Angelique. Je combattis d'abord ces premieres raisons, par d'autres que je lui opposois, qu'il détruisoit avec un artifice merveilleux; Victoire aidoit encore à me tromper, & me faisoit voir la Religion du côté qu'elle peut avoir quelque chose d'aimable, & me cachoit adroitement tout ce qui étoit capable de m'en rebuter. Enfin le Jesuite, qui comme j'ai appris, avoit bien fait des conquêtes plus difficiles, fit ses derniers efforts pour s'assurer de la mienne. Il y reussit par la peinture qu'il me fit du monde, & de la Religion, & me contraignit par la force de son éloquence, à embrasser étroitement son parti.
Agnès. Mais encore que dit-il qui fut capable d'exercer un pouvoir si absolu sur ton esprit?
Angelique. Je ne puis te le rapporter dans son étendue, car il me tint trois heures à la grille: tu sauras seulement, qu'il me prouva par des raisonnemens que je croyois forts, que c'étoit là ma vocation, dans laquelle seule je pouvois faire mon salut, qu'il n'y avoit point de sûreté pour moi, ni de chemin hors de là; que le monde n'étoit rempli que d'écueils, & de precipices; que les excès des Religieux valoient mieux que la moderation des Mondains, & que le repos & la contemplation des uns, étoit en même temps plus douce, & plus meritoire que l'action, & tout l'embarras des autres. Que c'étoit dans les Cloîtres seuls, où l'on pouvoit traiter familierement avec Dieu, & par consequent, que pour se rendre digne d'une communication si sainte & si relevée, il falloit fuir la compagnie des hommes. Que c'étoit dans ces lieux que se conservoient les restes de l'ancienne ferveur des Chrêtiens, & qu'on pouvoit voir l'image veritable de la primitive Eglise.
Agnès. On ne pouvoit pas parler avec plus d'éloquence, & tout ensemble avec plus d'artifice, car je remarque qu'il ne te dit pas un mot des rigueurs & des austerités qui pouvoient t'épouvanter.
Angelique. Tu te trompes il n'oublia rien: Mais les peines & les mortifications dont il me parla, furent assaisonnées de tant de douceur, que je ne les trouvai point de mauvais goût. Je ne veux rien vous cacher (me disoit-il.) Ces devotes compagnies, dont j'espere que vous augmenterez le nombre, travaillent jour & nuit par leurs austerités, & penitences, à dompter l'orgueil, & l'insolence de la nature, elles exercent sur leurs sens une violence qui dure toujours; sans mourir, leur ame est separée de leur corps; & méprisant également la douleur & la volupté, elles vivent comme si elles n'étoient faites que du seul esprit. Ce n'est pas tout (poursuivit-il d'un ton persuasif), elles font un sacrifice rigoureux de leur liberté, elles se dépouillent de tous leurs biens pour s'enrichir seulement d'esperances, & s'imposent par des vœux solemnels, la necessité d'une perpetuelle vertu.
Agnès. C'étoit un maître Orateur, que ce Disciple de Loyola, je souhaiterois le connoître?
Angelique. Tu le connois bien, & je t'apprendrai de petites particularités de sa vie, qui te feront croire, qu'il sait faire plus d'un personnage. Mais il faut que je t'acheve le reste. Voilà Mademoiselle, bien des chaînes, des rigueurs, & des mortifications que je vous presente; mais le croiriez-vous, me dit-il, ces saintes ames dont je vous parle presentement, sont glorieuses de ce joug, elles sont vaines de cette servitude, & il ne s'offre point de rude peine à souffrir, qu'elles n'estiment une grande recompense; elles font toutes leurs amours & leur passion du service de Jesus Christ; c'est lui seul qui les met toutes en feu, pour peu qu'il les touche, c'est lui qui est l'unique Maître de leur cœur, & qui sait faire succeder à leurs peines, des joyes & des douceurs incroyables.
Agnès. Sans doute tu fus charmée par ce beau discours.
Angelique. Oui mon enfant, ce Charlatan me persuada, ses paroles me changerent en un moment, elles m'arracherent à moi-même, & me firent rechercher avec ardeur, ce que j'avois toujours fui avec constance. Je devins la plus scrupuleuse du monde, & parce qu'il m'avoit dit qu'hors du Cloître, je ne pouvois faire mon salut, je m'imaginois devant que d'y être entrée, avoir tous les diables à mes côtés. Depuis ce temps, il a voulu lui-même me remettre dans le bon sens, il m'a donné les connoissances qui pouvoient me tirer des tenebres, où il m'avoit jettée, & c'est à sa Morale que je dois tout le repos, & la quietude d'esprit que je possede.
Agnès. Apprends-moi donc vîte qui est ce personnage?