TROISIEME ENTRETIEN.

Sœur Agnès. Sœur Angelique.

Agnès. Ah que la beauté du jour est agreable! cela me réveille tous les esprits. Retirons-nous toutes deux dans cette allée, afin de nous éloigner de la compagnie des autres.

Angelique. Nous ne pouvions pas trouver dans tout le Jardin un lieu plus propre à la promenade, car les arbres qui l'environnent nous donneront autant d'ombre, qu'il en faut pour n'être pas exposées à la chaleur du Soleil.

Agnès. Il est vrai: mais il est à craindre que Madame ne vienne pour s'y recréer, car c'est ici l'endroit qu'elle choisit le plus souvent pour prendre l'air après le repas.

Angelique. N'apprehendez pas qu'elle nous chasse d'ici, elle est à present incommodée, & si tu savois la cause de son indisposition, tu rirois trop?

Agnès. Elle se portoit pourtant bien hier?

Angelique. Assurement! Le mal ne lui est arrivé que cette nuit, & il faut que tu ayes dormi d'un profond sommeil, pour ne t'être pas apperçue, comme par ses cris, elle a mis tout le Dortoir en allarme; j'avois dessein de m'en divertir avec toi quand je t'ai été trouver ce matin, mais insensiblement nôtre conversation nous en a éloignées.

Agnès. Il est vrai que je n'apprends les nouvelles, que quand elles sont publiques.

Angelique. Tu sais que Madame fait un de ses principaux plaisirs, de nourrir toutes sortes d'Animaux, & qu'elle ne se contente pas d'avoir une infinité d'oiseaux de toutes sortes de pays, qu'elle a encore rendu domestiques jusques à des Tortues & des poissons. Comme elle ne se cache point de cette folie, & que tous ses amis savent que cette occupation est le charme de sa solitude, ils s'efforcent tous à contribuer à son divertissement en lui faisant present tantôt d'une bête, tantôt d'une autre. L'Abbé de Saint Valery ayant appris qu'elle avoit même rendu comme on lui avoit mandé des Carpes & des Brochets familiers. Il lui envoya il y a quatre jours deux Macreuses en vie, & deux grosses Ecrevisses de Mer, pareillement vivantes. Après avoir fait couper les ailes à ce demi-Canars, elle les fit jetter dans le Vivier, & voulut donner toute son application à élever les Ecrevisses. Pour cette raison elle fit apporter dans sa chambre une petite cuvette de bois qu'elle fit remplir d'eau, & où elle mit ces Langoustes, (c'est ainsi qu'on appelle ces animaux.) J'aurois de la peine à t'exprimer tous les soins qu'elle apportoit pour leur conservation, jusques à leur jetter des douceurs & des pistaches. En fin elle ne vouloit les nourrir que des viandes les plus delicates.