Angelique. Madame, voyant que cette derniere contrainte avoit été sans effet, elle suivit l'avis qui lui avoit été donné. Elle fit parer une table dans une chambre, d'un drap mortuaire, elle fit mettre au milieu un Calice de la Sacristie. Cela étant ainsi disposé, elle commanda à toutes ses Filles d'entrer l'une après l'autre dans ce lieu, & de toucher avec la main le pied du Vase sacré (c'est ainsi qu'elle parloit) qui étoit exposé sur la table, que par ce moyen elle connoîtroit celle qui s'étoit jusques-là tenue cachée, parce qu'elle n'auroit pas plutôt mis les doigts sur cette Coupe sacrée, que la table tomberoit par terre, & découvriroit par une vertu secrete d'enhaut, celle qui seroit la coupable. Cela se fit sur les neuf heures du soir & dans l'obscurité, elles entrerent donc toutes dans cette chambre & toucherent le pied du Calice avec la main. Scolastique fut l'unique qui n'osa le faire de crainte d'être decelée & toucha seulement le tapis. Après quoi elle se retira avec les autres dans une seconde chambre qui étoit aussi sans lumiere, d'où l'Abbesse les fit venir à soi l'une après l'autre, quand toute la ceremonie fut faite. Or il est à remarquer qu'elle avoit noirci le pied du Calice avec de l'huile & du noir de fumée, tellement qu'il étoit impossible d'y toucher sans en porter les marques, ayant donc allumé une chandelle, dans la chambre où elle étoit, elle considera les mains de toutes ces Religieuses, & reconnut que toutes avoient touché la Coupe excepté Scolastique, qui n'avoit aucune noirceur aux doigts comme les autres de la Communauté: Cela lui fit juger que c'étoit elle qui avoit fait la faute. Cette pauvre innocente se voyant ainsi trompée par un faux artifice, eut recours aux larmes & aux excuses, & elle en fut quitte pour une couple de Disciplines, qu'elle reçut devant toute la compagnie. Eh bien! ce fut seulement cet exterieur de Religion dont on se servoit avec impieté, qui lui fit peur, & si elle avoit fait un peu de reflexion sur l'impossibilité qu'il y avoit de la découvrir par un si ridicule artifice, elle ne l'auroit pas été.

Agnès. Il est vrai; mais l'Abbesse devoit pardonner à sa beauté, & à sa jeunesse.

Angelique. Elle le pouvoit, mais elle ne le fit pas, & même j'ai ouï dire, que la premiere discipline qu'elle lui ordonna, dura près d'un quart d'heure, juge de là en quel état pouvoient être les fesses de cette belle enfant?

Agnès. Elles étoient sans doute à peu près comme les miennes, lors que je te les fis voir. S'il ne dépendoit que de moi, je condamnerois à de perpetuelles galeres, le maudit Conseiller de l'Abbesse: & si cela m'étoit ainsi arrivé, je dresserois tant d'embûches à ce Moine par le moyen de quelques amies du dehors, que je le ferois repentir de son Stratageme.

Angelique. Crois-tu que s'il eût pensé que Scolastique eût dû être châtiée pour cela, qu'il y auroit servi? Non, il s'imaginoit aussi bien que l'Abbesse, que c'étoit quelque vieille, ou quelque infirme qui avoit été surprise & c'est ce qui faisoit mal au cœur de Madame, de s'être comme elle croyoit, lavée dans les ordures de telles personnes.

Agnès. Pour moi je crois qu'elle fut soulagée, quand elle connut que c'étoit Scolastique, qui s'étoit mise dans son bain, parce qu'on ne se dégoûte pas d'une jeune fille, propre & bien faite comme tu me la representes. La penitence qu'elle reçut me fait penser à celle de Virginie, & aux enfans du bonnet quarré du Jesuite.

Angelique. Il faut que je t'en fasse voir deux que j'ai dans ma cassette, il y en a un du Pere de Raucourt, & l'autre de Virginie, tiens fais la lecture de celui-ci.

Agnès. Voici quasi un caractere de fille, tout en paroît negligé.

Ah Dieu, ma chere Enfant, que ce commerce de lettres commence à m'ennuyer! il ne fait qu'augmenter mes feux, & il ne les soulage aucunement: il m'apprend que Virginie me veut du bien, mais il me marque aussi-tôt qu'il m'est impossible d'en jouir. Ah que ce mêlange de douceur & d'amertume cause d'étranges mouvemens dans un cœur fait comme le mien. J'avois bien ouï dire que l'Amour donnoit quelquefois de l'esprit à ceux qui en étoient dépourvus, mais je ressens chez moi un effet tout contraire & je puis dire avec verité qu'il m'ôte ce qu'il presente aux autres. Plusieurs s'apperçoivent de ce changement, mais ils en ignorent la cause. Je prêchai hier chez les Religieuses de la Visitation, jamais je n'ai été plus animé, je devois conformement à mon sujet entretenir la Compagnie de la Mortification & de la Penitence, & je n'ai parlé dans tout mon Discours que d'Affections, que de Tendresses, que de saillies & de Transports. C'est vous, Virginie, qui causez tout ce desordre, prenez donc compassion de mon égarement, & travaillez à trouver promptement le moyen de me remettre dans mon bon sens. Adieu.