'une intrigue particuliere, pour éviter leurs surprises. Elle finissoit par des protestations d'un amour constant, & à l'épreuve de toutes les plus rudes attaques de la jalousie, & lui faisoit esperer que le temps pourroit dissiper cet orage, qui les menaçoit, & les rendre plus heureux que jamais. Je ne dis point avec quelle surprise le pere reçut & lut cette lettre, ce fut un coup de foudre qui le frappa, il vit qu'il n'étoit pas à propos d'y faire réponse & qu'il falloit ceder au malheur qui s'opposoit à sa bonne fortune, dans le moment qu'il étoit prêt d'en jouir.

Trois semaines s'étoient déja passées de ce veuvage, lors que Virginie s'ennuyant de sa solitude, trouva par une adresse merveilleuse le moyen d'apprendre des nouvelles de son Amant, & de lui faire part des siennes. Elle feignit de s'être oubliée d'envoyer au Pere de Raucourt un Bonnet quarré, qu'il lui avoit donné à faire, du temps de leurs familiarités passées: sa rivale lui dit qu'elle eût à lui remettre entre les mains, & qu'elle le feroit tenir par une Touriere. Cela fut fait, la messagere fut avertie de la maniere qu'elle devoit parler, elle s'acquitta de sa commission de point en point, & le Jesuite après avoir reçu le Bonnet, la pria d'attendre un moment dans l'Eglise afin d'avoir lieu de penser à ce qu'il voyoit. Après un peu de reflexion il se douta du stratageme, fit ouverture dans un endroit du Bonnet, & y trouva une lettre de Virginie, sans l'examiner beaucoup, il y fit promptement la réponse, qu'il plaça dans le même lieu qu'il ferma le mieux qu'il put avec deux ou trois points d'aiguilles. Il revint joindre la Touriere qu'il pria de rapporter le Bonnet afin qu'on le raccommodât parce qu'il étoit de beaucoup trop étroit pour lui, qu'il l'avoit fait essayer à plusieurs de la maison afin d'exempter la personne de la peine qu'elle auroit à le reformer, mais qu'il ne s'étoit trouvé aucun Pere à qui il fût propre, qu'au reste qu'il lui étoit fort obligé de la patience qu'elle avoit eue à attendre si long-temps. La bonne sœur répondit par ses reverences aux civilités du Pere, & remporta le Bonnet quarré au Monastere, elle le remit par l'ordre de celle qui l'avoit envoyée, entre les mains de Virginie, qui fut ravie d'y apprendre des nouvelles de celui qu'elle aimoit, & de ce que son artifice avoit si bien réussi.

Agnès. Il faut avouer que l'Amour est bien inventif.

Angelique.. Ce commerce dura plus d'un mois, il y avoit toujours quelque chose à refaire à ce venerable Bonnet; de trois jours l'un, il falloit le porter au College, & le rapporter au Monastere. Personne ne s'imaginoit neanmoins qu'il y eût rien de mysterieux dans une semblable chose, on n'y prenoit pas garde, & ils auroient pu encore se servir de ce postillon sans l'accident qui le cassa au gage.

Agnès. Oh Dieu je m'imagine que le Pot au Rose fut découvert par la Touriere!

Angelique. Non tu te trompes. Cela vint de ce qu'un jour de jeûne que le portier des Jesuites, étoit de mauvaise humeur pour n'avoir peut-être pas vuidé sa Roquille à l'ordinaire. La Touriere qui avoit une infinité de commissions, & entr'autres celle du Bonnet, sonna deux ou trois fois à la porte du College, pour se décharger au plutôt de son message. Ce bon Frere partit du Jardin où il étoit, & étant arrivé hors d'haleine, pensant que ce fût quelque Evêque, ou Archevêque, ou quelque autre Grandeur, qui eût ainsi sonné en Maître, il fut bien surpris à la vue de la bonne Sœur, qui n'avoit rien autre chose à lui dire, que de remettre le Bonnet quarré entre les mains du Pere de Raucourt. Ce demi Cuistre rebattu par tant de visite qui ne lui plaisoient pas, s'emporta de colere, & dit que ce Bonnet là se promenoit trop souvent, & qu'il le mettroit en la disposition d'un homme qu'il lui feroit faire un peu de retraite. La Touriere s'excusant le mieux qui lui fut possible, se retira, & le Recteur qui attendoit un compagnon, pour sortir, ayant entendu le Dialogue, appella le frere & voulut apprendre le sujet du differend, & pourquoi il traitoit ainsi rudement les personnes qui avoient à faire à ceux de la maison. Celui-ci se voyant chapitré de son Superieur, lui dit tout ce qu'il pensoit de ce Bonnet, l'assura qu'il avoit déja fait près de vingt tours & retours du College au Monastere, que sans doute il y avoit quelque dessein caché dans ces manieres, & que s'il plaisoit à sa Reverence, il visiteroit cette piece, qu'il disoit de contrebande; ce qu'il fit à l'instant, & d'un coup de ciseau, il fit voir le jour au quinzième Enfant du Bonnet quarré qui venoit en droite ligne de la Sœur Virginie.

Agnès. Oh Dieu qu'une personne a de peine à se sauver, quand un mauvais Destin la poursuit, & qu'il a juré sa perte! qu'arriva-t-il de tout cela?

Angelique. Il est arrivé que le Pere a été confiné dans une autre Province, & que la pauvre Virginie a été mortifiée de quelques penitences, & c'est de là qu'est venu le proverbe qu'il y a bien de la malice sous le Bonnet quarré d'un Jesuite.

Agnès. Ah Dieu c'étoit pour elle seule que j'apprehendois, mais dis-moi comment cela vint à la connoissance de la Prieure?

Angelique. Je serois trop long-temps, à t'entretenir de la même chose, dans la premiere conversation qui succedera à ma retraite, je t'en dirai davantage sur ce sujet, je te ferai voir deux Enfans du Bonnet quarré, & t'apprendrai le sort de leur pere & mere. Pense seulement à present, ma plus chere, que je vais passer huit ou dix jours bien tristement, puisqu'il me sera defendu d'avoir la moindre conference avec toi. Je vais écrire à trois de mes bons amis afin qu'ils te fassent visite pendant ce temps; il y a un Abbé, un Feuillant, & un Capucin.