Angelique. Helas tu peux la considerer aussi bien que le reste, s'il y a du mal à cette occupation, il n'est pas préjudiciable à personne, & ne trouble aucunement la tranquilité publique.

Agnès. Comment pourroit-il la troubler, puisque nous n'en faisons plus une partie; outre que les fautes cachées sont à demi pardonnées.

Angelique. Tu as raison, car si l'on pratiquoit dans le monde autant de crimes, pour parler conformement à nos Regles, comme il s'en commet dans les Cloîtres, la Police seroit obligée d'en corriger les abus, & couperoit le cours à tous ces desordres.

Agnès. Je crois aussi que les peres & meres ne permettroient jamais l'entrée de nos Maisons à leurs enfans, s'ils en connoissoient le déreglement.

Angelique. Il n'en faut pas douter, mais comme la plupart des fautes y sont secretes, & que la dissimulation y regne plus qu'en aucun endroit, tous ceux qui y demeurent n'en apperçoivent pas les defauts; mais servent eux-mêmes à engager les autres. Outre que l'interêt particulier des familles, l'emporte souvent sur beaucoup d'autres considerations.

Agnès. Les Confesseurs & les Directeurs des Cloîtres, ont un talent particulier, pour faire aller dans leur filets, de pauvres innocentes qui tombent dans un piege, en pensant trouver un tresor.

Angelique. Il est vrai, & je l'ai éprouvé en ma personne. Je n'avois aucun penchant pour la Religion, je combattois vivement les raisons de ceux qui m'y portoient, & jamais je n'y serois entrée, si un Jesuite qui pour lors gouvernoit ce Monastere, ne s'en étoit mêlé, un interêt de famille obligea ma mere qui m'aimoit tendrement, & qui s'y étoit toujours opposée à y donner les mains. J'y resistai long-temps, parce que je ne prévoyois pas que le Comte de la Roche mon frere aîné, par le droit de Noblesse, & par les Coutumes du pays, emportoit presque tout le bien de la maison, & nous laissoit six, sans autre appui que celui qu'il nous promettoit, qui selon son humeur devoit être peu de chose. Enfin il ceda dix mille francs, à ce qu'il me dit, de ses prétentions, auxquels quatre autres furent ajoutés, tellement que j'apportai quatorze mille livres pour ma dot, en faisant profession dans ce Couvent: Mais pour revenir à l'adresse de celui qui m'en debaucha, tu sauras qu'on fit en sorte que je me rencontrasse avec lui, une après dînée que j'étois allée rendre visite à une de mes cousines qui étoit Religieuse, & qui mouroit d'envie de me voir revêtue d'un habit semblable au sien.

Agnès. N'étoit-ce pas, Sœur Victoire?

Angelique. Oui. Nous étant donc trouvez tous trois à un même parloir, le Jesuite, Victoire & moi, nous commençâmes par les complimens & les civilités, dont on use dans les premieres entrevues, elles furent suivies d'un discours de ce Loyoliste touchant les vanités du siècle, & la difficulté de faire son salut dans le monde, qui disposa beaucoup mon esprit à se laisser tromper: Ce n'étoient neanmoins que de legeres preparations, il avoit bien d'autres subtilités pour s'insinuer dans mon interieur; & pour me faire entrer dans ses sentimens, il me disoit quelquefois qu'il remarquoit dans ma phisionomie le veritable caractere d'une ame Religieuse, qu'il avoit un don particulier pour en faire un juste discernement, & que je ne pouvois sans faire une injure à Dieu, (c'est ainsi qu'il parloit) consacrer au monde une beauté aussi parfaite que la mienne.

Agnès. Il ne s'y prenoit pas mal, que répondois-tu à tout cela?