Pour venir plus facilement à bout de son entreprise, elle étudia les heures, & les momens, que Virginie donnoit à l'entretien de ce Religieux amant, & comme elle avoit appris par experience, qu'il ne se contentoit pas de paroles, ni de faveurs legeres, elle crut avec raison qu'elle pourroit les surprendre dans de certains exercices dont la connoissance la rendroit Maîtresse du sort de son infidele: elle fut long-temps devant que de rien découvrir d'assez fort pour éclater, elle apperçut bien deux ou trois fois ce pauvre Pere qui se réchauffoit la main dans le sein de Virginie, elles les vit se donnant quelques baisers, avec une ardeur incroyable, mais cela passoit pour bagatelles dans son esprit, & comme elle savoit qu'on ne comptoit dans le Cloître ces sortes d'actions que pour des Peccadilles, que l'eau benite efface; elle s'en tut en attendant une meilleure occasion de parler.
Agnès. Ah que je crains pour la pauvre Virginie!
Angelique.. Nos amans qui ne se doutoient point des embûches qu'on leur dressoit, ne prenoient point de mesures pour s'en défendre, ils se voyoient deux ou trois fois la semaine, & s'écrivoient des billets lors que la prudence les obligeoit à se separer pour quelque temps l'un de l'autre, de crainte de donner lieu à la médisance. Les lettres du Pere dont les expressions étoient fortes & tendres, acheverent de lui gagner tout à fait Virginie, il la fut voir après huit jours d'absence, & remarqua à ses yeux & à sa contenance, qu'il en auroit ce qu'elle lui avoit toujours refusé auparavant. Cependant sa rivale n'étoit pas oisive, car étant d'intelligence avec la Mere portiere, elle venoit d'apprendre l'arrivée du Jesuite, & ne doutant point qu'après un si long intervalle, ils n'en vinssent à des privautés telles qu'elles les auroit souhaitées pour soi-même, elle se transporta animée de la jalousie dans un lieu voisin du parloir, où par le moyen d'une petite ouverture qu'elle avoit faite, elle pouvoit découvrir jusques aux moindres mouvemens de ceux qui s'y entretenoient, & entendre leurs plus secretes conversations.
Agnès. C'est ici que ma crainte se renouvelle. Ah que je veux de mal à cette curieuse de troubler si malicieusement le repos de deux malheureux amans?
Angelique. Afin que les dépositions qu'elle avoit dessein de faire, de ce qu'elle verroit, fussent reçues sans difficulté elle prit une autre Religieuse avec soi, qui pût rendre un semblable témoignage. S'étant donc postées l'une & l'autre dans l'endroit dont je t'ai parlé, elles apperçurent nos deux amans qui s'entretenoient plus par leurs regards & par leurs soupirs, que par les paroles, ils se serroient étroitement la main, & se regardant avec langueur ils se disoient quelque mots de tendresse, qui partoient plus de leur cœur, que de leur bouche. Cette amoureuse contemplation, fut suivie de l'ouverture d'une petite fenêtre quarrée, qui étoit vers le milieu de la grille, & qui servoit à passer les paquets un peu gros dont on faisoit present aux Religieuses. Ce fut pour lors que Virginie reçut & donna mille baisers, mais avec des transports si grands, avec des saillies si surprenantes, que l'amour même n'auroit pas pu en augmenter l'ardeur; Ah ma chere Virginie, commença nôtre passionné, vous voulez donc que nous en demeurions là? helas! que vous avez peu de retour pour ceux qui vous aiment, & que vous savez bien pratiquer l'art de les tourmenter? eh quoi reprit nôtre Vestale puis-je encore vous faire present de quelque chose après vous avoir donné mon cœur? ah que vôtre amour est tyrannique, je sais ce que vous desirez, je sais même que j'ai eu la foiblesse de vous le faire esperer, mais je n'ignore pas que c'est tout mon bien, & toute ma richesse, & que je ne puis vous l'accorder, qu'en me reduisant à l'extremité. Ne pouvons-nous pas en demeurant dans les termes où nous sommes, passer ensemble de doux momens, & goûter des plaisirs d'autant plus parfaits, qu'ils seront purs & innocens? Si vôtre bonheur comme vous me dites, ne dépend que de la perte de ce que j'ai de plus cher, vous ne pouvez être heureux qu'une seule fois & moi toujours miserable, puisque c'est une chose qui ne se peut recouvrir, pour se laisser perdre comme auparavant, croyez-moi, aimons-nous comme un frere aime une sœur, & donnons à cette amour toutes les libertés qu'il pourra s'imaginer, à l'exception d'une seule.
Agnès. Et le Jesuite ne répondoit-il point à tout cela?
Angelique. Non pendant tout ce discours il ne dit rien, mais se soutenant la tête d'une main, dans une posture de melancolique, il regardoit avec des yeux remplis de langueur, celle qui lui parloit. Après quoi lui prenant la main au travers de la grille, il lui dit d'un air touchant. Il faut donc changer de methode, & n'aimer plus comme auparavant? le pouvez-vous Virginie? pour moi je ne puis rien retrancher de mon amour, & les regles que vous venez de me prescrire, ne peuvent être reçues d'un veritable amant: il lui exagera ensuite avec tant de feu l'excès de son ardeur, qu'il la déconcerta entierement; & tira d'elle une promesse de vive voix, de lui accorder dans quelques jours ce qui seul devoit le rendre parfaitement heureux, il la fit pour lors approcher plus près de la grille, & l'ayant fait monter sur un siege assez élevé, il la conjure de lui permettre au moins de satisfaire sa vue, puisque toute autre liberté lui étoit défendue, elle lui obeït après quelque resistance, & lui donna le temps de voir & de manier les endroits consacrés à la chasteté, & à la continence. Elle de son côté voulut aussi contenter ses yeux par une pareille curiosité, & le Jesuite qui n'étoit pas insensible en trouva aisement les moyens, & elle obtint de lui ce qu'elle desiroit, avec plus de facilité qu'elle ne le lui avoit accordé. Ce fut là, le moment fatal de l'un & de l'autre, & celui que desiroient nos Espionnes: elles contemploient avec une satisfaction extraordinaire, les plus beaux endroits du corps nu de leur compagne, que le Jesuite mettoit à découvert, & qu'il manioit avec les transports d'un amant insensé. Tantôt elles admiroient une partie, tantôt une autre, selon que le Pere officieux, tournoit & faisoit changer de situation à son amante, tellement que quand il consideroit le devant, il leur exposoit en vue son derriere, parce que sa jupe d'un côté & d'autre étoit levée jusques à la ceinture.
Agnès. Il me semble que je suis presente à ce spectacle, tant tu en rapportes l'histoire naïvement.
Angelique. Enfin ils terminerent leurs badineries, & nos deux Sœurs se retirerent dans le dessein de couper le cours à ces amours mal conduits: & d'empêcher l'effet de la promesse de Virginie. Par un bonheur particulier pour cette pauvre innocente, la Religieuse que sa Rivale étoit associée dans la consideration de ce qui s'étoit passé, avoit une amitié bien tendre pour elle, & tâcha de trouver un biais pour détruire le Jesuite, sans nuire à celle qu'elle cherissoit: elle lui fit connoître ce qu'elle savoit d'elle, l'assura de ne rien faire à son préjudice, pourvu qu'elle lui promît de rompre entierement avec ce Religieux, & de n'avoir pas à l'avenir la moindre communication avec lui. Virginie toute honteuse de ce qu'elle apprenoit, s'engagea à tout ce qu'on voulut, demandant seulement avec instance que l'on conservât la reputation du Jesuite parce qu'il étoit impossible de nuire à l'un sans porter dommage à l'autre. Elle protesta qu'elle ne vouloit plus le voir, & que ce billet qu'elle lui alloit écrire pour lui donner avis de ne plus revenir, seroit le dernier qu'il recevroit d'elle. Ces conditions furent reçues de toutes deux, quoi qu'avec peine, elles embrasserent Virginie dont elles étoient devenues amoureuses, & dirent en la quittant qu'elles vouloient prendre la place du Pere, & lier une étroite amitié avec elle.
Agnès. Elle en étoit quitte à bon marché, je crois qu'elle devoit cette Indulgence à sa beauté, & à ses autres qualités qui la rendirent sans doute aimable à son ennemie même?