Angelique. Tu sauras, que l'Abbesse de cette Maison étant d'un naturel fort chaud, avoit coutume de prendre le Bain tous les Etés pendant quelques semaines. Il étoit dressé selon l'ordonnance de son Medecin, qui pour le faire trouver meilleur prescrivoit une regle & une methode particuliere à observer, sans laquelle il devoit être inutile. Il falloit le soir de la veille qu'on le devoit prendre, le preparer entierement, & laisser reposer l'eau toute la nuit jusques au lendemain, qu'on pouvoit à certaines heures se mettre dedans. Les odeurs, & les essences n'y étoient point épargnées, on les y repandoit avec profusion, & tout ce qui pouvoit flatter la sensualité de Madame entroit dans sa composition.
Agnès. Ce sont les Medecins, qui par une fausse complaisance entretiennent ainsi le foible des personnes.
Angelique. Quoi qu'il en soit, une jeune Religieuse de la Maison appellée Sœur Scolastique, & de l'âge de dix-huit ans. Voyant tous ces grands preparatifs pour Madame, & s'appercevant que le bain étoit en état dès le soir, forma le dessein, tant pour se soulager de l'incommodité de la saison, que de sa chaleur interieure qui n'étoit pas mediocre, de se servir de l'occasion, & de faire tous les soirs l'épreuve de ce salutaire Lavabo. En effet elle n'y manqua pas pendant huit jours, & trouva que cela donnoit du lustre à son embonpoint, & qu'elle en reposoit mieux. Elle sortoit de sa chambre sur les neuf heures, & presque nue en chemise, s'en alloit dans le lieu où tout étoit disposé; elle se défaisoit bien-tôt de sa jupe & de sa chemise, & ainsi toute nue se mettoit dans la Cuve, où elle se nettoyoit & se frottoit de tous côtés, d'où elle sortoit après aussi nette, aussi pure, & aussi belle qu'étoit Eve dans le Paradis Terrestre durant l'état de son innocence.
Agnès. Ne fut-elle point découverte?
Angelique. Tu l'apprendras presentement. Un soir que Scolastique se rafraîchissoit à l'ordinaire, une ancienne qui n'étoit pas encore endormie, ayant entendu marcher dans le Dortoir, à une heure que selon la coutume, toutes les Religieuses devoient être retirées, sortit de sa chambre, & après avoir cherché inutilement la personne qu'elle avoit entendue; elle entra dans le lieu où l'on prenoit le Bain, où elle apperçut aussi-tôt, au clair de la Lune, une Religieuse toute nue, qui s'essuyoit avec une serviette étant prête de reprendre sa chemise. La bonne Vieille pensant que c'étoit l'Abbesse, se retira promptement en demandant excuse de s'être ainsi avancée. Scolastique qui ne répondit rien, connut bien que cette bonne Mere s'étoit trompée, & l'avoit prise pour une autre. Elle s'en alla, après avoir donné le temps à l'autre de se retirer, & ne pensa plus à y revenir une autre fois, de crainte d'être découverte.
Agnès. Est-ce là où tout se termina?
Angelique. Non. Les Fesses de la pauvre Scolastique en auroient été bien aises.
Agnès. Comment? cette belle Enfant reçut-elle quelque déplaisir?
Angelique. La venerable Mere dont je t'ai parlé, ayant reflechi le matin sur ce qu'elle avoit vu le soir precedent, crut qu'il étoit à propos d'aller trouver Madame, & de lui faire des excuses particulieres de ce rencontre, qu'elle auroit pu attribuer à une mauvaise curiosité. Ce qu'elle fit malheureusement. Cela surprit tout à fait l'Abbesse, & lui fit croire, qu'elle n'avoit eu que les restes & les égouts de quelques infirmes de sa Communauté, elle en parla le lendemain dans son Chapitre, & commanda en vertu de Sainte Obedience à celle qui s'étoit mise dans le bain de le declarer. Mais pas une de la compagnie ne parla, Scolastique n'étoit pas des plus scrupuleuses & avoit de l'esprit, c'est pourquoi elle se tut. Ce silence general mit l'Abbesse au desespoir, elle crie, elle fulmine, elle menace tout le monde, mais inutilement. Enfin par le conseil d'un Moine, elle pratiqua un plaisant stratageme. Elle fit assembler toutes ses Religieuses, & leur representa qu'il y en avoit une d'entre elles, excommuniée, & dans l'état de damnation, pour n'avoir pas relevé ce qui lui avoit été commandé de dire, en vertu de Sainte Obedience. Qu'un saint & savant homme, lui avoit donné un moyen sûr & infaillible, de la découvrir, mais qu'elle lui permettoit encore de parler, & d'éviter par ce moyen, les rudes penitences qu'elle s'attireroit par sa desobeïssance formelle.
Angelique. Oh Dieu! que dans cet embarras, je crains pour la pauvre Scolastique, car tous les conseils des Moines sont toujours pernicieux.