Angelique. C'est le Pere de Raucourt.

Agnès. Oh Dieu quel enchanteur! j'ai été une fois à confesse à lui, je le prenois pour l'homme du Monde le plus devot, il est vrai qu'il sait l'art de gagner les cœurs, en perfection, & qu'il persuade ce qu'il desire. Mais je lui veux mal de m'avoir laissée dans l'erreur où il me trouva, & d'où il me pouvoit dégager.

Angelique. Ah! qu'il est trop prudent pour se mettre ainsi au hazard; il te voyoit dans une bigotterie extraordinaire, dans des scrupules horribles, & il savoit que d'une extremité à l'autre on ne peut pas reduire une fille si facilement. Outre que si un seul Saint éclairoit tous les aveugles, il n'y auroit plus de miracle à faire pour les autres, tu m'entends bien! c'est à dire, que si tu avois eu la foi, tu aurois été guerie, & que si ce sage Directeur eût reconnu en toi quelques dispositions à suivre ses ordonnances, il t'auroit servi de Medecin.

Agnès. Je le crois, mais j'aime autant t'en avoir l'obligation qu'à lui même. Apprends-moi je te prie quelque trait de la vie de ce Bienheureux.

Angelique. Je le veux mon petit cœur, baise-moi donc & m'embrasse bien amoureusement auparavant: ah! ah! voilà qui est bien. Ah que je suis charmée de la beauté de ta bouche & de tes yeux! un seul de tes baisers me transporte plus que je ne puis te l'exprimer.

Agnès. Commence donc? ah que tu es une grande baiseuse!

Angelique. Je ne me lasse jamais de caresser ce que je trouve aimable. Puisque tu connois le Pere de Raucourt, il n'est pas necessaire que je te dise que c'est l'homme du monde le plus intriguant, le plus adroit, & le plus spirituel qui se puisse trouver. Seulement je t'apprendrai qu'en fait d'amitié, il est délicat au dernier point, & que comme il croit valoir quelque chose, il faut avoir bien des qualités pour lui plaire. Entre toutes ces conquêtes il n'en comptoit point de plus glorieuse, que celle qu'il avoit faite d'une jeune Religieuse d'un Couvent de cette ville, qui s'appelle sœur Virginie.

Agnès. J'en ai ouï parler comme d'une beauté achevée, mais je n'en sais point d'autres particularités.

Angelique. C'est une fille la plus belle qui se puisse voir, si le portrait que son galant m'en a montré est fidele, pour de l'esprit elle en est autant bien partagée qu'elle le pouvoit souhaiter, elle est enjouée, elle touche plusieurs instrumens; & chante avec des charmes capables d'enlever les cœurs. Il y avoit déja quelques mois que nôtre Jesuite se l'étoit entierement acquise, & qu'ils jouissoient tous deux de cette douce tranquilité qui fait tout le bonheur des amans, lors que la jalousie commença le desordre que tu vas entendre.

Il y avoit dans le même Monastere une Religieuse pour qui le Pere avoit témoigné avoir de l'amitié, & à qui il avoit fait plusieurs visites sur ce pied là: il en avoit même reçu quelques faveurs, capables d'engager fortement un homme un peu fidele, mais l'éclat de la beauté de Virginie, l'emporta sur son cœur, il se dégagea interieurement de cette premiere habitude, & ne donna plus à cette pauvre fille, que l'exterieur, & les apparences d'un veritable amour. Elle s'apperçut bien-tôt du changement, & vit clairement qu'il y avoit du partage. Elle dissimula neanmoins son chagrin, & voyant qu'elle avoit affaire à une Rivale qui la surpassoit en tout, elle ne fit point dessein de s'attaquer à elle, mais elle jura la perte de celui qui la méprisoit.