Angelique. Eh bien Agnès que dis-tu de cet Enfant fait à la hâte.
Agnès. Je le trouve digne de son Pere, & capable tout nu qu'il est d'habit & d'ornement, de se conserver non seulement un Cœur qu'il possede, mais même d'y exciter de nouveaux mouvemens.
Angelique. Tu as raison, car en Amour le style le plus negligé est toujours le plus persuasif, & souvent toute l'éloquence d'un Orateur, ne pourroit faire naître dans une ame ces doux transports, qui ne sont que les effets d'un terme peu relevé, mais expressif. C'est une verité dont je puis rendre témoignage, puisque je l'ai éprouvé plusieurs fois dans moi-même. Mais voyons un peu si Virginie s'exprime aussi bien que son Amant.
Agnès. Donne-moi la lettre que j'en fasse la lecture.
Angelique. Tiens la voilà, c'est plutôt un billet qu'une lettre, car le tout n'est composé que de cinq ou six lignes.
Agnès. Son caractere n'est gueres different du mien.
Ah que vous êtes artificieux dans vos paroles, & que vous savez bien troubler le peu de repos qui reste à une innocente qui vous aime? pouvez-vous avec raison me demander si je pense à vous? Helas, mon cher, consultez-vous vous-mêmes, & croyez que nous ne pouvons tous deux être animés d'une même passion, sans ressentir de pareilles atteintes. Adieu, songez à la rupture de nos chaînes, l'Amour me rend capable de toute entreprise. Ah qu'il me cause de foiblesse! Adieu.
Angelique. N'est-il pas vrai, que tu trouves ce billet bien plus tendre que la lettre?
Agnès. Assurement. On peut dire qu'il est tout cœur, & que deux ou trois periodes expriment autant la disposition de l'ame d'une Amante, que le feroient deux pages d'un Roman. Mais je ne vois pas que ce soit une réponse à celle que nous avons lue du Pere de Raucourt.
Angelique. Non, ce n'en est pas une, c'est celle d'une autre qu'on ne m'a pas envoyée.