Agnès. Je conçois bien la force de cette raison, mais on pouroit dire que les vœux par lesquels nous nous y engageons solemnellement nous en rendent responsables devant lui.
Angelique. Et ne vois-tu pas bien que ces Vœux là, que tu fais entre les mains des hommes, ne sont que des chansons? Peux-tu avec raison t'obliger à donner ce que tu n'as pas? & ce que tu ne peux avoir, s'il ne plaît à celui à qui tu l'offres de te l'accorder? juge de-là, de la nature de nos engagemens, & si à la rigueur nous sommes tenues selon Dieu, à l'effet de nos promesses, puisqu'elles renferment en elles une impossibilité morale. Tu ne peux rien dire qui détruise ce raisonnement?
Agnès. Il est vrai & c'est ce qui doit nous mettre l'esprit en repos?
Angelique. Pour moi, je te puis dire que rien ne me chagrine, je passe le temps dans une égalité d'esprit qui me rend insensible aux peines qui fatiguent les autres. Je vois tout, j'écoute tout, mais peu de choses sont capables de m'émouvoir, & si mon repos n'est troublé par quelque indisposition corporelle, il n'y a personne qui puisse vivre avec plus de tranquillité que moi.
Agnès. Mais dans une conduite si opposée à celle des autres Cloîtres que pensez-vous de la disposition de leur ame, & ces actions qui sont suivies comme ils prêchent, de tant de merites ne vous tentent-elles point par l'esperance qu'elles proposent. On pourroit nous dire, que le libertinage est souvent capable de nous fournir des raisons pour nous perdre. Car qu'y a-t-il de plus saint que la meditation des choses celestes, à laquelle ils s'employent? qu'y a-t-il de plus louable que cette haute pieté qu'ils mettent en pratique, & les jeûnes & les austerités dont ils se mortifient peuvent-elles passer pour des œuvres infructueuses?
Angelique. Ah! mon Enfant, que ces objections sont foibles. Il faut que tu saches qu'il y a bien de la difference entre la licence, & la liberté, dans mes actions je me tiens souvent sur la pente de celle-ci, mais je ne me laisse jamais tomber dans le desordre de celle-là. Si je ne donne point de bornes à ma joye & à mes plaisirs, c'est parce qu'ils sont innocens & qu'ils ne blessent jamais par leur excès les choses pour lesquelles je dois avoir de la veneration. Mais tu veux bien que je te dise ce que je pense de ces fous melancoliques, dont les manieres te charment? Sais-tu que ce que tu appelles contemplation des choses divines, n'est dans le fonds qu'une lâche oisiveté, incapable de toute action? Que les mouvemens de cette pieté heroïque que tu fais éclater, ne procedent que du desordre d'une raison alterée! & que pour trouver la cause generale qui les fait se déchirer comme des desesperés, il la faut chercher dans les vapeurs d'une humeur noire, ou dans la foiblesse de leur cerveau.
Agnès. Je prends tant de plaisir à entendre tes raisons, que je t'ai proposé tout exprès comme une difficulté ce qui ne me faisoit souffrir aucun doute? mais j'entends la cloche qui nous appelle.
Angelique. C'est pour aller au Refectoire. Après le dîner nous pourrons continuer nos entretiens.
Fin du Second Entretien.
VENUS DANS LE CLOÎTRE,
OU LA RELIGIEUSE EN CHEMISE.