Agnès. Ces sortes de passe-temps sont innocens, & sont excusables dans la jeunesse.
Angelique. Hier au soir par un malheur, Sœur Olinde, qui avoit ordre de changer tous les jours l'eau de la Cuve pour le rafraîchissement des poissons, s'en oublia; c'est ce qui causa tout le desordre. Tu sauras que la nuit derniere ayant été fort chaude, une de ces Langoustes qui se trouvoit incommodée de la chaleur qu'elle ressentoit, sortit de la Cuve, & se traîna assez long-temps par la chambre, jusques à ce que se voyant sans soulagement, elle rechercha l'eau qu'elle avoit quittée comme son plus naturel élement. Mais comme il lui avoit été bien plus facile de descendre que de monter, elle fut obligée de recourir à l'eau du pot de chambre de Madame, où sans examiner si elle étoit douce ou salée, elle s'y posta. Quelque temps après nôtre Abbesse eut envie de pisser, & à demi endormie, & sans sortir du lit elle prit son Urinal: mais helas, elle pensa mourir de frayeur, cette Ecrevisse qui se sentit arrosée d'une pluye un peu trop chaude, se lança vers le lieu d'où elle sembloit partir, & le serra si vivement avec une de ses pattes, qu'elle y a laissé les marques pour plus de trois jours.
Agnès. Ah, ah, ah, que cette avanture est plaisante!
Angelique. Dans le moment elle fit un cri qui éveilla toutes ses voisines, elle jetta le pot de chambre par terre, & se levant promptement appella tout le monde à son aide. Cependant cet animal qui n'avoit jamais trouvé de morceau si delicat & plus friand, ne quittoit point sa prise. La Mere assistante & Sœur Cornelie furent les plus promptes à se lever, elles eurent bien de la peine à s'empêcher de rire, à la vue d'un tel spectacle; mais elles se retinrent neanmoins le mieux qu'elles purent, & furent obligées de couper la patte de cette bête sacrilege, qui n'abandonna point sa proye jusques à ce temps-là. La Mere Assistante se retira, & Sœur Cornelie qui est la confidente de Madame, passe le reste de la nuit avec elle pour la consoler. Voilà la cause de l'indisposition de nôtre Abbesse, & ce qui l'empêchera apparament de venir interrompre nos entretiens.
Agnès. Ah! je n'oserois paroître, si un semblable accident m'étoit arrivé & qu'il fût venu à la connoissance des autres.
Angelique. Vrayment il y a bien là dequoi être honteuse. Elle ne fit rien voir qu'elle n'ait souvent montré à d'autres, & les Chevaliers de l'ordre ont mis plusieurs fois la main, où l'Ecrevisse porta sa patte.
Agnès. Qui est celui qui est son meilleur ami?
Angelique. Je ne sais pas quel il est, mais je sais bien qu'un Jesuite la visite fort souvent, & qu'il a eu avec elle des privautés qui font connoître qu'il est des Cordons Bleus. Je l'apperçus un jour avec lui, dans un entretien fort allumé, & une autre fois qu'elle sortoit d'avec le même personnage, je trouvai dans le parloir qu'elle venoit de quitter, une serviette fine, humectée dans de certains endroits d'une liqueur un peu visqueuse, elle l'avoit laissée tomber proche de la fenêtre, je remarquai seulement que cette perte lui donna un peu d'inquietude.
Agnès. Qu'a-t-elle à apprehender, l'Evêque de qui elle dépend uniquement est à sa discretion, & dans la visite qu'il a faite de ce Monastere, il n'a rien ordonné que ce qu'elle lui avoit auparavant prescrit.